Après une promenade pour amuser la galerie, Jacques Pilet aborde, enfin, le but de son article: «Or voilà que le Parti socialiste désigne deux candidates, une Genevoise... et une Fribourgeoise alémanique. Alors là, on ne comprend plus.» Après avoir coulé Ruth Lüthi, de manière bien hypocrite, sa spécialité, en écrivant « Les compétences de Ruth Lüthi ne sont pas en cause», le chroniqueur bat le tambour pour sa chouchoute: "Reste donc une voie royale devant Micheline Calmy-Rey, Genevoise pur sucre en dépit de ses origines valaisannes".
Chronique
La culture française et le pouvoir
L'Hebdo, Jacques Pilet, 21 novembre 2002
Au fond, demandait un journaliste de la radio, pourquoi faut-il absolument quune personnalité romande succède à Ruth Dreifuss? Celle-ci a-t-elle défendu les intérêts genevois? Dailleurs, elle nétait pas à Berne pour çà...
Cette petite provocation a du bon. Elle suggère queffectivement, un gouvernement, ce nest pas le collage de tous les intérêts du pays, partis, régions, hommes, femmes, villes, campagnes, etc. Cest une équipe où chacun gouverne pour tous sans forcément protéger les siens.
La Suisse est bien loin de cet idéal. Elle ramène toute nomination ministérielle à une histoire de tarte. On nen finit pas de palabrer sur le partage des tranches selon le poids comparé des sexes, des couleurs politiques, des langues... Du coup, le Conseil fédéral ne forme pas une équipe dirigeante, mais un petit club à limage du puzzle parlementaire. On sy fait.
Il y a cependant, au chapitre de la représentativité, un fondement de la Confédération: le pouvoir doit mêler les cultures germanique et latines. Avec cette exigence, on nest pas dans les calculs dépicier. On est au cur de ce qui fait la particularité de ce pays.
Mais là aussi, il faudrait sentendre sur les mots. Il nest pas question de donner aux minorités un droit mécanique à envoyer des représentants au gouvernement avec mandat de défendre leurs intérêts. Il sagit plutôt de sassurer que le pouvoir fédéral intègre pleinement la sensibilité et la vision particulières qui découlent des cultures française et italienne.
Or voilà que le Parti socialiste désigne deux candidates, une Genevoise... et une Fribourgeoise alémanique. Alors là, on ne comprend plus. Les compétences de Ruth Lüthi ne sont pas en cause. Certes elle travaille en français, mais cette culture nest pas la sienne. Sa maîtrise des langues a de quoi faire rougir les politiciens romands. Mais le français fédéral reste une réduction, un raccourci de la pensée. Cela ne suffit pas.
Si elle est élue, il ny aura plus quun membre du Conseil fédéral à ne pas penser en suisse allemand. Cest inadmissible. Tous les Romands qui ont assumé cette charge ont dit, en privé ou après leur départ, que ce rapport de forces culturelles est beaucoup plus sensible quon ne ladmet officiellement. Notamment dans le collège lui-même, dès que les séances formelles sont terminées et que les palabres se poursuivent en dialecte. Laffaire est dautant plus délicate que ladministration est toujours plus alémanique. Les cadres romands se font rarissimes. Le centre de gravité du pouvoir bascule toujours plus du même côté. Ce nest bon ni pour les uns ni pour les autres.
Les Romands ont sans doute leur part de responsabilité dans cette évolution. Ce nest pas une raison pour envoyer une fausse Romande à la place de Ruth Dreifuss.
Mettre le doigt sur ce problème, comme la osé Eric Hoesli, directeur du Temps, ce nest en rien donner dans le racisme comme len accuse le Tages-Anzeiger avec une grotesque mauvaise foi. Cest simplement prendre au sérieux ce qui fait notre richesse: une vraie diversité. Cest aussi prévenir, dans la raison, la possible émergence, un jour, dun détestable esprit anti-alémanique.
Reste donc une voie royale devant Micheline Calmy-Rey, Genevoise pur sucre en dépit de ses origines valaisannes. Pour cette virtuose du pragmatisme politicien, le défi sera intellectuel. Elle devra dépasser son cantonalisme. Son passé ne ly prépare guère. Cest elle qui a bloqué la coopération Vaud-Genève. Cest elle aussi qui déclarait, il y a quelques mois encore, que son rêve secret nétait pas daller sous la Coupole fédérale mais de voir un jour la République du bout du lac accéder à lindépendance, entrer, tel un Luxembourg lémanique, dans lUnion européenne où, pensait-elle, les Genevois se feraient mieux entendre quà Berne!
Mais sa chance présente lui fait soudain voir les choses sous un autre jour. Puisse-t-elle, non pas représenter sa chère République, pas plus que la minorité romande, mais, avec son futur collègue valaisan, inspirer le pouvoir de cette culture française qui peut encore apporter beaucoup à la Suisse.