Des Boat People à Genève

Qui se douterait que les tenanciers de ce restaurant chinois sont d’anciens boat-people?

Lundi 22 septembre 2003
Tribune de Genève L'histoire du lundi Serge Bimpage

Vietnam Boat People Photo Olivier Vogelsang

Les idées qu’on peut se faire sur toute chose. Quand je suis entré dans ce restaurant chinois, par exemple. C’était en décembre dernier. Sur le trottoir, il y avait une fête avec musique, danseurs, champagne et petits fours. A l’intérieur, vedettes et hommes politiques. Une œuvre de bienfaisance où j’étais invité en me disant que les restos chinois, décidément, font dans le luxe à Genève.

Or, un ami qui avait organisé la fête s’est empressé de me détromper avec ces mots sibyllins :

- Ne te fie pas aux apparences. La famille qui tient ce restaurant a beaucoup ramé, a-t-il dit avant de m’organiser une rencontre avec la patronne.

Sabine, 30 ans, m’a reçu un après-midi dans son restaurant fermé pour l’occasion. Elle a commencé à parler lentement. M’a expliqué s’appeler Saibinh, mais avoir francisé son nom. Je ne me doutais pas à quel point les noms, dans cette terrible histoire familiale, revêtaient d’importance. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu que Sabine ne fût pas là pour me la raconter.

Le père de Sabine s’appelle donc Dichluong Sim. Sim, c’est le nom de famille, ce qui signifie "semer" en chinois. Il n’est pas agriculteur mais pêcheur. Dans une petite ville au sud de Saïgon, pas plus grande que Nyon: Quangniuh. C’est là que vivait, entassée, une communauté de quelques milliers de Chinois réfugiés à cause du régime. Le Vietnam les tolérait, mais ne leur octroyait pas de passeport.

Plus pauvre que Dichluong Sim on meurt. Avec sa femme Phocu et ses deux enfants Thelong et Saibinh, il vit à même le sol dans une cahute recouverte de feuilles de bananiers. Plus exactement, il pêche tout le temps et visite les siens une fois par mois. Il leur apporte, troqués contre le fruit de sa pêche, du riz et des tissus. Une vie d’immigrés sans avenir.

Quelque temps après la guerre du Vietnam, en 1978, quand les rouges ont conquis le sud, les soldats débarquent. Ordre aux Chinois de quitter le pays séance tenante! Dichluong Sim n’a d’autre recours que son petit bateau. Il y entasse sa petite famille ainsi que celle de son frère ajouté de huit jeunes hommes. Au total, une vingtaine de personnes dans une coquille de noix. Et vogue la galère, direction Hongkong, le port le plus "proche".

"Mon père était prévoyant. Il avait demandé aux femmes de vendre la moitié de leurs bijoux et d’emporter le reste, poursuit Sabine émue. A bord, il a chargé des kilos de patates douces et de l’eau. Les hommes ont ramé vingt jours avant que nous rencontrions un cargo. C’est grâce aux bijoux et à l’argent que le capitaine a accepté de nous prendre à bord."

Hongkong! L’espoir renaît quand la famille est parquée dans un camp de réfugiés dans le quartier de Kowloon, près de l’aéroport où personne ne veut vivre. Ils y retrouvent la plupart des boat people de leur communauté. Déception d’autant plus cruelle: tenu par les Hongkongais, le camp est concentrationnaire. On vit à trente dans la même pièce. On couche à même le sol. Queue pour la douche et les WC. Nourriture rationnée. Débrouille, Dichluong Sim parvient à se faire nommer chef de la distribution du riz. Malin, il tasse les rations dévolues à sa famille. La manœuvre est découverte et les Sim le payeront très cher par un double rationnement. "J’avais faim à mourir, se souvient Sabine, et ma petite sœur, qui est née dans le camp aussi." Sabine marque une pause. Elle fond en larmes: "elle est morte. Je l’ai vue bleuir et elle est morte sous mes yeux!"

Le bonheur est renvoyé à plus tard. Rapport à l’importance des noms que j’ai mentionnée plus haut. Les parents de Sabine avaient en effet appelé leur premier enfant "On". Le deuxième "A". Et le troisième devait par conséquent se nommer "LE BONHEUR"...

