Le sauvetage de Galileo crée un imbroglio militaire dans l'espace
EUROPE. Bruxelles propose de réformer l'ambitieux projet européen de radionavigation par satellites, qui a accumulé les retards. Les objections financières et militaires se multiplient.
INTERNATIONAL Le Temps Richard Werly, Bruxelles Lundi 21 mai 2007
La future bataille de l'espace commence par une défaite pour l'Union européenne (UE). L'annonce, mercredi 16 mai, d'un plan de sauvetage de Galileo, cet ambitieux projet européen de radionavigation par satellites, supposé mettre un terme à l'hégémonie américaine, laisse perplexe les experts.
Le 16 mai, le commissaire aux Transports, Jacques Barrot, a annoncé que la Commission européenne était prête, si les 27 Etats membres l'acceptent, à financer elle-même, à hauteur de 3,4 milliards d'euros, les 30 satellites prévus, pour pallier la défaillance du consortium privé constitué en 2002, et qui a pris deux ans de retard. Cet effort envisagé est justifié par l'enjeu: concurrencer le GPS américain dont l'Union dépend, outre pour ses applications civiles (guidage routier, trafic aérien et maritime), pour une tâche aussi cruciale que le renseignement depuis l'espace.
Problème toutefois: la viabilité de Galileo - au mieux opérationnel en 2012, avec une résolution d'un mètre, contre dix pour l'actuel GPS américain - et surtout le fardeau financier qu'il représente (la facture prévue à l'origine s'élevait à 1 milliard) sont jugés par certains irréalistes. «Vu que les Américains travaillent déjà sur le programme GPSII (prévu pour 2013-2014), pointe une note de l'institut Stratfor, Galileo sera de toute façon en retard, trop cher, et seulement utile aux pays qui prévoient dans l'avenir un conflit avec les Etats-Unis.»
Cette note, assez fidèle au point de vue défendu par le commandement de l'OTAN, prend le contre-pied du discours tenu à Bruxelles. La Commission européenne estime que le projet Galileo, jusque-là aux mains de l'Agence spatiale européenne (ESA) - dont la Suisse est un membre fondateur - et d'une agence indépendante composée de neuf entreprises privées (Alcatel, Thales, Immarsat, EADS, Aena, Teleop, Hispasat, Finmecanica), a pâti du double jeu joué par les alliés traditionnels des Etats-Unis comme la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas.
«Depuis le début, explique un diplomate, ces pays traînent les pieds à l'idée de concurrencer le GPS puisque l'OTAN dispose d'un accès privilégié aux canaux cryptés du système, plus précis que les canaux publics, et dont l'utilisation est gratuite.» Rien d'étonnant: les Anglais sont connus pour s'opposer, au sein de l'UE, à toute planification militaire propre qui fasse «doublon» avec celle de l'Alliance. Autre grief: «Les militaires redoutent qu'une future concurrence Galileo-GPS n'aboutisse à une très coûteuse surenchère spatiale dans une période où la France, l'Espagne, l'Italie et le Royaume-Uni sont en train de dépenser des milliards pour moderniser leur aviation», note un officier. D'autant que la Russie et la Chine ont aussi leurs projets satellitaires...
L'empressement de Jacques Barrot à pousser les feux pour Galileo pose donc plus que des questions financières. Sur le plan politique, la volonté nouvelle de l'UE de financer sur fonds publics le lancement des 29 satellites restants (un seul a été lancé en décembre 2005, pour réserver la fréquence) engendre déjà un débat sur le statut de l'ESA. Cette agence spatiale, qui regroupe 17 pays, est aujourd'hui une structure associée à l'UE, ce qui permet à la Suisse comme à la Norvège d'en être membres à part entière. Or le commissaire aux Transports a affirmé le 16 mai que les pays tiers «ne seront pas associés à la phase de lancement des infrastructures» de Galileo. Quid, alors, des 10 millions de francs versés au programme par la Suisse, après approbation du Conseil fédéral en juin 2005? Quid des autres activités de l'ESA si celle-ci se transforme en une agence de l'UE pour être le pilote du projet, chargé ensuite de lancer des appels d'offres au privé pour l'exploitation des futurs services satellitaires? Les 27 Etats membres de l'UE, dont le budget aura été mis à contribution, seront-ils prioritaires?
Sur le plan de la défense, l'affaire est encore plus compliquée. Pour rentabiliser Galileo, la Commission envisage maintenant de commercialiser ses applications militaires - exclues du montage initial -, ce qui promet de rudes débats au sein de l'OTAN, alors que des missions extérieures cruciales, comme l'Afghanistan ou demain peut-être le Darfour, sont budgétairement voraces. «Imaginer que les Etats-Unis priveraient leurs alliés de l'OTAN de l'accès au GPS est un anathème, poursuit la note de Stratfor. Aucune raison existentielle ne justifie de telles dépenses.» Les promoteurs de Galileo, qui évaluent à 276 milliards d'euros le marché potentiel pour ses services vers 2020, vont devoir refaire leurs additions avant le sommet européen du 21 au 22 juin prochain.