Des Boat People à Genève
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Photo Olivier Vogelsang |
Les idées quon peut se faire sur toute chose. Quand je suis entré dans ce restaurant chinois, par exemple. Cétait en décembre dernier. Sur le trottoir, il y avait une fête avec musique, danseurs, champagne et petits fours. A lintérieur, vedettes et hommes politiques. Une uvre de bienfaisance où jétais invité en me disant que les restos chinois, décidément, font dans le luxe à Genève.
Or, un ami qui avait organisé la fête sest empressé de me détromper avec ces mots sibyllins :
- Ne te fie pas aux apparences. La famille qui tient ce restaurant a beaucoup ramé, a-t-il dit avant de morganiser une rencontre avec la patronne.
Sabine, 30 ans, ma reçu un après-midi dans son restaurant fermé pour loccasion. Elle a commencé à parler lentement. Ma expliqué sappeler Saibinh, mais avoir francisé son nom. Je ne me doutais pas à quel point les noms, dans cette terrible histoire familiale, revêtaient dimportance. Il sen est dailleurs fallu de peu que Sabine ne fût pas là pour me la raconter.
Le père de Sabine sappelle donc Dichluong Sim. Sim, cest le nom de famille, ce qui signifie "semer" en chinois. Il nest pas agriculteur mais pêcheur. Dans une petite ville au sud de Saïgon, pas plus grande que Nyon: Quangniuh. Cest là que vivait, entassée, une communauté de quelques milliers de Chinois réfugiés à cause du régime. Le Vietnam les tolérait, mais ne leur octroyait pas de passeport.
Plus pauvre que Dichluong Sim on meurt. Avec sa femme Phocu et ses deux enfants Thelong et Saibinh, il vit à même le sol dans une cahute recouverte de feuilles de bananiers. Plus exactement, il pêche tout le temps et visite les siens une fois par mois. Il leur apporte, troqués contre le fruit de sa pêche, du riz et des tissus. Une vie dimmigrés sans avenir.
Quelque temps après la guerre du Vietnam, en 1978, quand les rouges ont conquis le sud, les soldats débarquent. Ordre aux Chinois de quitter le pays séance tenante! Dichluong Sim na dautre recours que son petit bateau. Il y entasse sa petite famille ainsi que celle de son frère ajouté de huit jeunes hommes. Au total, une vingtaine de personnes dans une coquille de noix. Et vogue la galère, direction Hongkong, le port le plus "proche".
"Mon père était prévoyant. Il avait demandé aux femmes de vendre la moitié de leurs bijoux et demporter le reste, poursuit Sabine émue. A bord, il a chargé des kilos de patates douces et de leau. Les hommes ont ramé vingt jours avant que nous rencontrions un cargo. Cest grâce aux bijoux et à largent que le capitaine a accepté de nous prendre à bord."
Hongkong! Lespoir renaît quand la famille est parquée dans un camp de réfugiés dans le quartier de Kowloon, près de laéroport où personne ne veut vivre. Ils y retrouvent la plupart des boat people de leur communauté. Déception dautant plus cruelle: tenu par les Hongkongais, le camp est concentrationnaire. On vit à trente dans la même pièce. On couche à même le sol. Queue pour la douche et les WC. Nourriture rationnée. Débrouille, Dichluong Sim parvient à se faire nommer chef de la distribution du riz. Malin, il tasse les rations dévolues à sa famille. La manuvre est découverte et les Sim le payeront très cher par un double rationnement. "Javais faim à mourir, se souvient Sabine, et ma petite sur, qui est née dans le camp aussi." Sabine marque une pause. Elle fond en larmes: "elle est morte. Je lai vue bleuir et elle est morte sous mes yeux!"
Le bonheur est renvoyé à plus tard. Rapport à limportance des noms que jai mentionnée plus haut. Les parents de Sabine avaient en effet appelé leur premier enfant "On". Le deuxième "A". Et le troisième devait par conséquent se nommer "LE BONHEUR"...
