LA NEGATION DE LA FAMINE-GENOCIDE DE 1932-1933
Excellente étude de Jean-Louis Panné qui confirme le caractère génocidaire en ce qui concerne l'Ukraine de cette famine délibéremment provoquée par le PCUS ayant à sa tête le "petit père des peuples", Joseph Staline. Il décripte les différents mécanismes du négationnisme d'Holodomor, rappelle que la négation de la famine a été organisée avec et en même temps que la famine criminelle. Enfin, il énumére les nombreux complices de la négation de la famine-génocide d'Ukraine, dont Hitler et Mussolini.

En plus, Jean-Louis Panné a trouvé dans le XIVe congrès du PC bolchévik, une déclaration de Staline qui explicite le mécanisme de la Grande famine, qu'il réfutait en 1925, mais qu'il a organisé en 1932, pour sauver son régime d'un naufrage économique dû au gigantesque fiasco du premier plan quinquennal. Staline devait sauver la face et son pouvoir immonde!
La négation de la famine en Ukraine
Par Jean-Louis Panné, publié dans L'Histoire trouée, L'Atalante, 2004.
Association internationale de recherche sur les crimes contre l'humanité et les génocides
http://aircrigeweb.free.fr/ressources/ukraine/uk_panne.html
On pourrait forcer lexportation, sans tenir compte du marché intérieur, mais cela entraînerait infailliblement de graves complications dans les villes par un énorme enchérissement des produits agricoles, une baisse des salaires réels et une certaine famine artificiellement organisée, avec tout ce qui sensuit. Staline, au XIVe congrès du PC bolchévik (décembre 1925).
Il nest pas dans mon intention de revenir sur les principales décisions et étapes du processus politique qui a conduit à la catastrophe de la famine en Ukraine en 1932-1933, famine que Nicolas Boukharine put définir comme la conséquence immédiate du nouveau système "dexploitation militaro-féodale" de la paysannerie soumise à la collectivisation forcée. Cependant il me semble nécessaire de rappeler que les historiens ne donnent aujourdhui que des estimations du nombre des victimes, autrement dit un bilan exact nest toujours pas établi.
Nicolas Werth considère que cette famine a fait entre 6 et 7 millions de victimes en Ukraine. Etienne Thévenin donne les mêmes chiffres en ce qui concerne lUkraine et ajoute quil y eut 2 à 3 millions de victimes au Kouban, au Caucase du Nord et dans la basse vallée de la Volga. Ce furent entre 8 à 10 millions dindividus : hommes, femmes, enfants qui disparurent en un temps extrêmement réduit. Nous sommes dans un ordre de grandeur proche de celui des pertes militaires de la Première Guerre mondiale qui fit 8,5 millions de morts.
Cest dire le caractère extraordinaire de cette famine.
Aux portes de lEurope, lEtat soviétique a livré une guerre sans merci contre la paysannerie - le mot guerre est approprié puisque, comme le souligne Étienne Thévenin 3 à 500'000 personnes furent abattues sur place - guerre inégale qui a abouti à une catastrophe humaine alors sans précédent dans lhistoire. Pourtant, malgré lampleur de la catastrophe, la famine de 1932-1933 demeure sinon extérieure à la conscience des Européens, du moins marginale.
Il nen fut pas ainsi au moment même où le drame avait lieu. Dès janvier 1933, la revue Le Monde slave publiait un article sur la Famine en URSS et ses conséquences doù jextrais ces lignes : Personne aujourdhui ne conteste plus que la famine ait fait son apparition en Russie ; par un décret du 7 janvier 1932, le gouvernement soviétique a dû lui-même reconnaître quelle existe dans les régions du Sud-Ouest, [
] cest dailleurs par lexpression euphémique de difficultés de ravitaillement que ce décret désigne la famine.
En mars 1933, le Bulletin économique de la même revue se concluait ainsi : Tous les décrets du comité central [
] prouvent à quel point la lutte entre les paysans et le pouvoir soviétique est devenue acharnée ; elle prend les formes dune véritable guerre civile. Le spectre de la mort se lève de nouveau sur les champs du paysan russe.
