Que se passera-t-il sur la prairie du Grütli le 1er août 2007?



La prairie des malentendus

Le général Guisan, au premier plan à gauche, a donné un nouveau sens au mythe après la défaite française de juin 1940 Photo: Archives fédérales
Le Grütli est un pré avec des bouses de vache. Et un miroir où notre conscience nationale se reflète depuis cinq siècles avec toutes ses contradictions et ses ambiguïtés. Même s'il ne s'y est sans doute rigoureusement rien passé le 1er août 1291.

ECLAIRAGES, Le Temps, Sylvie Arsever, Vendredi 8 juin 2007

Que se passera-t-il sur la prairie du Grütli le 1er août 2007? Le suspense s'installe sur ce qui se dessine comme le plus prometteur des feuilletons de l'été. Le passé est à peine moins trouble: personne n'a la plus petite idée de ce qui s'est passé sur la prairie du Grütli le 1er août 1291. Sans doute rien. Mais, depuis, l'histoire s'est bien rattrapée. Sans compter l'imagination collective des Suisses, comme le montre le livre que l'historien Georg Kreis a consacré en 2004 à la construction de ce mythe depuis les origines*.

C'est en 1470 qu'on retrouve la première mention écrite d'un serment originel entre «der Stoüpacher von Switz und einer der Fürsten von Ure und der usser Melche vön Unterwalden». La prairie du Grütli est nommée dans ce document - le Livre blanc de Sarnen - comme un lieu où les conjurés se rencontraient secrètement.

L'histoire connaît une vogue rapide. Avec celle de Guillaume Tell, qui apparaît à la même époque, elle sert à légitimer la Confédération face aux princes qui l'entourent. Le serment, auquel participe parfois Tell lui-même, décore des médailles, des moules à pâtisserie, les faïences des poêles, etc.

Ces événements fondateurs sont situés avant la bataille de Morgarten, qui a vu en 1315 les Waldstätten défaire une troupe mandée par Léopold de Habsbourg pour les mettre au pas. Il faudra attendre un siècle pour qu'une date précise - le mercredi précédant la Saint-Martin de 1307 - leur soit attribuée par le chroniqueur Aegidius Tschudi. Cette date va entrer pour longtemps dans l'histoire comme celle de la fondation de la Confédération.

Une terre sacrée. Mais pourquoi le Grütli? Isolé, jouissant d'une position d'où l'on peut voir venir l'intrus de loin, le lieu se prêtait à la conspiration. Spectaculaire, il dégage en outre cette magie naturelle qui prédispose à un usage sacré. Cet aspect a engagé certains historiens à y voir un ancien lieu de culte druidique, voire à discerner derrière la scène du serment lui-même les archétypes attribués aux mythes indo-européens: trois hommes jurant, trois droits levés, sur une prairie où surgissent trois sources...

Une chose est sûre: dès le milieu du XVIIe siècle, on se met à utiliser la prairie pour les rencontres destinées à cimenter l'unité des Waldstätten: en 1674, lorsque les armées de Louis XIV avancent en Franche-Comté, en 1713, après la défaite des cantons catholiques à Villmer. A plusieurs reprises, il est question d'y instaurer des rencontres périodiques.

C'est l'aspect patriotique du mythe, ancré dans la conscience identitaire de la Suisse centrale. Il insiste sur le caractère religieux du serment et valorise avant tout, dans l'entreprise des Waldstätten, le goût de l'indépendance, la défense des libertés locales et le front commun contre les tentatives d'ingérence extérieure.

Le pré des Libertés.

Au XVIIIe siècle, le Grütli devient européen. L'appropriation du mythe par les esprits libéraux lui confère un deuxième sens, dont les résonances politiques vont dans une direction opposée. Ils y discernent avec enthousiasme le premier soulèvement contre les hiérarchies féodales, les privilèges et la servitude. Cet intérêt est renforcé par celui, alors vif, pour les voyages et les scènes naturelles dramatiques des Alpes.

C'est porté par cet intérêt qu'en 1780 l'abbé Raynal, philosophe ami de Encyclopédistes, offre 4000 livres pour dresser un obélisque sur la prairie en guise de monument à la Liberté. L'offre est déclinée: l'aspect solennel du lieu est en lui-même un monument, et la liberté des hommes est plus précieuse qu'un ouvrage de pierre. Le peintre Johann Heinrich Füssli propose plutôt une fête annuelle «sans pompe ni trompettes».