Pour tenter de faire avouer aux boat people quils viennent du Vietnam et les y renvoyer, les gardiens plantent des clous dans les mains et infligent des coups de marteau sur les doigts. "Mon père en a encore les marques." Il faudra lintervention des bonnes surs anglaises pour que les mauvais traitements cessent. Et celle de la communauté internationale pour les prendre en charge. Un an plus tard, la famille Sim est "choisie" par lEspagne. Un avion est affrété, destination Malaga. Dun jour à lautre, ils se retrouvent dans un foyer espagnol.
Il faudrait un livre. Pour faire court, selon notre très occidentale expression, disons que les Sim sont traités royalement en Espagne. Et, paradoxalement, tout le problème est là! "Mon père ne supportait pas dêtre à la charge de lEtat. Là-bas, aussi incroyable que cela puisse paraître, nous navions pas le droit de travailler!" Dichluong Sim se dépense à laver les vitres du foyer, faire la plonge et aider partout où cétait nécessaire. Toujours aucune autorisation de travail. La famille prend donc le train direction Madrid où on leur a dit (ah, le poids de la rumeur, chez les réfugiés et les immigrés!) que là-bas on embauche. Mais le scénario se répète dans la capitale. "Javais 13 ans, comme je savais lespagnol jai pris les choses en main. Jai organisé une manifestation devant le bâtiment de la Croix-Rouge avec des calicots "on ne veut pas largent de la Croix-Rouge, on veut travailler!".
La mère, elle, travaille... à leur troisième enfant. Après "ON" "A", enfin "LE BONHEUR" arrive. Pas tout à fait. Le père reste désuvré.
La rumeur dit encore que la France regorge de travail. La famille décide alors de se rendre à Marseille. Pourquoi Marseille? "Nous craignions quon nous reproche davoir quitté lEspagne qui nous avait si bien reçus. Comme cest un port, nous pouvions dire que nous arrivions directement du Vietnam par bateau."
Imaginez la famille vêtue des mêmes habits depuis son départ du Vietnam. Transportant ses "pénates" dans des baluchons sur lépaule. Faisant du stop à Marseille en indiquant au chauffeur de poids lourd "Bonneville" parce que ce seul nom, affirme la rumeur, est synonyme davenir radieux. Le camion les y déposera à cinq heures du matin, devant une banque. A peine celle-ci ouvre-t-elle, la police embarque tout le monde à destination de Douvaine. Oui, un livre pour raconter lhistoire de ces boat people qui se battent, à deux pas de chez nous pour leur identité.
- Sans identité, soupirait mon père, il est impossible de travailler.
Allers et retours du père, puis de Sabine chez le juge à Paris pour plaider leur histoire. La fillette qui sexclame "Nous aimons la France, nous voulons devenir Français!". Les jours qui sécoulent, trois ans durant dans le foyer de Douvaine, interminables, dans le désuvrement toujours.
Au moment où il reçoit ses papiers français, le père est enfin embauché au Jardin Impérial à Annemasse. Plongeur, il lui faudra peu de temps pour apprendre la facturation, le découpage des légumes et la cuisine. Si bien que la propriétaire, qui vient douvrir un restaurant chinois à Saint-Genis, lui en propose la direction!
La famille déménage. On na pas idée de lénergie nécessaire, à 53 ans, pour monter un restaurant. Dichluong la. Cest celle de lespoir. Il est aidé, il est vrai, par les deux enfants qui sèchent lécole. Ainsi, pendant treize ans, Sabine et son frère apprennent le métier. Une formation sur le tas qui savérera payante quand le nouveau propriétaire de limmeuble de leur restaurant se débarrassera deux.
Côté rebondissements, les Sim connaissent. Sabine reprend le flambeau et ouvre Le Litchee à lAvenue Henri-Dunant et son frère reprend le Kei en 2003.
Et voilà. Cest au Litchee que javais été invité à la fête en décembre. Ignorant que sa recette entière allait à lassociation de clowns pour enfants dans les hôpitaux Theodora. "Cétait pour fêter la naissance de ma dernière fille, sourit Sabine rayonnante. Les Genevois sont formidables. Ils me soutiennent. Ils sont ma seconde patrie"
Sur le pas de porte, Sabine me précise encore, non sans fierté: Les restaurants chinois, et même quasiment toute la communauté chinoise de Suisse sont des immigrés du sud de Saïgon qui ont du senfuir.
Les idées quon peut se faire sur les choses...