À lautomne, Le Monde slave publiait une analyse de la famine qui, demblée, posait la question de lauthenticité des informations parvenues en Europe occidentale. Lauteur, N. Timasev, établissait une typologie de ses sources. Il distinguait:
1. Les lettres parvenues de Russie soviétique publiées dans les journaux russes, allemands, suisses et tchèques, lettres dont certaines firent lobjet dune édition sous légide du Comité allemand de secours ;
2. Les sources soviétiques officielles décryptées ;
3. Les témoignages de voyageurs en URSS parmi lesquels, N. Timasev distingue celui dun ancien secrétaire de Lloyd George : Gareth Jones, soviétophile à son départ, qui a parcouru à pied la région de Kharkov et qui polémique avec le correspondant du New York Times : Walter Duranty.
N. Timasev sinterroge sur une question déterminante : Sagit-il dune famine naturelle due aux conditions climatiques ou bien dune famine artificielle ? En réalité, les conditions climatiques ne sont pas en cause et Timasev observe deux aspects essentiels :
1. Cest justement dans ces régions extra-fertiles que la réforme ou plutôt la révolution agraire connue sous le nom de collectivisation a été appliquée avec le plus dénergie.
2. Les Soviets nient quil y ait famine en Russie.
Le lien entre collectivisation et famine est explicitement posé dans la conclusion de létude : Cette famine nest quune conséquence directe de la politique de collectivisation [
]. Reconnaître la famine serait pour le gouvernement communiste reconnaître linsuccès foudroyant de la collectivisation.
La négation est donc synchrone de la catastrophe. Un négationnisme se constitue simultanément à laccomplissement de la politique criminelle menée cyniquement.
Même si nombre de journaux publièrent articles et témoignages sur la famine et ceci dans tous les pays européens, la négation se déploie dans la mesure où les analystes, les observateurs ou les journalistes sont dans lincapacité de pouvoir évaluer lampleur du phénomène. Fin septembre 1933, sous la pression des associations ukrainiennes, la Société des Nations consacra une séance à lexamen de la situation. Son président déclare que cest la vie de plusieurs milliers dindividus qui est en jeu. En réalité, ce sont des centaines de milliers de personnes qui sont menacées.
Certains reporters furent empêchés de publier, tel Malcom Muggeridge, envoyé par le journal libéral The Manchester Guardian, et qui, ne pouvant y faire paraître ses articles, dut se tourner vers le conservateur Morning Post. Indice des réticences que rencontre la diffusion dinformations sur la famine, difficulté décuplée par lembargo de plus en plus efficace que lEtat soviétique instaure sur linformation. Bien plus, la famine fait lobjet de négations de différentes natures, actives ou passives, qui convergent.
En premier lieu, la négation est diffusée par la propagande communiste sous toutes ses formes (presse, brochures, etc). Elle répond à une impulsion donnée de Moscou et qui se répand dans tous les pays qui comptent des PC. La consultation de La Correspondance internationale, lhebdomadaire du Komintern, permet de dégager les grandes figures rhétoriques du discours négationniste communiste. Il y a dabord les pseudos arguments statistiques sur la production agricole ; les chiffres produits par les rapports sont invérifiables et souvent contradictoires dun article à lautre. Nous sommes dans le domaine de la réitération infinie daffirmations. Ensuite, il y a laccent mis sur le caractère bourgeois ou réactionnaire des critiques ou des dénonciations de la famine qui, selon les communistes, trouvent leur origine dans le dépit quéprouvent leurs adversaires politiques face aux succès de la collectivisation : LEpoque où lon pouvait encore essayer de donner au mensonge une apparence de vérité est révolue. [
] On ne réussit plus à faire apparaître aux masses les faits victorieux de lédification socialiste sous un jour défavorable.
Le privilège de véridiction , concept utilisé par Jean-Noël Darde à propos du Cambodge, structure déjà le discours communiste des années 1930.
Enfin, si les communistes admettent certaines difficultés, cest pour mieux nier la famine, son caractère et son étendue, en donnant une apparence de crédibilité à leur propagande. Elément non négligeable, ils savent que limage des Ukrainiens a été durablement ternie par le retentissant procès Schwartzbart en octobre 1927 - Schwartzbart ayant assassiné lataman Petliura pour venger les pogromes de la guerre civile.