L'obélisque de Raynal est érigé à Meggenhorn et détruit par la foudre treize ans plus tard. Le Grütli restera - presque - intouché malgré des essais renouvelés. Seuls à y avoir trouvé provisoirement place, des bustes de Franz Joseph Greitz et Georg Krauer, auteurs en 1820 du Chant du Grütli, en seront délogés en 1967 pour mieux écarter le projet d'y dresser une statue du général Guisan.

Vierge, le Grütli reste ouvert à des imaginaires divers, comme il sied à un lieu mythique. La conquête napoléonienne renforce l'opposition entre l'interprétation patriotico-conservatrice axée sur l'indépendance nationale et la représentation révolutionnaire, revendiquée alors par l'occupant, d'une patrie universelle des libertés. Une opposition dont il ne faut pas beaucoup se forcer pour entendre l'écho dans la querelle levée aujourd'hui autour de projets de Micheline Calmy-Rey.

Dans les années qui suivent la Restauration, le mythe patriotique monte en puissance. Comme référence dans les discours et la peinture. Et comme lieu que de nombreux Suisses ont à cœur de visiter au cours du tour du pays dont la pratique s'est installée à la fin du siècle précédent. Après 1848, un impératif nouveau nourrit le culte du Grütli: panser les plaies ouvertes dans l'unité confédérale par l'aventure du Sonderbund. Et réconcilier la Suisse moderne et protestante avec les régions catholiques - au nombre desquels comptent les trois cantons primitifs.

Un patrimoine commun

En 1858, la Société suisse d'utilité publique (SSUP), fondée en 1810, tient ses assises annuelles à Schwyz. Le déplacement est accompagné comme il se doit d'un tour en bateau sur le lac des Quatre-Cantons. Comme le groupe dépasse «en le saluant avec respect» le promontoire du Grütli, «il se répandit parmi les passagers la nouvelle, en partie inexacte, que cette prairie, sacrée aux yeux du peuple suisse, allait être vendue à quelque étranger qui voudrait l'exploiter à son profit».

Le groupe est horrifié, raconte le Genevois Amédée Pictet de Sergy dans le rapport qu'il fait à la SSUP en vue de l'acquisition de la prairie en 1859. Et c'est «aux acclamations universelles» qu'est prise le même jour la décision d'acquérir la prairie pour lui éviter d'être victime «d'ignobles spéculations». Il faut dire qu'on croit que son prix est de 3000 francs.

La réalité est un peu différente. Le propriétaire du terrain, Max Truttmann, n'a aucune intention de vendre. Il souhaite en revanche moderniser sa demeure et se mettre en mesure d'y accueillir des hôtes. Finalement, il accepte de céder le tout contre 55000 francs et un contrat de fermage.

La SSUP n'a pas cette somme. Mais elle a déjà un projet bien plus glorieux: une souscription nationale grâce à laquelle le Grütli deviendra «la propriété, le patrimoine même de la Suisse tout entière», sans distinction de fortune, de langue ou de religion.

La souscription rapporte 95000 francs. On y associe les enfants des écoles, qui reçoivent chacun une vignette représentant la prairie sacrée. En 1860, la SSUP cède la propriété du Grütli à la Confédération mais en conserve l'exploitation par le biais de la commission du Grütli, créée pour l'occasion.

Les tirs du Grütli, dont la tradition s'est perpétuée, naissent à la même époque. C'est l'année des rendez-vous manqués. Les Unterwaldiens ont boudé le centenaire de Schiller, organisé sur le Grütli par les Schwyzois. Les Uranais déclinent l'invitation des Lucernois d'y réaliser un jour de tirs en commun car la date proposée le jour choisi - le fameux mercredi avant la Saint-Martin auquel Aegidius Tschudi fait remonter le serment - est jour de marché à Uri...

kFêter la NationLe tournant du siècle en vue et la prairie désormais propriété de la Confédération, l'idée naît d'y fêter dignement le 600e anniversaire de cette dernière, conformément à la mode des centenaires qui se répand en Europe.

Reste à fixer une date. La plus répandue est celle de 1307. Le fait que les seuls documents conservés - le pacte de 1291, retrouvé en 1758, et le pacte de Brunnen de 1315 - portent d'autres dates n'a guère ébranlé cette conception qui a la vertu d'être ancrée dans la mémoire collective.

Deux facteurs font, selon Georg Kreis, pencher la balance vers 1291. Les documents prennent une place plus importante dans une historiographie qui se veut plus scientifique. Et, surtout, la Suisse officielle n'a pas particulièrement envie d'attendre 1907 pour célébrer l'unité du pays.

