Certains journalistes occidentaux à Moscou ou à Kharkiv, comme Walter Duranty, du New York Times, taisaient les faits sur la famine pour ne pas nuire au régime, qu'ils respectaient au admiraient. Duranty n'a mentionné qu'une seule fois dans un de ses articles la " prétendue " famine (The New York Times du 31 mars 1933) pour conclure que "des conditions étaient mauvaises en Ukraine, au Nord du Caucase et sur la Volga inférieure. Le reste du pays connaît un rationnement passager mais rien de pire. Ces conditions sont mauvaises, mais il n'y a pas de famine".
Karkhov 1933
Différentes forces travaillaient depuis 1932 au rapprochement entre Moscou et les pays occidentaux, notamment avec les Etats-Unis et la France. Il était question que les Etats-Unis reconnaissent l'Union soviétique et que celle-ci soit admise à la Ligue des Nations. Les informations sur la famine auraient pu nuire aux rapprochements qui se dessinaient. Pour ses articles, W. Duranty a reçu trois prix Pulitzer et un Ordre de Lénine. Mais il savait la vérité. Il en a eu la confirmation lors de son voyage en Ukraine et au nord du Caucase en été 1933. Il raconta ensuite à un diplomate britannique à Moscou que l'Ukraine a été "saignée à blanc" et qu'environ " 10 millions de gens sont morts directement ou indirectement par manque de nourriture en Union soviétique " (3).
Arthur Koestler n'envoyait pas non plus d'informations sur la famine. En 1944, dans un de ses ouvrages, il écrivait : "J'ai passé l'hiver de 1932-1933 principalement à Kharkov, alors capitale de l'Ukraine. C'était l'hiver catastrophique qui a suivi la première vague de collectivisation des terres ; les paysans avaient tué leur bétail, brûlé ou caché les récoltes et mouraient de faim et de typhoïde; on estime à environ deux millions le nombre des morts rien qu'en Ukraine " (4). Les paysans mouraient de faim et de typhoïde parce qu'ils avaient tué leur bétail, brûlé ou caché les récoltes ? La propagande communiste le disait effectivement. Sa thèse était : les paysans, notamment ceux qui étaient opposés à la collectivisation, étaient responsables de destructions et de la famine. Certains le croient jusqu'à présent. Par ailleurs, il ne s'agissait pas de la première, mais de la dernière vague de collectivisation. Koestler poursuivait : " Voyager dans la campagne était une tragique aventure; on voyait les paysans mendier le long des gares, les mains et les pieds enflés ; les femmes élevaient jusqu'aux fenêtres des wagons d'affreux bébés à la tête énorme, au ventre gonflé, aux membres décharnés. On pouvait troquer un morceau de pain contre des mouchoirs brodés ukrainiens, contre des costumes nationaux.... les étrangers pouvaient coucher avec à peu près n'importe quelle fille, sauf avec les membres du Parti, pour une paire de souliers ou pour une paire de bas. A Kharkov, les processions funèbres défilaient toute la journée, sous la fenêtre de ma chambre d'hôtel... " (5)
Les célèbres journalistes occidentaux ne percevaient que cette réalité de la terrible tragédie, de l'enfer dantesque. Pourquoi ? Pour des raisons politiques. En 1944, Koestler écrivait timidement : " Aujourd'hui, la catastrophe1932-1933 est reconnue plus ou moins franchement dans les cercles soviétiques ; mais à l'époque, on ne permettait pas la plus petite allusion au véritable état de choses dans la presse soviétique, journaux ukrainiens compris... L'immense terre était recouverte d'un manteau de silence... " (6) Et le journaliste Koestler avait la conscience tranquille.
Depuis ces événements, plusieurs ouvrages sérieux ont été publiés sur la famine (7). Il y a dix ans, la diaspora ukrainienne a commémoré le cinquantenaire de cette tragédie. Une Commission spéciale d'investigation sur la famine en Ukraine de 1932-1933 du Congrès américain a rendu public son rapport de 524 pages en 1988 (8). En 1990, une Commission internationale d'enquête sur la famine en Ukraine, composée de juristes éminents, a rendu public son rapport établissant la responsabilité du pouvoir de Moscou (9).
Depuis 1988, des historiens ukrainiens en Ukraine peuvent également étudier cette époque tragique. D'après l'historien S. Koultchytskyi, chef d'un département de l'Institut d'histoire de l'Ukraine de l'Académie ukrainienne des sciences, les principales archives relatives à la famine se trouvent à Moscou. L'Ukraine manque donc de données complètes concernant cette tragédie (10). Mais d'après les documents se trouvant en Ukraine, il est certain que les hauts dirigeants du régime étaient parfaitement au courant de tous les faits et des statistiques sur la mortalité.
Un livre-mémorial de 584 pages a été publié en 1991 à Kiev, à l'initiative de l'Association "Mémorial", dirigée par Volodymyr Maniak (11) (décédé avant la parution du livre). Il contient des récits des rescapés de la famine, des articles, des photos.
La famine a sévi dans les campagnes seulement. Les populations des villes recevaient des approvisionnements presque normalement. Combien de paysans ukrainiens sont morts?
