50 ans de l'Europe: un plan de sauvetage

Le Traité de Rome, acte fondateur de l'Europe communautaire, a été signé il y a cinquante ans, sans la Suisse. Qu'en disaient alors le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne»? Plongée dans les archives.

ECLAIRAGES Le Temps Olivier Perrin Jeudi 22 mars 2007

Ils étaient six, ils sont 27 aujourd'hui. On ne disait pas l'UE, mais la C.E.E., la Communauté économique européenne, dont l'acte de naissance remonte au 25 mars 1957. Il y a un demi-siècle, «dans le décor de la cité antique et de la ville des papes», écrivait alors la Gazette de Lausanne, la France, l'Allemagne, l'Italie et les trois pays du Benelux signaient le Traité de Rome, qui fut approuvé la même année à de très larges majorités par les parlements des Six, pour entrer en vigueur le 1er janvier 1958.

Mais qu'est-ce qui pouvait bien unir ces six nations d'Europe occidentale, ennemies féroces d'hier, à peine douze ans après qu'elles furent sorties, exsangues, de la Deuxième Guerre? René Lombard répond dans la Gazette du 28 janvier: «L'idée-maîtresse est que seuls les vastes espaces économiques seraient aujourd'hui appelés à la prospérité. On s'apprête donc à supprimer, par étapes, à l'intérieur du marché, et les droits de douane, et les contingents, tandis qu'à l'extérieur un tarif commun aux pays membres sera institué.

»Parallèlement, l'instauration d'une politique commerciale permettra d'éliminer progressivement les discriminations, les monopoles, les aides officielles ou officieuses, de définir les règles de concurrence, de rapprocher les législations fiscales et sociales pour permettre, petit à petit, outre la libre circulation des produits, celle des travailleurs et des capitaux.»

Aujourd'hui, ce programme paraît clair, même si les Vingt-Sept doivent surmonter une crise de confiance de leurs citoyens sur les ambitions, les frontières ou le fonctionnement, jugé peu démocratique, de l'Union. D'où l'importance de se souvenir du contexte de l'époque, celui d'une Europe prise en étau dans la Guerre froide, comme l'expliquait non sans lyrisme ni optimisme aveugle Raymond Silva dans le Journal de Genève du 5 février.

«Ceux à qui les récents événements ont ouvert les yeux et qui «découvrent» l'Europe déploient un zèle louable et utile, écrit-il. Certains cependant, dans leur ardeur de néophytes, ont tendance à croire que, grâce aux Etats-Unis d'Europe, tous les problèmes se résoudront d'eux-mêmes et que nous allons entrer de plain-pied dans une période d'abondance et de facilités.

»C'est aller un peu vite en besogne. L'unité européenne n'est pas une panacée universelle, elle est la condition préalable d'un redressement possible, la seule chance de survie des pays d'Europe occidentale. [...] Il est puéril de parler d'une troisième Force assumant je ne sais quel rôle d'arbitre entre l'Est et l'Ouest, entre la grande Amérique et la géante Russie.

»En revanche, ce qui est prévisible est que la loi du nombre et de la qualité jouera en faveur d'une Europe rassemblée. Celle-ci acquerra les moyens de mener sa propre politique alors qu'actuellement aucune nation occidentale n'a la puissance requise pour défendre avec succès ses droits les plus essentiels. L'unité de l'Europe occidentale est le gage d'une certaine forme d'indépendance dont ne sauraient se passer les hommes libres.»

Autrement dit: la liberté retrouvée a un prix. Plus que jamais. En pleine époque d'un monde bipolaire, les commentateurs romands se rejoignent sur un point: ils qualifient l'événement d'historique pour l'Europe, mais rares sont ceux qui font le lien avec le destin de la Suisse et de sa politique de neutralité, interprétée de façon stricte sous la coupole du Palais fédéral. C'est un obstacle rédhibitoire à toute participation à une structure politique supranationale du type de la C. E.E.

Inquiet de cette situation, un député libéral de Genève avait d'ailleurs déjà développé, le 18 décembre 1956, une interpellation devant un Conseil des Etats inerte. «Il a montré, écrit Olivier Reverdin dans le Journal du 9 janvier, qu'on n'a pas le droit de considérer le projet de marché commun élaboré par les Six (Allemagne, France, Italie, Benelux) comme une utopie. [...] Le marché commun engloberait nos trois principaux voisins, et couvrirait un territoire dont nous avons tiré, en 1955, plus de la moitié de nos importations (3,5 milliards de francs, soit 55%), et où nous avons placé plus du tiers de nos exportations (2 milliards de francs, soit 36%).

»Nous nous trouverions donc à la fois encerclés et isolés. [...] Il faudra insister, et insister encore pour que l'opinion suisse devienne enfin lucide, pour que notre pays soit prêt à envisager la situation avec réalisme, à contribuer plus activement à la construction européenne et à s'y adapter, cela malgré les risques, malgré les obstacles, malgré les inévitables déboires.»

L'intervention était courageuse à Berne, où les Six étaient très vivement critiqués: «La Suisse a participé à cette époque à une tentative de sabotage», explique Georg Kreis, directeur de l'Institut européen de l'Université de Bâle, cité par l'ATS. Avec une Grande-Bretagne tournée vers ses échanges privilégiés avec le Commonwealth, elle a milité pour la création d'une vaste zone européenne de libre-échange censée couler le projet de la «petite Europe». Car «il est évident, poursuit-il, que la Suisse n'avait aucun intérêt à avoir un «colosse» bien structuré dans son entourage immédiat. Les uns voyaient dans l'accord des Six un IVeReich, les autres un sérieux coup porté à l'économie suisse».