Le retour aux textes aurait pu être l'occasion de balayer ou d'affaiblir le mythe. Le document de 1291 n'est pas fondateur. Il confirme des accords précédents et se présente comme un pacte de défense mutuelle et, dirions-nous aujourd'hui, d'entraide judiciaire, un traité parmi d'autres dans un processus d'alliance que renforcera le pacte de Brunnen.

C'est le contraire qui se passe: le document donne corps au mythe. Même si le lien entre les deux reste quelque peu brumeux: faut-il substituer la date de 1307 par celle de 1291? Ou la conserver en y voyant l'occasion d'une confirmation - à main levée sur la prairie - du serment couché dans le pacte? Le doute subsiste au moins jusqu'en 1907, où Uri organisera une deuxième fête du 600e.

Dix mille personnes se rendent sur la prairie pour les célébrations de 1891. Ce qui ne va pas sans frictions: le comité d'organisation se plaint, dans son rapport final, du peu d'empressement de la commission du Grütli à répondre à ses besoins. Cette dernière a une double tâche: mettre la prairie à disposition des citoyens, certes. Mais aussi assurer la protection de ce curieux monument national qui est aussi une ferme, toujours exploitée, et un pâturage.

La tension entre ces deux impératifs ne va plus disparaître. Mais le mythe va se redéployer dans les circonstances dramatiques qui suivent la défaite française de juin 1940 face aux armées nazies.

kLa patrie en dangerCette fois, l'événement est attesté. Mais beaucoup de choses restent incertaines à son sujet. On ignore le nombre exact de cadres de l'armée convoqués par le général Guisan sur la prairie du Grütli le 25 juillet 1940, tout comme la langue dans laquelle il a prononcé un discours dont le contenu ne nous est connu que par des témoignages.

La défaite française a laissé la Suisse traumatisée et pratiquement encerclée. Des voix se sont levées pour prôner un alignement sur le nouvel ordre européen et elles ont trouvé un écho jusqu'au Conseil fédéral à travers le discours ambigu dans lequel Marcel Pilet-Golaz, le 25 juin, a marqué son «soulagement» face au rétablissement de la paix - hitlérienne - en Europe et appelé à une démobilisation partielle.

Pour Henri Guisan, l'objectif est double: il veut réinsuffler à ses troupes l'esprit de résistance dont il est persuadé qu'il reste plus que jamais nécessaire. Et leur exposer la stratégie qu'il compte opposer à la nouvelle donne militaire: le repli, en cas d'attaque allemande, sur le réduit national. Ce qui donne à l'armée suisse un solide argument dissuasif - la perspective de semaines de combat avant de pouvoir mettre la main sur les cols des Alpes - mais implique d'abandonner une grande partie de la population à l'occupation.

Pour cette communication délicate, un seul lieu est adéquat: le Grütli. Sur «cette terre inspiratrice et évocatrice», il est certain, écrira-t-il, «que chacun me comprendrait mieux là-bas qu'ailleurs». C'est le cas: «la consigne de «résistance» passe à la troupe. Dès lors, rien ne peut l'arrêter; on respire», écrit ce jour-là Bernard Barbey, son chef d'état-major.

Il est plus difficile de mesurer l'impact du rapport du Grütli sur la population. Sa présentation dans les médias est modeste. Mais, pour ceux que le «retour de la paix» en Europe désespère, ce signal de résistance est précieux.

Le rapport de 1940 ouvre un nouveau cycle de commémorations: en 1960, c'est en grande pompe et avec force survols d'avions de chasse que la première s'attache à renforcer le sentiment patriotique face à une première vague de critiques sur la politique de neutralité pendant la guerre. Comme le fera Georges-André Chevallaz en 1980, Paul Chaudet utilise ce «deuxième rapport» pour insister sur les besoins techniques de l'armée - avant d'être emporté quatre ans plus tard par l'affaire des Mirage.

Etre Suisse, c'est...

En 2005, Christoph Blocher invoque à son tour les mânes du Général pour prononcer, à l'occasion du 65e anniversaire du rapport, une fougueuse ode à la neutralité contre la sécurité collective. Le 1er août, toujours au Grütli, Samuel Schmid, alors président de la Confédération, choisit de valoriser un autre aspect du mythe à travers ces mots de Guisan: «Etre Suisse signifie voir l'être humain dans notre prochain et le respecter, chez nous et en dehors de nos frontières.»