Mais le tableau serait incomplet sans une brève description de laction des ambassades soviétiques auprès de la presse. En effet, la seule propagande des partis communistes ne pouvait suffire à annihiler les critiques du régime soviétique. Il était nécessaire et même indispensable de neutraliser les journalistes et les journaux et, si possible, de les retourner en faveur de lUnion soviétique. Le récent livre de Sabine Dullin donne des informations forts précises sur les sommes versées aux journaux français: au total pour lannée 1935 plus de 113'000 francs mensuels pour Le Temps, Luvre, LEre nouvelle, etc. De cette enveloppe, cest Le Temps qui reçoit le plus (environ 40'000 francs mensuels). Les Soviétiques, reprenant à leur compte la politique tsariste davant 1914, attendent des journaux stipendiés quils influent sur la diplomatie française. Cette intervention indirecte dans le champ politique français ne date pas de 1935 comme le témoignage de Trotski le laisse supposer. Lancien dirigeant soviétique signale dans son Journal dexil, à la date du 14 février 1935, que dès 1925, le directeur du Temps avait été approché par le représentant plénipotentiaire de lURSS à Paris Léonid Krassine qui avait proposé un protocole daccord moyennant finances. Et Trotski ajoute : Quiconque se donnera la peine de parcourir Le Temps de 1933-1934 pourra voir que le marché fut pleinement réalisé, simplement avec un retard de neuf ans.
Il faut nuancer laffirmation de Trotski, dont le souci nest pas de mettre en avant la dimension criminelle de la politique soviétique, mais seulement son caractère contre-révolutionnaire, dautant que la conception de lindustrialisation associée à la collectivisation forcée est née chez les théoriciens de lOpposition de gauche, dont Trotski avait été le dirigeant le plus en vue. En effet, le correspondant du Temps, Georges Luciani, écrit dans une chronique de juillet 1933 : Si, depuis 1928, la sous-alimentation de la population était devenue chronique, il ny a que le mot famine dans le sens le plus strict qui puisse être appliqué à la situation présente. [
] Malgré les nombreux moyens dont dispose Moscou pour cacher la vérité ou pour en retarder la divulgation, les privations auxquelles est soumis le peuple russe sont trop criantes pour être dissimulées...
Il situe lorigine de la crise alimentaire dans la politique de super-industrialisation qui repose sur la paysannerie pressurée. Bien entendu, lensemble de lattitude de la presse française devrait être examiné attentivement pour mesurer les effets de la politique de corruption des autorités soviétiques.
La seconde forme de négation est issue de considérations géopolitiques. L'archétype en est fourni par l'attitude d'un personnage considérable de la politique française: Edouard Herriot, lun des chefs du Parti radical, parti central dans la vie politique française. Herriot se rend en URSS à l'été 1933, quelques mois après la prise du pouvoir par les nazis en Allemagne. Sa négation répétée de la famine a joué un rôle décisif.
Dans son livre Orient (Hachette, 1934) qui se présente comme le compte rendu de son voyage, Herriot qui le plus souvent se borne à recopier les textes de la propagande soviétique, fait l'apologie de la politique du Plan quinquennal. Il ment en toute conscience sur la famine puisqu'il a parfaitement saisi que son voyage a fait l'objet d'une minutieuse préparation de la part des autorités soviétiques et, bien entendu, de la police secrète : la Guépéou. Le livre de Sophie Curé donne toute l'arrière-histoire de cet épisode fondateur de la négation. Elle cite un rapport d'un fonctionnaire adressé à Krestinski daté du 1er septembre 1933 qui nous éclaire sur la dimension politique de ce voyage: L'impression d'ensemble d'après les observations personnelles de notre part et ce que nous avons entendu des compagnons de voyage d'Herriot est la suivante : l'objectif essentiel du voyage d'Herriot était de justifier [je souligne] sa politique à l'égard de l'URSS [
] et, en second lieu, le renforcement et l'élargissement des relations franco-soviétiques actuelles. Ces deux objectifs ont indubitablement été atteints.
Pour prix de cette réussite, Herriot parle donc de la fable de la famine en Ukraine (Orient, p. 387), expression que l'on trouve également dans des interventions de Staline. Dans son livre, il raconte avec complaisance ses conversations avec les dignitaires du régime. Un passage condense toute son attitude et sa disposition d'esprit : Il ne faut pas, insiste M. Kalinine, agir par la contrainte. On doit procéder avec prudence, par la démonstration des résultats d'une bonne organisation. J'aborde le sujet délicat de la disette. Le président me fournit de longues explications. J'ai été moi-même, me dit-il, frappé du manque de lait. J'ai fait venir l'homme le mieux informé sur ce sujet. Il m'a démontré que la production ne cessait de croître, mais que la consommation des ouvriers et des enfants se développait beaucoup plus vite .