Pour tenter de faire avouer aux boat people qu’ils viennent du Vietnam et les y renvoyer, les gardiens plantent des clous dans les mains et infligent des coups de marteau sur les doigts. "Mon père en a encore les marques." Il faudra l’intervention des bonnes sœurs anglaises pour que les mauvais traitements cessent. Et celle de la communauté internationale pour les prendre en charge. Un an plus tard, la famille Sim est "choisie" par l’Espagne. Un avion est affrété, destination Malaga. D’un jour à l’autre, ils se retrouvent dans un foyer espagnol.

Il faudrait un livre. Pour faire court, selon notre très occidentale expression, disons que les Sim sont traités royalement en Espagne. Et, paradoxalement, tout le problème est là! "Mon père ne supportait pas d’être à la charge de l’Etat. Là-bas, aussi incroyable que cela puisse paraître, nous n’avions pas le droit de travailler!" Dichluong Sim se dépense à laver les vitres du foyer, faire la plonge et aider partout où c’était nécessaire. Toujours aucune autorisation de travail. La famille prend donc le train direction Madrid où on leur a dit (ah, le poids de la rumeur, chez les réfugiés et les immigrés!) que là-bas on embauche. Mais le scénario se répète dans la capitale. "J’avais 13 ans, comme je savais l’espagnol j’ai pris les choses en main. J’ai organisé une manifestation devant le bâtiment de la Croix-Rouge avec des calicots "on ne veut pas l’argent de la Croix-Rouge, on veut travailler!".

La mère, elle, travaille... à leur troisième enfant. Après "ON" "A", enfin "LE BONHEUR" arrive. Pas tout à fait. Le père reste désœuvré.

La rumeur dit encore que la France regorge de travail. La famille décide alors de se rendre à Marseille. Pourquoi Marseille? "Nous craignions qu’on nous reproche d’avoir quitté l’Espagne qui nous avait si bien reçus. Comme c’est un port, nous pouvions dire que nous arrivions directement du Vietnam par bateau."

Imaginez la famille vêtue des mêmes habits depuis son départ du Vietnam. Transportant ses "pénates" dans des baluchons sur l’épaule. Faisant du stop à Marseille en indiquant au chauffeur de poids lourd "Bonneville" parce que ce seul nom, affirme la rumeur, est synonyme d’avenir radieux. Le camion les y déposera à cinq heures du matin, devant une banque. A peine celle-ci ouvre-t-elle, la police embarque tout le monde à destination de Douvaine. Oui, un livre pour raconter l’histoire de ces boat people qui se battent, à deux pas de chez nous pour leur identité.

- Sans identité, soupirait mon père, il est impossible de travailler.

Allers et retours du père, puis de Sabine chez le juge à Paris pour plaider leur histoire. La fillette qui s’exclame "Nous aimons la France, nous voulons devenir Français!". Les jours qui s’écoulent, trois ans durant dans le foyer de Douvaine, interminables, dans le désœuvrement toujours.

Au moment où il reçoit ses papiers français, le père est enfin embauché au Jardin Impérial à Annemasse. Plongeur, il lui faudra peu de temps pour apprendre la facturation, le découpage des légumes et la cuisine. Si bien que la propriétaire, qui vient d’ouvrir un restaurant chinois à Saint-Genis, lui en propose la direction!

La famille déménage. On n’a pas idée de l’énergie nécessaire, à 53 ans, pour monter un restaurant. Dichluong l’a. C’est celle de l’espoir. Il est aidé, il est vrai, par les deux enfants qui sèchent l’école. Ainsi, pendant treize ans, Sabine et son frère apprennent le métier. Une formation sur le tas qui s’avérera payante quand le nouveau propriétaire de l’immeuble de leur restaurant se débarrassera d’eux.

Côté rebondissements, les Sim connaissent. Sabine reprend le flambeau et ouvre Le Litchee à l’Avenue Henri-Dunant et son frère reprend le Kei en 2003.

Et voilà. C’est au Litchee que j’avais été invité à la fête en décembre. Ignorant que sa recette entière allait à l’association de clowns pour enfants dans les hôpitaux Theodora. "C’était pour fêter la naissance de ma dernière fille, sourit Sabine rayonnante. Les Genevois sont formidables. Ils me soutiennent. Ils sont ma seconde patrie"

Sur le pas de porte, Sabine me précise encore, non sans fierté: Les restaurants chinois, et même quasiment toute la communauté chinoise de Suisse sont des immigrés du sud de Saïgon qui ont du s’enfuir.

Les idées qu’on peut se faire sur les choses...

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