Mais 1940 ne remplace pas 1291.

C'est au contraire avec une ferveur toute particulière qu'on célèbre le 1er août 1941 le 650e anniversaire de la Confédération. Le caractère dramatique de la commémoration n'empêche pas quelques petites dissonances confédérales: le bruit court un instant que la flamme apportée sur la prairie pour y allumer un feu patriotique a été prise à la lampe de sanctuaire de l'église de Schwyz - ce qui équivaut à une forme d'OPA catholique sur la Confédération. Le soupçon, note Georg Kreis, n'est pas tout à fait infondé. Le conseiller fédéral Philipp Etter a songé à inviter le Nonce à la célébration et s'est fait rappeler par le théologien réformé Leonhard Ragaz que le meilleur de la Suisse «n'est pas seulement sorti du Grütli, mais aussi de Zurich et Berne».

Suisse primitive contre Suisse urbaine.

Foi catholique contre scepticisme réformé. Culte du sol contre célébration des libertés. Les diverses composantes culturelles de la Suisse ne cessent de revendiquer leur part du mythe - et leur place sur la prairie. La Nouvelle société helvétique, l'Union syndicale suisse et même les Béliers y accéderont mais pas le Groupement pour une Suisse sans armée ni l'Action nationale. Georg Kreis lui-même y a prononcé en 2002 un discours à l'occasion de... la 23e Journée nationale des réfugiés.

Les premiers manifestants d'extrême droite font leur apparition en 1998. En 2000, ils se taillent une jolie médiatisation pour avoir perturbé le discours de Kaspar Villiger. Le conseiller fédéral a été invité en tant que Lucernois. En 2005, c'est à l'appel des organisations sportives que répond Samuel Schmid. Même s'il appartient à la Confédération, le Grütli est un pré local. C'est ce statut que le Conseil fédéral souhaite lui conserver quand, en 2005 toujours, il écarte l'idée d'y organiser une fête nationale pour le soustraire aux néo-nazis. La prairie reste ouverte au mythe. Aux récupérations. Et au suspense. L'histoire continue...

*Georg Kreis, Mythos Rütli, Ed. Orell Füssli 2004.


Feu vert pour la fête sur la verte prairie

Inspiré par le feuilleton du Grütli, le graphiste Patrick Nater a imaginé quelques idées de t-shirt pour la Fête nationale Photo: www.pnater.ch

SAGA. Oui au 1er Août sur le Grütli de la commission ad hoc. Mais des détails doivent encore être réglés.

SUISSE, Le Temps I Suisse I ArticleValérie de Graffenried, Samedi 23 juin 2007

Cette fois, c'est clair: la fête du 1er Août sur le Grütli est vraiment sauvée. Nicolas Hayek et le conseiller national Johann Schneider-Ammann (PRD/BE), tous deux entrepreneurs, s'affichent en «Zorro» du 1er Août; la Ville de Lucerne met à nouveau son port à disposition... et (dernier épisode?) la Commission du Grütli a, par ricochet, formellement décidé vendredi d'organiser l'événement.

Des offres spontanées

En d'autres termes, la commission accepte que des sponsors privés débloquent la situation en prenant en charge une partie des coûts liés à la sécurité. Mais elle se garde bien de le dire. Dans son bref communiqué divulgué vendredi vers 18 heures, pas un mot sur les généreux donateurs. On y lit que «l'acceptation de la ville de Lucerne de mettre son port à disposition rend désormais l'organisation de la fête possible». Avec juste, tout à la fin du communiqué, un très pudique remerciement aux «autres partenaires».
Or, si la ville de Lucerne a fait marche arrière, c'est précisément parce que des sponsors, soucieux de mettre fin au psychodrame et de redorer l'image de la Suisse, se sont manifestés. Il pourrait d'ailleurs y en avoir d'autres: Johann Schneider-Ammann a reçu plusieurs offres spontanées.
Des détails sur la sécurité et qui paiera quoi? Oui, mais encore flous. La participation financière de la commission «se limite à l'émission et au contrôle des billets par le biais de Securitas engagés pour éviter qu'il y ait des problèmes avec l'extrême droite», souligne son porte-parole, Martin Hofer. Une dépense qui devrait s'échelonner entre «50000 et 100000 francs».
Johann Schneider-Ammann déclare lui qu'il s'attend, pour ce même type de tâche, à recevoir une facture qui devrait osciller entre «100000 et 200000 francs». «Mais c'est clairement la Commission du Grütli qui couvrira les frais liés au contrôle des billets pour l'accès à la prairie et pas eux. Les sponsors aideront surtout la ville de Lucerne», assure Martin Hofer. «Et donc soutiendront indirectement des interventions policières, ce que je trouve plutôt curieux», ne peut-il s'empêcher d'ajouter.

