Les responsables et exécutants de Holodomor
Sur le blog d'Anne Kling, de nombreux portraits des cadres du parti communiste de l'Union soviétique, de l'état soviétique et des organes de répression sont décrits dans une série: IL Y A 90 ANS, ON PROMETTAIT (DEJA) DES LENDEMAINS RADIEUX
(25) 08.12.2007.
Préambule d'Anne kling: Tous les hommes, ou femmes, dont il est question ici, quel que soit le poste occupé, ont été complices du régime quils ont créé et servi. Les malheurs qui ont pu leur arriver suite à la prise de pouvoir de Staline furent occasionnés, non par une dénonciation des crimes du régime survenus DES LE DEBUT, mais uniquement par des luttes intestines de pouvoir.
LAZAR MOÏSSEÏEVITCH KAGANOVITCH
Ce très proche collaborateur et adorateur servile de Staline est né en 1893 et, tenez-vous bien, est mort de sa belle mort le 25 juillet
.1991. A lâge canonique de 98 ans ! Après la chute du rideau de fer ! En voilà un de plus en tout cas à avoir échappé à la « fureur antisémite » du maître du Kremlin. Un personnage particulièrement sympathique, comme nous allons le voir. Mais nanticipons pas cette épopée et commençons par le début.
Kaganovitch naît dans une famille juive dUkraine et débute dans la vie comme apprenti cordonnier. Il adhère au bolchevisme en 1911 et se bat dans lArmée Rouge durant la guerre civile. En 1920, il est envoyé en Asie centrale, dans le Turkestan.
Contrairement à ses collègues qui lont précédé dans cette série, Kaganovitch commence donc sa carrière plutôt petitement. Mais une fois parti, il ne sarrêtera plus. Stalinolâtre dès le tout début, il en sera bien récompensé puisquil intègre le Comité central du Parti en 1924 et est promu 1er secrétaire du Parti dUkraine de 1925 à 1928. Il va sillustrer une première fois durant cette triste période en soutenant à fond la collectivisation forcée des campagnes, véritable guerre déclarée par le pouvoir aux paysans, et en éliminant sans états dâme tous les opposants et autres « éléments parasitaires et antisociaux ». Et ils sont nombreux.
Son zèle sera reconnu à sa juste valeur: il est élu en 1930 au Politburo, où il restera jusquen 1957, date du début de la déstalinisation. Une longévité absolument remarquable.
De 1930 à 1935, le voilà 1er secrétaire à Moscou. Comme lindique pudiquement Wikipédia, « Durant les années 1930, Kaganovitch participe avec zèle et sans état d'âme à la mise en uvre des réformes économiques et sociales de Staline, notamment la collectivisation de l'agriculture et l'industrialisation aussi rapide que violente de l'URSS, ainsi qu'aux purges politiques. »
Derrière cette phraséologie lisse, se cache un épisode particulièrement abject dune carrière pourtant bien remplie à cet égard. Kaganovitch jouera en effet un rôle de premier plan lors de lHolodomor, la famine orchestrée par le pouvoir, qui fit au bas mot six millions de victimes, dont deux millions denfants. Le plan de collecte totalement irréaliste prévu par le gouvernement des soviets nayant pas été rempli, et pour cause, Kaganovitch et Molotov sont envoyés en octobre 1932 dans le Caucase du nord et en Ukraine afin d « accélérer les collectes » et d empêcher à tout prix les paysans de fuir vers les villes.
Le 2 novembre 1932 il y a tout juste 75 ans la commission présidée par Kaganovitch, envoyée dans le Caucase du nord, adoptera la résolution suivante : « A la suite de léchec particulièrement honteux du plan de collecte des céréales, obliger les organisations locales du Parti à casser le sabotage organisé par les éléments koulaks contre-révolutionnaires, anéantir la résistance des communistes ruraux et des présidents de kolkhoze qui ont pris la tête de ce sabotage ». A partir de ce moment-là, les opérations « anti-sabotage » vont aller bon train et les victimes se compteront par dizaines de milliers. Sans compter les déportations de villages entiers. Un certain Nikita Khrouchtchev sillustrera dailleurs également par sa férocité durant cette sombre période, en Ukraine. Il a été calculé quau plus fort de la famine, jusquà 33'000 personnes mourraient de faim chaque jour dans cette région.
Durant la Grande Terreur et ses purges, dans les années 1936-39, Kaganovitch continuera à seconder efficacement son maître. Sa signature apparaît au bas de 191 listes de condamnés, en général à mort. Il se rendra dailleurs personnellement en 1937 purger le Donbass, Tchéliabinsk, Iaroslav, Ivanovo, Smolensk. Résultat : il monte encore en grade et devient en 1938 vice-président du Conseil des commissaires du peuple - soit n°2 du pays -, poste quil réussira à conserver jusquen 1957.
Pendant la guerre, il est membre du Comité dEtat à la Défense et obtient même en 1943 la distinction rare de Héros du travail socialiste. Il est, le 5 mars 1940, l'un des responsables soviétiques qui contresignent l'ordre d'exécution par le NKVD de 25 700 officiers polonais faits prisonniers par l'Armée Rouge. Ils seront abattus à Katyn et cette tuerie sera, lors du procès de Nuremberg, portée sur la facture payée par les nazis.
Après la guerre, il continue à faire partie du 1er cercle du pouvoir et cumule nouveaux postes et nouveaux honneurs, puisquil intègre le Présidium en 1952. Jamais il ne sopposera aux campagnes « antisémites » de Staline, quil soutiendra, bien au contraire.
Il réussira même le tour de force de conserver son influence après la mort inopinée de Staline en 1953, puisquil devient ministre du Travail et des Salaires en 1955-56. Il contribue à la montée en puissance dune vieille connaissance du temps de lUkraine, Nikita Khrouchtchev, mais nen sera pas vraiment récompensé. Ce dernier, qui cherche à se débarrasser de souvenirs gênants, et de témoins embarrassants de la période stalinienne à laquelle il a pourtant largement contribué le démet de ses fonctions gouvernementales en 1957.
Mais, heureusement pour lui, les temps ont (un peu) changé. Il nest donc pas liquidé et ne sera finalement exclu du Parti quen 1964.
Il lui reste près de trente ans à vivre, avec ses souvenirs et sans jamais avoir été inquiété pour ses activités criminelles qui en font pourtant léquivalent dun Adolf Eichman. Lun comme lautre zélés, dévoués à la cause et sans états dâme superflus.
Mais voyez comme cest étrange : lun a été justement puni, lautre est mort dans son lit, médaillé de lOrdre de lUnion soviétique.