Personne ne connaît le nombre exact des victimes. Mais on possède des témoignages et des estimations. Ainsi, Harry Lang, un socialiste américain favorable au régime bolchevique, revenu épouvanté d'un séjour en URSS, avait appris d'un haut fonctionnaire soviétique que 6 millions d'Ukrainiens au moins avaient péri du fait de la famine. Un communiste américain désenchanté, Adam J. Tawdul, tint de M. Skrypnyk, alors vice-président du conseil des commissaires du peuple de la RSS d'Ukraine, qu'au moins 8 millions de personnes étaient mortes de faim en Ukraine et au nord du Caucase (notamment dans le Kouban, où les Ukrainiens étaient majoritaires). Balitski, chef du GPU en Ukraine (le KGB de l'époque), envoyé exprès de Moscou pour aider à la mise en ordre du pays, comptait 8 à 9 millions de victimes dans la seule Ukraine. Un ancien haut fonctionnaire du Bureau de la statistique de la RSS d'Ukraine, Mme H. Vilna, estime que les pertes de l'Ukraine s'élevèrent à environ 6,5 millions de personnes (12).
L'ancien ambassadeur américain à Moscou, W. C. Bullit, estime que 3 à 5 millions d'Ukrainiens sont morts à la suite de la famine. L'Encyclopédie ukrainienne parle de 2,5 millions d'Ukrainiens, mais un million de personnes périrent à la suite des répressions dues à la dékoulakisation (extermination des paysans "aisés") et 2 à 3 millions furent déportées à la même époque en Sibérie, dans le grand Nord et en Extrême-Orient (13). Plus récemment, le professeur S. Koultchytskyi, qui estimait d'abord qu'il y avait 3,5 millions de victimes, pense aujourd'hui que le chiffre se situe aux environs de 6 millions (14).
Les données démographiques accessibles pour cette période confirment l'importance des pertes. D'après les sources soviétiques, l'Ukraine avait 29 millions d'habitants en 1926 et 32,6 millions d'habitants en janvier 1932, donc environ 32,7 millions au début de la famine. Mais au début de 1933, d'après les calculs effectués sur les données soviétiques, la population de la RSS d'Ukraine était de 31,9 millions d'habitants. A la fin de 1933, elle était sans doute descendue à environ 30 millions, et en 1934 il ne devait y avoir qu'environ 29,1 millions d'habitants. Or d'après le recensement du 17 janvier 1939, l'Ukraine avait alors 31,8 milions d'habitants seulement (au lieu de quelque 38-39 millions ou plus, si l'on ajoute le nombre d'émigrés russes). Les années 1935-1938 ont servi à combler partiellement le déficit par l'accroissement naturel et l'immigration assez importante de Russes (2 à 3 millions).
Les calculs sur les données accessibles donnent les résultats suivants :
| Morts de faim en 1932 |
1.504.600
|
| Morts de faim en 1933 |
3.317.000
|
| Total en un an et demi |
4.821.600
|
| Morts en 1934 environ |
500.000
|
| Total des morts |
5.321.000
|
Le " trou " démographique, selon les calculs que nous avons effectués dans les années 1963-1983, s'élève donc à environ 9 millions, soit 5 à 6 millions de morts à la suite de la famine, près de 1 million d'exécutés et environ 2 millions de déportés (15).
Ce "trou" énorme est confirmé également par l'analyse de l'évolution de la population rurale ukrainienne. Mais nous apprenons actuellement qu'un recensement de la population avait été effectué le 6 janvier 1937 et que ce recensement avait démontré que l'Ukraine avait à cette époque 28.388.000 habitants seulement ! Rendu furieux par ce chiffre catastrophique, Staline avait imposé le secret total sur ce recensement et ordonné un autre recensement, qui eut lieu en janvier 1939 et qui était supposé corriger le " trou ".
Certains auteurs soviétiques (par exemple, A. I. Gouzoulov, M. G. Gregoriantz) et occidentaux (par exemple, Frank Lorimer) expliquent cet énorme déficit démographique par le passage de ces Ukrainiens à la nationalité russe. Il est sans doute vrai qu'un certain nombre d'Ukrainiens ont abandonné, entre 1926 et 1939, la nationalité ukrainienne pour adopter la nationalité russe, qui procurait plus de sécurité. Mais leur nombre n'a certainement pas excédé un million. Par ailleurs, si, par exemple, 5 millions d'Ukrainiens étaient passés à la nationalité russe, on devrait les retrouver dans le nombre de Russes.
Or le nombre de Russes ne s'est accru que de 21,2 millions (selon d'autres sources 21,8 millions). Il s'agit là d'une augmentation due principalement à l'accroissement naturel (environ 20 millions), le surplus ne représentant qu'environ 1 à 1,5 million de personnes. En outre, en admettant qu'environ 1 à 1,5 million de personnes se soient déclarées Russes entre 1926 et 1939, ce chiffre ne représente pas les seuls Ukrainiens, car d'autres nationalités (Biélorussiens, Polonais, Juifs, etc.) ont également opté pour la nationalité russe.
Il sera intéressant d'ailleurs d'étudier le tableau concernant l'évolution du nombre des Russes, des Ukrainiens et des Biélorussiens entre 1926 et 1939, selon la statistique officielle, que l'on trouve dans le rapport de la Commission internationale sur la famine (16)
| en milliers |
Recensement
|
Recensement
|
Différence
|
Pourcentage
|
| Population en millions |
1926
|
1939
|
1926
|
1939
|
| URSS |
147.028
|
170.557
|
+ 23.529
|
+ 16,0 %
|
| Russes |
77.791
|
99.591
|
+ 21.800
|
+ 28,0 %
|
| Biélorussiens |
4.739
|
5.275
|
+ 536
|
+ 11,2 %
|
| Ukrainiens |
31.195
|
28.111
|
- 3.094
|
- 9,9 %
|