«Un bel esprit civique»

Ce qui est en revanche sûr, c'est que Micheline Calmy-Rey et la présidente du Conseil national, Christine Egerszegi (PRD/AG), tiendront chacune un discours sur la prairie mythique. Sur les ondes de la RSR, la présidente de la Confédération a précisé que l'intervention de privés ne la dérangeait pas. «C'est une fête commune, publique, avec des privés qui ont décidé de s'investir. C'est un bel esprit civique qui rend la fête possible. C'est ça qui compte», a-t-elle souligné.
La Commission du Grütli précise encore dans son communiqué que la Fête nationale sera «organisée dans la manière traditionnelle de ces dernières années et sous la surveillance sécuritaire du canton d'Uri».

Plus de détails? Non. Car, pour une bonne saga de l'été, il faut bien garder encore un peu de suspense pour la suite...


TEMPS FORT
Le Temps I Article
Une si belle journée au Grütli

Des centaines de personnes ont répondu avec enthousiasme mercredi à l´appel de Micheline Calmy-Rey au Grütli. La consécration d´un patriotisme sans connotation extrémiste. Photo: Keystone
• L'obstination de Micheline Calmy-Rey à venir sur la plaine mythique pour ne pas capituler devant l'extrême droite a reçu un très large soutien.
• Plusieurs personnalités politiques romandes avaient fait le voyage.
• Récit et décryptage d'une fête du 1er Août qui s'est déroulée dans la bonne humeur.
Valérie de Graffenried et Sylvie Arsever, prairie du Grütli
Jeudi 2 août 2007

Opération «hold-up patriotique» réussie pour Micheline Calmy-Rey. La fête du 1er Août sur le Grütli s'est déroulée comme elle le voulait: sans heurts, avec beaucoup de femmes, de familles, de Romands, et une présence policière efficace et discrète. Le tout sous un soleil radieux et dans un cadre idyllique. On en viendrait presque à oublier le psychodrame de ces derniers mois: en raison de la mauvaise volonté de certains cantons et faute de deniers de la Confédération, la célébration n'a pu être sauvée que grâce à deux sponsors, prêts à assumer une partie des coûts de sécurité.

Arrivée à pied par la Voie suisse vers 14h15, la présidente de la Confédération a été très applaudie par les quelque 2000 personnes déjà arrivées par bateau et munies d'un billet d'entrée. Des Valaisannes, tout excitées, entonnent une chanson en son honneur («Ce sont les Valaisannes, les Valaisannes que j'aime le mieux!»), tandis que deux Zurichoises brandissent des pancartes «Merci Micheline!».

Son obstination à venir sur le Grütli pour ne pas capituler devant l'extrême droite a reçu un très large soutien. «Elle est vraiment formidable et courageuse notre présidente!» glisse une petite femme. «Nous sommes aussi là pour punir ces radins qui ont failli définitivement annuler la fête», plaisante un Genevois.

Séance d'autographes pendant qu'un chœur d'enfants et des lanceurs de drapeau officient, bain de foule digne d'une rock star, et Micheline Calmy-Rey, casquette rouge vissée sur la tête, se lance enfin dans un discours très offensif, juste avant celui de la présidente du Conseil national, la radicale Christine Egerszegi. Un véritable plaidoyer pour la tolérance. «Le Grütli n'est pas une prairie comme les autres, mais le symbole de la Suisse, le symbole de ce qui nous unit. C'est ici qu'est née la Suisse moderne», dit-elle d'une voix puissante.

Son micro crépite. «La présence de l'autre provoque souvent un sentiment de perte, de perte de soi, de «chez soi», or la Suisse ne pourra préserver son identité au XXIe siècle que dans la coexistence pacifique des différences. Celui qui ferme ses frontières vit de manière anachronique», enchaîne-t-elle. Micheline Calmy-Rey n'a bien sûr pas manqué de lancer une pique à l'UDC en soulignant qu'il existe en Suisse des forces politiques «qui exploitent sans scrupule les peurs». «Cette politique est inadmissible et inopportune, car l'exclusion et le renvoi ne résolvent rien», a-t-elle ajouté.

