Vote-sanction et abstention historique marquent les élections de l'Europe élargie

EUROPE. Les gouvernements de la plupart des grands pays trébuchent, tandis que la poussée populiste pourrait modifier l'équilibre au Parlement européen. Le taux de participation globale dans l'UE élargie pourrait n'atteindre que 44,6%, le plus faible niveau jamais enregistré pour ce scrutin

INTERNATIONAL Le Temps LT Lundi 14 juin 2004

Les premières élections au Parlement de l'Union européenne (UE) élargie ont été marquées dimanche par un vote-sanction pour les équipes en place depuis longtemps, et par une forte, voire très forte abstention, selon les premiers résultats partiels et les sondages de sortie des urnes disponibles en fin de soirée. Le taux de participation global pourrait n'atteindre que 44,6%, le plus faible niveau jamais enregistré pour ce scrutin. Ce taux serait de 47,7% chez les 15 anciens membres de l'Union et de 28,7% dans les dix nouveaux pays entrés le 1er mai. Autre confirmation apportée par les sondages de sortie des urnes: la poussée des groupes eurosceptiques ou hostiles à la construction européenne.

En Allemagne, en France, en Italie et en Grande-Bretagne, Gerhard Schröder, Jacques Chirac, Silvio Berlusconi et Tony Blair ont enregistré de lourdes défaites (lire ci-dessous). Au Portugal, l'opposition socialiste devance la coalition gouvernementale de centre droit avec 44,11% des voix contre 34,36%. En Belgique, aucune estimation n'était encore disponible, mais les libéraux flamands du premier ministre Guy Verhofstadt, candidat à la présidence de la prochaine Commission européenne, ont été sévèrement sanctionnés aux régionales organisées parallèlement.

Une exception toutefois à la règle du «sortez les sortants»: le premier ministre conservateur luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, était donné gagnant, sans surprise, des élections législatives, organisées dimanche conjointement avec les européennes, avec 36,7% des voix. Quant aux équipes gouvernementales récemment élues, elles se sont vues confirmées par le vote de dimanche. En Espagne, les sondages donnaient une large avance au PSOE du socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, vainqueur des législatives de mars dernier, alors que la droite grecque devait aussi confirmer son récent succès.

Ces résultats confirment la tendance observée dans les pays de l'UE où le vote avait eu lieu depuis jeudi, avec des taux d'abstention de 60,9% aux Pays-Bas et de 60% en Autriche. En République tchèque, où l'on votait pour la première fois pour élire des eurodéputés, elle serait même proche de 70%, selon une estimation de la télévision publique. Parmi les nouveaux entrants, seule l'île de Malte affichait un taux de participation prévue de 82%, selon la commission électorale. En Slovénie, seulement 8,3% des électeurs s'étaient déplacés à 11 h, le taux de participation le plus bas enregistré à cette heure dans tous les scrutins organisés dans cette ex-république yougoslave depuis son indépendance en 1991. La tendance n'était guère plus encourageante en Estonie, où la coalition gouvernementale de centre droit n'a gagné aucun des six sièges mis en jeu, selon les résultats définitifs, en Lettonie ou encore en Pologne, où le parti libéral d'opposition est arrivé en tête avec 28% des voix, devant l'ultracatholique et anti-européenne Ligue des familles polonaises (16%).

En République tchèque, les premières estimations font état d'une gifle pour les sociaux-démocrates du premier ministre Vladimir Spidla, crédités d'environ 10% des voix, près de 20 points derrière la droite eurosceptique du chef de l'Etat Vaclav Klaus. En Lettonie, les partis au pouvoir seraient écartés du Parlement européen, défaits par l'opposition de droite Mère et patrie. A Chypre, les communistes et l'opposition de droite sont les grands vainqueurs, (chacun deux des six sièges), selon un sondage sorti des urnes.

En Autriche, où les socialistes sont arrivés en tête avec 33,4% des voix, l'eurodéputé (non-inscrit) Hans-Peter Martin a créé la surprise en captant les voix des eurosceptiques, causant l'effondrement de l'extrême droite de Jörg Haider.

Un rare rendez-vous manqué avec la démocratie
Eléonore Sulser, Bruxelles

Ceux qui prédisaient la juxtaposition de 25 scrutins nationaux pour les «européennes» semblent ne pas s'être trompés. Presque partout, sauf là où des élections récentes ont conforté une nouvelle majorité, les gouvernements en place se voient désavoués. Pour les électeurs, les «européennes» semblent bien être surtout l'occasion de dire le mal qu'ils pensent de leur gouvernement. Ce faisant, ils ne tapent peut-être pas complètement à côté. Peut-être sentent-ils confusément que l'Europe qui se construit autour d'eux reste très largement façonnée par les seuls exécutifs européens et demeure méfiante face à la démocratie. Le faible taux de participation témoigne aussi de cette idée que l'on vote un peu pour beurre. L'Europe paye-là, sévèrement, l'hypocrisie des exécutifs européens, qui rendent coupable Bruxelles des mesures impopulaires sans pour autant insister sur ses mérites. Dommage donc que les Européens n'aient pas saisi plus sérieusement cette rare occasion de contrebalancer les Etats dans une Europe où le Parlement grignote pourtant des pouvoirs supplémentaires. Mais pour ce faire, il faudrait aux électeurs une vision à l'échelle du Continent qui leur fait encore défaut. Un manque de vision que les gouvernements semblent presque encourager. Car il ne leur déplaît peut-être pas entièrement de rester confortablement entre eux pour continuer à façonner tranquillement leur propre Europe.

