Micheline Calmy-Rey, défendez-vous vos propres intérêts ou ceux du pays?

«Ces dernières semaines, la ministre socialiste des Affaires étrangères (DFAE) est au centre de nombreuses cibles politiques.» C'est le moins qu'on puisse dire! Mais les questions pertinentes de Romain Clivaz (24 Heures du 12 septembre 2008) sont esquivées par une bonimenteuse expérimentée. Ainsi à la question de la neutralité, Micheline Calmy-Rey répond: «Vous avez remarqué qu’en effet sur la question de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, la Suisse n’a pas quitté la ligne de la neutralité.» Mais sur le Kosovo, et sur le survol de la Suisse par les bombardiers de l'Otan en 1999, avions qui attaquaient la Serbie, alors dans ces cas, la neutralité était oubliée!


Micheline Calmy-Rey, défendez-vous vos propres intérêts ou ceux du pays?

INTERVIEW | Sous le feu nourri de la critique depuis des semaines, la conseillère fédérale socialiste riposte. Oui, elle défend les intérêts de la Suisse. Non, elle n’a pas fâché la moitié de la planète.
24 Heures, Romain Clivaz, 12.09.2008

Ces dernières semaines, la ministre socialiste des Affaires étrangères (DFAE) est au centre de nombreuses cibles politiques. Principal reproche: défendre ses intérêts plutôt que ceux du pays. «Ces critiques sont sans fondement. La politique du DFAE n’est en aucun cas celle d’une seule personne, mais celle de l’ensemble du Conseil fédéral», réplique Micheline Calmy-Rey.

Mais quels sont les buts de cette politique étrangère?
Les buts sont clairs: préserver les intérêts des Suissesses et des Suisses, soit leur sécurité et leur bien-être. Première priorité: nos relations avec l’Union européenne (UE).
Deuxièmement, en application du principe d’universalité, la Suisse favorise de bonnes relations avec tous les Etats. Ce qui ne nous empêche pas d’intensifier nos contacts bilatéraux avec nos principaux partenaires. Des accords dans ce sens ont été signés avec les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Afrique du Sud et le Brésil. Nous défendons également les intérêts de la Genève internationale et sommes très actifs à l’ONU.

Cela reste très abstrait. A quoi sert notre présence dans la jungle colombienne?
Nous vivons dans un monde globalisé où toute une série de questions ne peuvent pas être réglées au niveau national. Nous avons en Colombie des intérêts économiques. La Suisse y est un investisseur direct. La lutte contre le trafic international de stupéfiants et le blanchiment d’argent est également dans notre intérêt. Il en va de la réputation de notre place financière. Sans compter que moins il y aura ce genre de produit dans nos rues, mieux nous nous porterons. Enfin, lorsque l’instabilité règne dans un pays, nous en subissons directement les effets, par exemple sous forme de flux migratoires. C’est pourquoi lorsqu’on nous le demande, nous sommes prêts à participer à un processus de facilitation, comme cela a été le cas en Colombie. A plus long terme, en faisant preuve de solidarité et de compréhension à l’égard des intérêts des autres, nous parvenons à avoir de nouveaux alliés dans les enceintes multilatérales.

Les rencontres de Genève sur le nucléaire iranien servent-elles vraiment les intérêts directs des citoyens?
Absolument! Cela correspond à l’engagement traditionnel suisse contre la prolifération des armes nucléaires. Et ici, l’intérêt sécuritaire est très clair. Il était donc juste d’essayer d’amener les protagonistes autour d’une table, cela s’est produit à la mi-juillet à Genève.

Autre dossier: la Russie. Elle nous en voudrait en raison de nos positions sur le Kosovo. Mais une rencontre internationale sur la crise géorgienne aura lieu à Genève à la mi-octobre. Ils ne sont donc pas si fâchés que cela?

La Russie ne nous en veut pas. Les relations sont bonnes et intenses. Quant à la rencontre annoncée pour la mi-octobre, elle est le signe que la Suisse garde une valeur de repère. Pour la Russie aussi, notre pays reste une référence. Un pays neutre qui n’a pas d’agenda caché.

Une revanche personnelle, certains vous ayant accusée d’avoir fâché la moitié de la planète…
Je ne vois pas là matière à revanche. Les critiques émises, en particulier les plus récentes, n’ont aucun fondement. Elles se basent sur des faits erronés et tiennent du racontar de bas étage. La Suisse jouit d’une bonne réputation sur la scène internationale et d’une crédibilité certaine.

Sur ce dossier ou celui iranien, notre rôle se réduit-il finalement à celui d’hôtelier?
Le rôle d’hôtelier peut être gratifiant et il est aussi très important. C’est la démonstration que l’attitude de la Suisse sur la scène internationale inspire la confiance. La Suisse est considérée comme un interlocuteur actif est lucide qui a un avis et le défend.

On vous découvre fervente partisane de la neutralité…
Vous avez remarqué qu’en effet sur la question de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, la Suisse n’a pas quitté la ligne de la neutralité. Nous n’appartenons à aucune alliance, nous ne sommes pas membre de l’UE. Dans ces conditions, la neutralité est un atout.

«Cela devient la cour d’un jardin d’enfants!»

Vos collègues ne sont pas convaincus par votre idée d’élection du Conseil fédéral par le peuple…
Cette idée n’est pourtant pas nouvelle. C’est une option pour renforcer la légitimité du gouvernement. Mais je suis également consciente qu’il existe toute une série de problèmes, notamment la représentation des minorités romande et tessinoise. Actuellement, les partis politiques jouent au ping-pong avec la tête des conseillers fédéraux. Cela affaibli le gouvernement et ce n’est pas bon pour le pays.

Vous rêvez donc d’un gouvernement sans contrôle parlementaire?
Bien sûr que non. Le parlement dispose des instruments de contrôle nécessaires. Alors que nous venons d’être réélus pour quatre ans, certains parlementaires parlent de faire partir cinq conseillers fédéraux. Ce n’est pas sérieux.

Désabusée?
Disons que cela m’attriste. Cela devient la cour d’un jardin d’enfants! Le gouvernement doit pouvoir travailler avec le parlement. Une opération politicienne et électoraliste comme celle du président du PDC contre moi la semaine dernière est regrettable. On n’en perçoit d’autant moins les motivations qu’il avait újusque-là toujours soutenu ma politique.

L’affaire Nef n’est pourtant pas l’œuvre du parlement…
Le parlement a les instruments nécessaires pour faire toute la lumière et il va le faire avec la commission de gestion.

Ne voulez-vous pas diriger un département qui ait plus de poids?
Mais le DFAE en a! Aujourd’hui, la distinction entre la politique intérieure et la politique extérieure se réduit. Des décisions prises au-delà de nos frontières influencent de plus en plus notre vie quotidienne. En parallèle, le poids des ministres des Affaires étrangères augmente.

Imaginez-vous une reconversion onusienne à la Adolf Ogi ou Jean Ziegler?
Pour l’instant je m’imagine très bien dans ma fonction actuelle et suis très fière de représenter la Suisse.

Le HCR délocalise. Le déclin de la Genève internationale?
Pas du tout. Mais ce qui est certain, c’est que la concurrence est toujours plus rude, et qu’elle offre beaucoup. Des efforts financiers sont nécessaires. Il faut rester très attentif. Les succès obtenus ces dernières années sont, à ce titre, encourageants: siège du Conseil des droits de l’homme, doublement du budget de la commissaire aux droits de l’homme, accord avec l’OMC pour le site unique ou encore loi sur l’Etat hôte.

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