Le public - à part quelques opposants venus pester contre la présidente et «sa fierté socialiste»- est heureux. Il applaudit. Il y a là beaucoup de familles, d'étrangers, un groupe de lesbiennes aussi, venus admirer cette prairie pour la première fois («Tiens, je la voyais plus grande!»). Ambiance saucisses grillées et crème solaire.

Une vingtaine d'extrémistes de droite étaient aussi de la partie, avec de grands drapeaux bernois et suisse. L'un d'eux, un écusson suisse tatoué sur un biceps, a fait un geste sec sous sa gorge en entendant la présidente déclarer qu'il est «inacceptable qu'un groupe prétende s'emparer de la fête nationale du Grütli et interdise à d'autres d'y venir et d'y prendre la parole». «Dans le monde global d'aujourd'hui, la liberté d'expression, la liberté de réunion et la liberté de religion sont plus que jamais partie de notre identité helvétique. Nous sommes des patriotes fiers de notre pays et pas des nationalistes qui ont fait le choix de haïr et de prôner l'exclusion», a-t-elle ajouté.

A part un «Doch!» bien marqué quand Micheline Calmy-Rey insiste sur le fait qu'expulser les délinquants étrangers n'est pas une solution, le groupe s'est comporté correctement. Aucun orateur n'a été hué. Seuls quelques ricanements et des regards provocants aux quatre policiers postés derrière eux. Lors de l'hymne national, aucun geste déplacé. Les drapeaux étaient brandis et ceux qui ne les tenaient pas faisaient mine de chanter, la main sur le cœur.

Plus tôt dans la journée, un extrémiste s'était isolé sur les hauteurs de la prairie, assis sur une grosse pierre. Deux policiers l'ont expulsé des lieux car il n'avait pas de billet et ne voulait pas expliquer les raisons de sa présence. Des incidents du même type ont eu lieu la veille selon un des organisateurs. Et une poignée de crânes rasés ont tenté, dans la matinée, de s'approcher du Grütli avec des bateaux pneumatiques. Voilà qui explique pourquoi, pendant la journée, des policiers scrutaient attentivement l'eau depuis la prairie surélevée.

Plusieurs politiques avaient fait le voyage: des édiles socialistes romands comme Anne-Catherine Lyon, Laurent Moutinot et Pierre-Yves Maillard qui ne cache pas son admiration pour le courage de la présidente: «Sans elle, le Grütli abriterait aujourd'hui une fête de skinheads.» Une forte délégation du Grand Conseil genevois, menée par le PDC Guy Mettan qui, énervé par la tournure que prenait le psychodrame, avait proposé que Genève prenne une partie des frais de la fête à sa charge. Des parlementaires fédéraux, pas seulement socialistes - les présidents du PDC, Christophe Darbellay, et du PRD, Fulvio Pelli, étaient de la partie. Pour ce dernier, c'est une vraie fête nationale, comme l'entendent nos voisins, qui s'est déroulée sur le Grütli cette année, en l'honneur de la liberté d'expression. Mais pour l'avenir, il préfère un retour aux traditions décentralisées.

Sur la prairie, on apercevait aussi le comédien Jean-Luc Bideau et le graphiste Roger Pfund. Le conseiller national radical et entrepreneur Johann Schneider-Ammann, l'un des deux sponsors qui ont permis la tenue de la fête, venu avec sa famille et en toute discrétion. Personne n'a en revanche vu Nicolas Hayek, le deuxième sponsor. Rosmarie Zapfl, la présidente d'Alliance F, qui regroupe des associations féminines, les a remerciés dans son discours, en louant leur «patriotisme entrepreneurial». Mais sans citer leur nom.

La prairie ne regorgeait donc pas que de femmes et de socialistes. Et, n'en déplaise à Ueli Maurer, le président de l'UDC aigri de voir une femme socialiste s'emparer du patriotisme avec tant d'entrain, aucune bouse de vache n'a été recensée sur la prairie du Grütli ce 1er Août.

Lire l'article «Victoire sans nuages» en rubrique Editorial
Lire l'article «Les tentatives de perturbation avortées» en rubrique Temps fort
Lire l'article ««Ce culte a toujours été instrumentalisé»» en rubrique Temps fort
Lire l'article ««Je me réjouis du retour des socialistes»» en rubrique Temps fort
Lire l'article «De l'intégration des étrangers à la concurrence fiscale, à chaque conseiller fédéral son plaidoyer» en rubrique Temps fort
Lire l'article «Rencontre avec des patriotes» en rubrique Temps fort

Retour