L'UMP de Jacques Chirac subit un nouveau revers
Laurent Wolf, Paris

Après une campagne électorale escamotée, et moins de trois mois après un scrutin régional qui avait connu une participation nettement supérieure aux prévisions, l'abstention est le premier fait marquant des élections européennes en France, avec quelque 57,5%, soit quatre points de plus qu'en 1999 et vingt de plus qu'en mars dernier. Le gouvernement et le parti majoritaire se sont efforcés, après leur défaite du mois de mars, de dédramatiser le scrutin et de le priver de toute signification intérieure. Cependant l'UMP, le parti gouvernemental, subit un nouveau revers et recueille moins de 17% des suffrages (6% de moins qu'en mars). Deux partis sortent gagnants: l'UDF de François Bayrou qui obtient plus de 12% des voix et réduit son écart avec l'UMP après une campagne résolument européenne; et surtout le Parti socialiste, qui obtient environ 30% des voix (total à gauche: plus de 42%), et réalise lors de ces élections l'objectif que lui avait assigné François Hollande, son premier secrétaire, lors du Congrès de Dijon en mai 2003. Quant aux souverainistes, qui avaient plus de 13% en 1999, ils étaient cette fois-ci divisés et tombent à 9%. Le Front national, en pleine crise interne et avec 5,7% en 1999, retrouve son niveau des élections européennes précédentes avec 10%. La faiblesse de l'UMP – qui se trouve désormais face à un PS presque deux fois plus fort et une UDF dynamique – est un échec de la stratégie de parti unique à droite, et donc un échec personnel de Jacques Chirac qui a voulu cette stratégie.

Le SPD du chancelier Schröder giflé
François Modoux, Berlin

Les élections européennes tournent au désastre pour le Parti social-démocrate (SPD) du chancelier Gerhard Schröder. Crédité d'à peine 22% des suffrages, la formation du chancelier recule de 9 points par rapport à 1999. Plus grave est la comparaison avec sa courte victoire aux législatives nationales de 2002. En un peu moins de deux ans, la régression, d'environ 16 points, est dramatique. Il faut remonter aux années d'après-guerre, la décennie 50, pour retrouver un Parti social-démocrate aussi faible qu'aujourd'hui au niveau national.

Toute la campagne a été stylisée par l'opposition (les Unions chrétiennes) comme un test national de la politique du gouvernement. Le SPD, accusé par l'Union chrétienne démocrate (CDU) et sa cousine bavaroise CSU d'entraîner le pays «dans le chaos», est décrédibilisé. Les Unions récoltent 45,2 à 45,5% des suffrages et Angela Merkel, cheffe désormais incontestée de l'opposition, attend la chancellerie comme un fruit mur, au plus tard en 2006. Peut-être même déjà en 2005 si le SPD perd deux de ses bastions lors d'élections régionales en février (Schleswig-Holstein) et surtout en mai (Rhénanie du Nord-Westphalie).

Les Verts, dynamisés par Daniel Cohn-Bendit, se renforcent de façon spectaculaire. Crédités de 11,2 à 11,5% des suffrages (+5 points), ils obtiennent un score historique. Les néocommunistes (PDS) et les libéraux (FDP) franchissent le quorum, avec environ 6%.

Silvio Berlusconi perd son pari européen
Eric Jozsef, Rome

Rompant la traditionnelle trêve électorale, Silvio Berlusconi avait tenté samedi après midi de mobiliser in extremis son électorat. A la sortie du bureau de vote milanais où il venait de déposer son bulletin, il avait appelé ses concitoyens à ignorer les «petits partis» et attaqué la gauche. Cette offensive de la dernière heure n'a pas suffi. Selon les premiers sondages, Forza Italia enregistre une lourde défaite. Avec seulement entre 20,5% et 23% des suffrages, le parti du premier ministre est en recul par rapport aux Européennes de 1999 (25,2%) et loin de ses 29,4% réalisés aux Législatives de 2001. Le revers est d'autant plus cuisant pour le chef du gouvernement qu'il avait lui-même placé la barre à 25% des voix et transformé la consultation en référendum personnel. Les scores des deux principaux partenaires de Forza Italia, Alliance nationale (entre 10% et 12,5%) et la Ligue du Nord (3%-5%) seraient relativement stables. A droite, seuls les centristes de l'UDC seraient en progression, recueillant entre 5% et 7% des voix.

L'opposition de gauche sort vainqueur du scrutin. La liste unitaire réunissant quatre partis dont les Démocrates de gauche (DS) et la Marguerite, les socialistes démocratiques et les Républicains recueilleraient entre 30,5 et 33,5% des suffrages, loin devant Forza Italia. A gauche, les communistes orthodoxes de Refondation seraient également en progression avec un résultat entre 4,5% et 6,5%, de même que les Verts entre 2% et 3,5%.

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