Mais pouvait-on vraiment y échapper? Non, si l'on en croit René Payot, dans le Journal du 2 février: «La création de ce marché commun [...] obligera d'autres pays à réviser leur politique économique de façon à ne pas subir de préjudices. C'est notamment le cas de la Grande-Bretagne, de la Suisse et des Scandinaves: les Etats seront amenés à participer à ce marché en formant avec lui une zone de libre échange. [...] L'époque de cloisonnement est révolue. [...] Des chances nouvelles seront offertes aux esprits audacieux. Le protectionnisme amène la sclérose, tandis que la saine émulation profite à la collectivité.»

Les appels, on le sait, resteront vains. Même s'ils ne manquent pas, comme celui d'Henri Stranner (lire aussi l'encadré ci-dessus), dans la Gazette du 14 janvier: «Nous savons, hélas! que la plupart de nos parlementaires et un grand nombre de nos associations économiques n'ont, jusqu'à présent, jamais pris très au sérieux les efforts d'intégration européenne. [...] Vivons-nous donc dans une tour d'ivoire? [...] La Suisse est membre de l'OECE [l'Organisation européenne de coopération économique, instituée en 1948, issue du Plan Marshall et responsable du programme de relèvement commun]. Elle aussi est touchée de très près dans ses intérêts. Elle aussi devra très bientôt prendre position.»

Vœu pieux, qui repose sur un éternel cas de conscience posé à la Suisse, aujourd'hui encore relayé par le courant anti-européen. Le même Stranner l'explicite dans la Gazette du 7 février: «D'une part, nos grandes industries d'exportation ne peuvent que souhaiter un abaissement des tarifs douaniers chez nos voisins; elles auraient intérêt à participer au marché commun dont elles seraient les bénéficiaires. D'autre part, notre agriculture et nos industries moyennes travaillant pour le marché intérieur risquent d'être victimes de l'afflux de marchandises et de travailleurs qui résulteraient du marché commun.

»D'aucuns ont encore une autre crainte: le marché commun tendant à égaliser les conditions sociales et le niveau de vie en Europe, la Suisse ne risque-t-elle pas de perdre sa prospérité exceptionnelle au profit des autres?» Des craintes que l'aile dure de l'UDC entretient encore en 2007.

Mais «nous affirmons que, tout compte fait et à longue échéance, conclut Stranner, la constitution de l'union européenne nous est favorable. Elle assurera à notre pays une sécurité plus grande qu'une Europe morcelée en Etats ennemis. Elle assurera à notre économie une expansion plus large et plus régulière que les petits marchés nationaux d'aujourd'hui. Nous ne pouvons pas nous dissocier de l'Europe.»

La suite de l'Histoire est connue. Elle a un parfum de «beurre et d'argent du beurre», ce qui finit par contredire le Journal du 21 février, où Bernard Béguin posait le dilemme de l'équation de base: «Le choix n'est pas entre «ça» ou mieux, mais entre «ça» ou rien.»

Un étonnant cri dans le désert Une vision de la Suisse qui résonne aujourd'hui encore:

«C'est bien parce que nous sommes conscients de la volonté d'unification de nos voisins que nous sommes portés à taxer l'indifférence et le scepticisme de la Suisse d'anachroniques et de dangereux. Blotti dans l'oreiller douillet d'une haute conjoncture qui semble s'éterniser, promenant un air content et un tantinet méprisant du haut de la tour d'ivoire de sa démocratie parfaite sur une Europe paraissant moins bien avancée, et entièrement confiant dans les vertus d'une neutralité et d'une souveraineté nationale intégrales, le Suisse moyen se sent bien chez lui et croit ne pas avoir besoin des autres nations. Nous ne pourrons plus longtemps nous payer ce luxe. Il y aura des réveils difficiles. Qui donc est prêt aujourd'hui à discuter de l'adhésion de la Suisse à une zone de libre-échange européenne? [...] Vouloir rester en dehors d'une union économique de l'Europe serait un suicide. [...] Nous ne pouvons pas nous permettre de manquer le «tournant européen»!» (Henri Stranner, Gazette de Lausanne, 14 janvier 1957)

Sous la pluie, les feux de l'actualité

- «Ce 25 mars, à 18 heures, aura lieu, au Capitole de Rome, la signature des traités de l'Euratom et du marché commun européen. [...] La cérémonie des signatures ne sera pas simple en elle-même. De fait, les textes qui vont être paraphés lundi le seront plus de cent fois! [...] Celui du marché commun compte pas moins de 248 articles, en six parties et dix titres. Rien que pour signer les deux traités en question, rédigés d'ailleurs en quatre langues, français, allemand, italien et hollandais, les six ministres des Affaires étrangères devront y apposer 92 paraphes. [...] La cérémonie sera retransmise par les services de l'«Eurovision». (Journal de Genève, 25 mars 1957)

- «Rome s'est moquée de la pluie lundi dernier à 18 heures. [...] Sous la statue équestre de Marc-Aurèle [...], les gens sont venus en foule pour voir les dirigeants de la «petite Europe» descendre de leurs voitures ruisselantes et entrer dans le grand palais [du Capitole]. Les autorités avaient tout fait pour que la date du 25 mars ne passe pas inaperçue. Les enfants avaient congé, les «carabinieri» étaient là. La foule bariolée se cachait sans mauvaise humeur aucune sous les parapluies. Elle connaissait l'importance de la journée: des affiches et des tracts couvraient murs et trottoirs et saluaient la naissance d'une nouvelle Europe.» (Gazette de Lausanne, 30-31 mars 1957)

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