Commentaire d'Herriot : Tant de bienveillance m'encourage
De ce court passage, on peut relever tous les petits aménagements mensongers auxquels se livre Herriot : Il est question de disette non de famine c'est moins grave par conséquent ; il est questionde lait et non plus de blé par conséquent de pain ; enfin, thèse classique : la consommation dépasse les capacités productives. Par glissement successif, Herriot emmène ses lecteurs loin de la famine organisée.
Il est un second voyage qui, tout à la fois, attire le regard vers lURSS et le détourne de la famine: cest celui que Pierre Cot effectue du 13 au 22 septembre de la même année. En relation avec des officiels soviétiques dès 1926, Pierre Cot a modifié du tout au tout sa perception du bolchevisme quil considérait, encore en 1927, comme une des versions européennes du nationalisme agressif, ce qui montre quil se refusait à considérer la dimension internationale du projet communiste. Inséré depuis plusieurs années, dans ce que sa biographe considère comme les milieux pro-soviétiques quelle qualifie de lobby pro-soviétique, rencontrant régulièrement les fonctionnaires soviétiques de lambassade à Paris, Pierre Cot se dit particulièrement intéressé par la mise en uvre de la planification. Il motive sa réponse positive à linvitation que les Soviétiques lui ont adressé début juin 1933, par lambition de faire aboutir une coopération diplomatique et militaire entre la France et lURSS face au danger que représente lAllemagne nazie. A son retour, il ne tarit pas déloge sur un régime dont la puissance industrielle à peine née est censée, selon lui, venir renforcer dans lavenir les potentialités dun front franco-soviétique contre lAllemagne:
Pierre Cot ne cache pas son enthousiasme. Il lexprime devantle Conseil des ministres dès le 23 septembre puis publiquement lors dune conférence de presse. Mais très significativement, Cot garde un silence total sur la famine dont il ne peut pourtant pas ignorer lexistence. Sa volonté de ne parler que de coopération franco-soviétique joue le rôle dun miroir aux alouettes bien pratique pour clore tout débat sur la situation faite à la paysannerie en URSS. Pourtant son pro-soviétisme a déjà fait lobjet de mises en cause directes : Cot, Cot, Cot
cosaque , ironise Le Populaire.
Le troisième type de négation se situe du côté des états totalitaires italien et allemand. Les Allemands disposent des rapports de leur consul à Kharkov: Otto Schiller, rapports dont la qualité ne saurait être mis en cause. Il est vrai que nous sommes encore, dans ces premiers mois de pouvoir nazi dans une conjoncture Rapallo qui avait permis une si fructueuse coopération militaire et économique entre Allemagne weimarienne et Russie soviétique. On peut aussi s'interroger sur les intentions à plus long terme de Hitler en se souvenant que l'Ukraine, selon sa conception du Lebensraum, appartient au champ des territoires destinés à être conquis et, par conséquent, on peut imaginer que le dictateur ne voyait pas d'un mauvais il l'éradication des forces nourrissant un patriotisme ukrainien
Traditionnellement, Alfred Rosenberg considérait lUkraine comme devant tomber sous la coupe de lAllemagne : Une alliance entre Kiev et Berlin simpose comme nécessité dÉtat à la future politique allemande , écrit-il en 1927 dans Die Zukunft einer deutschen Aussenpolitik. Au printemps 1933, Rosenberg avance lidée déchanger avec la Pologne le corridor de Dantzig contre des territoires ukrainiens, dépendant de lURSS. Lors de la Conférence économique internationale réunie à Londres, Alfred Hugenberg, alors ministre de léconomie et du ravitaillement, présente un mémorandum faisant état de projet de colonisation du sud de lURSS et de lEurope centrale. Hugenberg est désavoué puis limogé mais à la question de la famine en Ukraine sest superposé un discours de type géopolitique qui ne laisse plus place à des interrogations sur la politique paysanne de Staline en Ukraine et ailleurs.
