L'UE capitule: après avoir bloqué des dizaines de millions d'articles de textile afin de stopper cette invasion, la commission européenne (Baroso), le commissaire au commerce (Mandelson) et le président en exercice (Blair) ont cédé. Bien sûr, ils présentent ce Waterloo comme un bon compromis. Ils sont devenus comme les Chinois pour qui l'essentiel est de ne pas perdre la face. Que des milliers d'entreprise ferment, que cela crée des dizaines de milliers de chômeurs, tout cela est présenté comme une fatalité ou des dommages collatéraux.
Depuis la levée des quotas, les importations en provenance de Chine ont explosé.
L'Europe rechigne à endiguer le flot du textile chinois
Par Christian LOSSON et Julie MAJERCZAK, à Bruxelles
jeudi 07 avril 2005 (Liberation - 06:00)
Des mesures... dans la mesure. Ou comment tenter de rassurer les Européens, comme toujours divisés, sans pour autant chiffonner les Chinois. L'Union européenne a ainsi assuré hier qu'elle pourrait serrer la ceinture aux importations de textile made in China pour protéger son marché. Et actionner, «après consultation avec Pékin» et en «dernier recours», la fameuse «clause de sauvegarde». Principe: limiter la hausse des importations à 7,5%, jusqu'en 2008 au plus tard.
Mais si et seulement si la situation le justifie. Donc si la croissance exponentielle des importations chinoises, depuis l'abolition des quotas il y a trois mois, provoque une «véritable perturbation du marché» européen. Et si les tendances se confirment en mars. Les chiffres pour janvier-février montrent que l'industrie du textile n'agite pas le chiffon rouge pour rien. Selon Bruxelles, les importations de tailleurs féminins en provenance de Chine ont été multipliées par deux, celles de pull-overs par trois. Et les bas, collants et chaussettes... par 57. Pékin en a en effet écoulé plus de 913 millions de paires, contre moins de 16 sur la même période de 2004. «certains des chiffres» publiés «sont inquiétants», a reconnu le commissaire au Commerce, le Britannique Peter Mandelson. Qui, après avoir eu longtemps des réticences à l'idée d'une telle clause, a assuré hier, à l'intention des 2,5 millions d'emplois textiles et des pays de la zone méditerranéenne: «Nous ne pouvons pas nous croiser les bras en les regardant être laminés.» Pour autant, Mandelson veut d'autres «preuves» pour aller plus loin.
Etats-Unis plombés. «L'Union européenne avance à reculons», s'agace François-Marie Grau, directeur des affaires internationales de l'Union française des industries de l'habillement (UFIH), qui, lui, évoque un boom des importations chinoises de 46,5% en janvier et de 119% en février. Les Etats-Unis, de leur côté, plombés par un déficit commercial bilatéral abyssal avec la Chine, assurent avoir des preuves suffisantes. Ils ont lancé ce lundi une enquête sur les importations textiles chinoises, préalable à l'instauration de la clause de sauvegarde. Washington assure ainsi que les chemises, blouses, pantalons en coton et sous-vêtements en fibres artificielles ont connu au premier trimestre une hausse allant de 300 à 1500% selon les produits. Coût social, selon la coalition des producteurs américains: 7600 emplois sur la paille en mars, soit 245 par jours.
Bruxelles ne dispose pas officiellement de telles données. Pas avant une semaine, au plus tôt. Dès lors, si les exportations de textiles chinois vers l'Europe augmentaient de 10% à 100% par rapport à 2004, l'Union européenne ouvrirait une enquête sur d'éventuelles mesures de sauvegarde. «Les Etats-Unis et la Turquie, notamment, ont déjà non seulement précisé les conditions d'application de cette clause, mais ils l'ont même déjà utilisée pour se protéger», rappelle l'UFIH. Qui juge en outre le système proposé par la Commission européenne «très compliqué et réducteur».
«Dossier béton». L'exécutif européen a indiqué hier la marche à suivre en adoptant des «lignes directrices». Soucieuse de ne pas se précipiter, la Commission veut aussi rassurer la Chine. Son vice-ministre du Commerce Zhang Zhigang, que Mandelson doit rencontrer vendredi, dénonce déjà «le protectionnisme» européen et américain. «On veut un dossier béton. On ne veut pas se faire retoquer dans un contentieux à l'OMC, plaide-t-on dans l'entourage du commissaire. Cette levée des quotas est un bénéfice normal pour la Chine. Cela fait dix ans qu'elle est programmée et que, en échange, les Chinois ont ouvert leur économie. On ne peut pas leur demander d'ouvrir leur marché et, nous, fermer le nôtre.» Une préoccupation qui rejoint celle de l'ONG Oxfam. «Verrouiller les importations chinoises, c'est tirer un trait sur le développement de 100 millions de Chinois sous le seuil de pauvreté», résume Louis Bélanger, porte-parole de l'ONG.