Dans le cas de l'Italie, l'excellence des relations commerciales et diplomatiques s'est concrétisée également sous la forme de coopération policière. Or, grâce à l'historien Andrea Graziosi, nous savons que les rapports des diplomates italiens en poste à Kharkov, étaient soigneusement examinés à Rome, y compris par Mussolini. Andrea Graziosi précise que ces rapports anticipent les conclusions de la recherche historique la plus avancée. Pour donner une idée du contenu de ces rapports, en voici quelques passages :
- Depuis une semaine on a mobilisé les dvorniki [les portiers] en blouse blanche qui patrouillent en ville, recueillent les enfants et les amènent au poste de police le plus proche, souvent au beau milieu des scènes de désespoir, de hurlement, de larmes. Devant le consulat, il y a un poste de police. À chaque instant on entend des cris désespérés : Je ne veux pas aller aux baraques de la mort, laissez-moi mourir en paix.
- Vers minuit on commence à les transporter en camion à la gare de marchandise de Severno Donec. Cest là quon rassemble aussi les enfants recueillis dans les villages, ou trouvés dans les trains, les familles de paysans, les personnes isolées plus âgées, ratissées en ville pendant la journée. Il y a du personnel médical (ce sont les héros du jour, ma dit un médecin ; on compte parmi eux jusquà ce jour 40 % de morts de typhus contracté pendant le service) qui fait la sélection. Ceux qui ne sont pas encore enflés et offrent quelque chance de pouvoir se remettre sont dirigés vers les baraques de Holodnaja Gora, où dans des hangars, sur la paille agonise une population de près de 8'000 âmes, composée essentiellement denfants. Un médecin préposé ma raconté quils recevaient du lait et de la soupe, mais bien chichement et irrégulièrement, comme on pouvait. Il y a 80 à 100 morts par jour. Un médecin russe ne peut plus avoir un cur sensible, a-t-il dit, mais pourtant je passe dune crise de larmes à lautre.
- Les personnes enflées sont transportées sur un train de marchandises à la campagne et abandonnées à 50-60 km de la ville, de sorte quelles meurent sans quon les voie. Il arrive souvent que le train soit complet deux ou trois jours après la fermeture des wagons. Il y a quelques jours, un employé des chemins de fer passant près dun de ces wagons a entendu crier ; il sest approché et a entendu un malheureux, à lintérieur, qui le suppliait de le libérer parce que lodeur des cadavres y était devenue insupportable. Le wagon ouvert, il savéra être le seul encore vivant ; alors on lenleva et on le mit à mourir dans un autre wagon où les personnes enfermées étaient encore en vie.
- À larrivée sur les lieux de déchargement, on creuse de grandes fosses et on enlève tous les morts des wagons. On massure quon ny regarde pas de trop près et que souvent on voie une personne tombée dans la fosse se réveiller et bouger dans un ultime sursaut de vitalité. Mais luvre des fossoyeurs ne sinterrompt pas pour autant et le déchargement continu.
Ces détails, je les tiens du personnel médical et je peux vous en garantir lauthenticité.[
]
Ainsi ni le régime mussolinien, ni le régime hitlérien n'utilisèrent les informations originales et fiables qui leur parvenaient, par le canal diplomatique, pour accentuer leur antibolchevisme et développer une campagne à léchelle de lEurope. Etienne Thévenin a fort pertinemment relevé ce fait troublant. Il est cependant nécessaire de préciser que, dans le cas de lAllemagne, les autorités laissèrent se développer des collectes destinées à venir en aide aux populations affamées.
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3 dictateurs ligués dans la négation de la famine-génocide d'Ukraine
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Il me semble que la conjonction des trois types de négation a donné naissance à un négationnisme particulièrement fort qui, conjugué avec les phénomènes mentaux courants, a cristallisé la négation de la famine pour des décennies, à la faveur du désintérêt de plus en plus prégnant pour le destin des populations de Russie soviétique. Dans un petit opuscule: Bilan de la terreur en URSS (1936), Boris Souvarine fait une remarque liminaire : A force d'entendre parler de l'impitoyable dictature bolchéviste et de lire dans les journaux des nouvelles sinistres ou des récits horrifiants à propos d'exécutions capitales en série, d'arrestations et de déportations en masse, le public devient blasé et perd la notion exacte de ces choses atroces.
On finit même par n'y plus prêter qu'une attention vague ou résignée, quand ce n'est pas indifférence ou scepticisme. L'on s'habitue à tout, à la répression comme à la guerre, surtout si ce sont d'autres qui en souffrent.
Réflexion qui pose la question plus générale de la prise en considération des crimes communistes dans les sociétés occidentales et plus largement l'appréhension des massacres et des exterminations de masse.
Devant, quelque chose d'aussi incroyable qu'un Etat affamant ses propres citoyens, l'entendement se dérobe. Il se dérobe d'autant plus que l'extermination se déroule en temps de paix. Ce qui n'est qu'une apparence puisque l'Etat en question a déclaré la guerre contre sa paysannerie.
Les évenements d'avant Seconde Guerre mondiale, puis la guerre elle-même ont recouvert d'un oubli irréfragable la famine en Ukraine. Mais ce drame resurgit avec la parution du livre de Victor Kravchenko : J'ai choisi la liberté, publié aux États-Unis en 1946 et en France fin 1947. La conjoncture politique nationale et internationale est évidemment très différente. Kravchenko consacre deux chapitres - le 8e et le 9e- à la collectivisation et à la famine. Il décrit sa propre participation à la campagne de collectivisation menée par les activistes du Parti et rapporte la brutalité des mots d'ordre qui leur sont donnés. Brutalité qui se traduit par une violence épouvantable à l'encontre des paysans et souvent des femmes restées seules avec leurs enfants après l'arrestation-disparition de leurs maris. Il insiste également sur le silence imposé: Les journaux ne soufflaient mot de l'horrible famine [
] mais cela n'empêchait nullement que tout le monde en fut informé. Nous baptisions rumeurs antisoviétiques des bruits que nous savions au fond de nous-mêmes parfaitement exacts (p. 159).
Ce silence de la presse n'est qu'un des éléments de la négation, puisque les autorités mirent en place toute une série de procédures de camouflage, tel le maquillage de l'état civil.
Diffamé, Kravchenko engage un procès contre Les Lettres françaises, procès qui se déroule à Paris devant la XVIIe Chambre correctionnelle du 24 janvier au 7 mars 1949. Les témoins des Lettres françaises s'en tiennent le plus souvent à la stricte défense de l'Union soviétique.
Fernand Grenier, ancien président de 1935 à 1939 de l'Association des Amis de l'Union soviétique, membre du Comité central du PCF, député de Saint-Denis et membre de France-URSS, rejette en bloc le récit de Kravchenko, usant d'un argument d'autorité: J'ai moi-même visité l'Ukraine, déclare-t-il, au moment de la collectivisation [
] nous sommes restés en Ukraine trois semaines [
] en novembre 1933 [
]. Lorsque l'auteur [Kravchenko] dit que dans les villages on assistait à des scènes d'anthropophagie, que tous les gens étaient des fantômes, des squelettes, lorsque vous visitez une région sur 100 km par la route, que vous traversez des vingtaines de villages, que vous voyez des centaines de paysans, il n'y a pas besoin de savoir le russe pour voir si ces gens sont affamés [
] comme le prétend l'auteur.
Or, pour s'en tenir à l'anthropophagie, le journaliste Harry Lang avait, dès les années 1930, rapporté l'existence d'une affiche officielle proclamant : Manger son enfant est un crime. Ce qui atteste de la réalité du phénomène. Très rapidement Grenier glisse à un second voyage, datant de mai 1935, et recourt à la classique démonstration circulaire, quasi-tautologique, en invoquant les bons témoins : Edouard Herriot, Pierre Cot, Henri Sellier, cherchant à assurer la validité de son intervention par de non-communistes (en tout cas présentés comme tels) soviétophiles.
Après lui, Jean Baby, professeur d'histoire et militant communiste, s'attache à démontrer qu'il n'y a jamais eu de famine comme l'attesterait le développement démographique de l'URSS qui, selon lui, a connu une démographie normale. La scientificité apparente de son propos repose sur une falsification puisque Staline a fait modifier les résultats du dernier recensement d'avant-guerre (1938) et liquider l'équipe de démographes qui était chargée de l'établir. Jean Baby l'ignore peut-être mais son adulation des statistiques soviétiques est hasardeuse puisqu'il tente de masquer les pertes démographiques de l'URSS en les mettant sur le compte de celles de la Seconde Guerre mondiale qui, au demeurant, restent à l'époque très floues. On comprend sa disposition d'esprit envers le communisme lorsqu'il déclare sans ambages : Personnellement, je considère qu'il n'y a jamais eu de persécutions.
Un autre procédé dont usent les témoins communistes au long des audiences est la disqualification systématique des témoins déposant en faveur de Kravchenko, en particulier les D.P. ( Displaced Persons ), ces Ukrainiens raflés puis déportés en Allemagne comme travailleurs forcés.
Si, selon Nina Berberova, les témoignages de Sémion et Olga Martchenko ont bouleversé la salle entière, d'autres avancent un point de vue différent. Dans Le Populaire, André Fontain (sans e) écrit : Il faut le dire avec honte, son récit passe par-dessus les têtes, parce que le public français est blasé, saturé des horreurs de l'Allemagne hitlérienne. Tout ce qu'il [S. Martchenko] rapporte a un accent connu, mais cela s'est passé en Russie stalinienne.
La proximité de la découverte des atrocités nazies semble faire écran à la redécouverte de ce que fut la famine en Ukraine, difficile à imputer, en raison dun mécanisme de reconstruction intellectuelle à rebours, aux vainqueurs de Stalingrad. En tout cas, le rapprochement entre crimes nazis et crimes communistes taraude les consciences. Nina Berberova relève cette sortie de Jean Baby : La police américaine a fourni à Kravchenko des documents sur le procès de Nuremberg. C'est là qu'il a puisé toutes ces atrocités.
Curieux effet de miroir, destiné à effacer toute mise en cause de la violence de l'État soviétique, mais qui ne cesse de poser question.
Au fur et à mesure de la lecture des comptes rendus des audiences s'installe le sentiment que l'ampleur de la famine, sa signification pour une société paysanne, ne sont toujours pas réellement comprises, même par ceux qui ne la nient aucunement. C'est un des effets de l'hyperpolitisation du procès voulue par les communistes, dont le leitmotiv est la dénonciation du livre de Kravchenko comme instrument d'une prétendue préparation à une guerre contre l'URSS - nous sommes en pleine guerre froide et le blocus de Berlin, pour donner un exemple, se poursuit depuis plusieurs mois. Finalement, les communistes réussirent à exclure des mémoires la famine en Ukraine.
En France elle n'émerge, de manière timide, des limbes où elle a été reléguée par la toute puissance politique et idéologique du communisme, que dans les années 1980. En 1981 paraît en français le livre de Vassil Barka : Le Prince jaune, roman-témoignage préfacé par Piotr Rawicz qui inscrit la famine en Ukraine dans un ensemble : Quelles que soient les spécificités de chaque situation, le sort des Juifs sous Hitler, des Cambodgiens sous Pol Pot, des boat-people vietnamiens [
] s'apparente de près à celui des paysans ukrainiens soumis à la dékoulakisation et à la collectivisation. N'est pas loin non plus le martyre des Arméniens sous le joug turc, mais ce qui distingue l'assassinat de la paysannerie ukrainienne sous le pouvoir des Soviets c'est le halo de mensonge dont fut enrobé le crime perpétré en pleine paix internationale.
Malgré les nombreux comptes rendus, le dossier de presse laisse cependant apparaître une résistance en creux à l'appréhension de la famine comme élément essentiel de l'histoire du XXe siècle. Dans Le Monde, c'est Léonid Plioutch qui présenta le livre de Barka, parlant d'un génocide socialo-national préfigurant le génocide national-socialiste , ouvrant ainsi une direction de recherche malheureusement guère développée depuis.
En 1982, Guillaume Malaurie publie L'Affaire Kravchenko. Paris 1949. Le Goulag en correctionnelle dans lequel il analysait le perpétuel travail d'amnésie entretenu par les communistes sur la famine mais aussi l'indifférence générale envers l'histoire de l'Autre Europe qui avait cours dans nombre de milieux. Le silence se réinstalle jusqu'à ce que Le Monde publie en 1983 une grande page de Guillaume Malaurie titrée: Le Génocide par la faim. Un an plus tard, la revue Esprit, dans le prolongement de sa réflexion antitotalitaire, offrit à Guillaume Malaurie l'occasion d'interroger à nouveau le silence autour de la famine, avec un éditorial intitulé : Histoire d'une négation.
Presque vingt ans après cette première réapparition dans l'histoire de la famine en Ukraine, il n'existe plus de contestation de sa réalité. Avec le témoignage de Miron Dolot, il s'avérait même possible d'engager une analyse des mécanismes et décisions qui conduisirent à la famine. Pourtant, je persiste à croire que l'inscription de la famine en Ukraine dans l'histoire du XXe siècle n'est pas pour autant acquise. Elle le sera lorsque aura trouvé sa place historique dans la chaîne des tentatives génocidaires du XXe siècle. Mais les réticences sont encore fortes, malgré la publication de témoignages tels ceux rassemblés dans le livre-mémorial 1933, l'année noire.
D'une part, il est nécessaire de reconnaître le crime planifié en tant que tel et dans toute l'ampleur de ses effets. D'autre part, il est inévitable d'établir une relation entre les millions de morts de la famine et la nature du régime politique qui présidait aux destinées de l'Union soviétique. C'est l'avis de Philippe Bouchereau, qui remarque que la faim, moyen de domination, est inhérente au régime totalitaire de type soviétique, au même titre que le Goulag, ajoutant: C'est là un élément décisif pour la compréhension de la Famine.
Jusqu'à très récemment le totalitarisme communiste a bénéficié de ce qu'un analyste a pu désigner comme une clause de l'idéologie la plus favorisée. Ses éléments significativement criminogènes étaient passés sous silence, comme si jamais le communisme n'avait déployé dès son origine un discours sur les classes destinées à disparaître de la scène de l'Histoire, les classes moribondes selon l'expression consacrée par Joseph Staline, classes dont l'extermination relèverait d'une hygiène politico-sociale nécessitée par la marche même de l'Histoire, telle que la concevaient les Bolcheviks.
Si la famine en Ukraine pose avec acuité la question de la nature du régime qui l'a organisée. Elle pose aussi la question de la conception bolchevique de la paysannerie conçue comme le foyer de la renaissance infinie du capitalisme, celle aussi du rôle que les idéologues-économistes soviétiques entendaient lui faire jouer dans la réalisation de l'accumulation socialiste primitive, concept dû à Evgenii Préobrajenski, économiste phare de lOpposition de gauche dans les années 1920.
La famine constitue certainement un moment essentiel de l'histoire soviétique et, au-delà, elle illustre ce qu'Hannah Arendt désigne sous l'expression de dynamique totalitaire, qui dans le cas de l'Ukraine a pu revêtir des aspects quasi-raciaux. Il est un témoin qui avait parfaitement saisi cette double dimension, politique et quasi-raciale, de la famine artificielle. Il s'agit de Vassili Grossman qui fait dire à l'un des protagonistes de Tout passe, que l'on peut considérer comme un autre lui-même: Mais moi, je disais: Ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des koulaks. Et plus jy pense, plus je me demande qui a inventé ce mot: les koulaks. Est-il possible que ce soit Lénine? Quelle damnation il encourt!
Pour les tuer, il fallait déclarer: Les koulaks, ce ne sont pas des êtres humains. Tout comme les Allemands disaient: les Juifs, ce ne sont pas des êtres humains. Cest ce quon dit Lénine et Staline: les koulaks, ce ne sont pas des êtres humains. Passage parfois tronqué en ce qui concerne la référence à Lénine - et Lénine seul -, tronqué également dans son rapprochement avec la Shoah.
La négation de la famine en Ukraine sera définitivement dépassée, surmontée, lorsque cette catastrophe sera enfin envisagée dans toutes ses dimensions sans exclusive et non réduite à son seul aspect économique, lorsqu'elle prendra place et toute sa place en raison de sa dimension dans l'histoire des génocides. Travail heureusement commencé grâce à la réflexion de quelques-uns parmi lesquels Yves Ternon, réflexion que permettent d'approfondir les travaux de Philippe Bouchereau, Vladimir Bojczuk, Léonid Plioutch, Laurence Woisard, Danilo Choumouk, qui ont donné en 1994 un important dossier sur la famine en Ukraine dans la revue LIntranquille. Partant de la nécessité de porter à la connaissance du public un fait largement ignoré, ou fallacieusement connu sous les appellations de dékoulakisation ou collectivisation (Philippe Bouchereau), ce collectif dauteurs interroge la déshumanisation qui est au cur de la violence génocidaire mise en uvre en Ukraine, il y a 70 ans désormais. Au-delà de la re-connaissance du phénomène de la famine et de loubli à surmonter, il sagit aussi de nommer le crime pour ce quil est.
(Texte publié sans son appareil de notes, pour consulter la version complète de l'article, nous vous renvoyons à sa version imprimée)