Un sommet pour la frime, Poutine tient l'UE car s'il coupe le robinet du gaz, l'UE s'écroule!


A Samara, la Russie divise l'Union européenne

DIPLOMATIE. Le 19e sommet Russie-UE s'est ouvert hier soir sur les bords de la Volga. Les divergences entre les deux parties cachent de sérieuses fractures entre les Vingt-Sept.

Le Temps Richard Werly, Bruxelles Vendredi 18 mai 2007

L'orchestre folklorique convoqué jeudi soir pour l'ouverture du 19e sommet Union européenne-Russie qui s'est ouvert à Samara, sur la Volga, n'a pas fait de fausses notes. Le déroulement de la rencontre, maintenue après des rumeurs d'annulation, est en revanche assuré de les multiplier.

Même si le conseiller pour les affaires européennes de Vladimir Poutine, Sergueï Iastrjembski, a affirmé jeudi «que parler d'une crise est une grande exagération», les divergences entre Bruxelles et Moscou y ressemblent. La menace d'un veto russe au Conseil de sécurité de l'ONU sur la quasi-indépendance du Kosovo, soutenue par l'UE, est le dernier avatar des tensions. La Pologne, ulcérée de voir la Russie maintenir depuis octobre 2005 son embargo sur les viandes et autres produits alimentaires polonais, a mis les pieds dans le plat: «Il est difficile de discuter sur un ton amical avec une puissance qui considère certains membres de l'Union comme des pays de seconde catégorie», a prévenu sa ministre des Affaires étrangères Anna Fotyga.

Sur le papier, le terrain Russie-Europe est en effet miné. Presque tous les sujets à l'agenda restent matière à affrontement. En octobre 2006 à Lahti, en Finlande, le président de la Commission européenne José Manuel Barroso et le premier ministre finlandais Matti Vanhanen - alors président de l'UE - avaient accueilli, gênés, Vladimir Poutine. C'était au sortir de la crise géorgienne, après l'assassinat à Moscou de la journaliste Anna Politkovskaïa, et après la suspension de plusieurs licences d'exploitation occidentales pour le gisement gazier Chtokman, dans la mer de Barens. Le lancement de négociations sur un nouvel accord de partenariat UE-Russie, pour remplacer celui en vigueur depuis 1994, avait été reporté. La question de l'embargo russe sur les viandes polonaises avait, elle, été confiée à des experts censés répondre aux inquiétudes sanitaires de Moscou.

Six mois plus tard, aucun de ces dossiers n'a avancé. Faute d'ouverture, l'accord de coopération a été prorogé d'un an. En riposte, l'UE menace de bloquer l'entrée de la Russie à l'Organisation mondiale du commerce. Pire: les 27 sont divisés. Les grands chantiers au menu du sommet de Samara, comme le projet d'une zone de libre-échange (57% des exportations russes vont vers l'UE, qui assure plus de 70% des investissements en Russie), l'assouplissement des visas ou la signature d'un futur pacte énergétique pour garantir les approvisionnements de l'Europe en gaz (24% du gaz de l'UE transite par la Russie), sont pris en tenaille entre la surenchère géopolitique de Moscou et les revendications de plusieurs nouveaux pays de l'Union.

La Pologne s'estime commercialement discriminée par la Russie, indifférente aux rapports d'experts. L'Estonie et la Lituanie sont aux prises avec leur communauté russophone. La République tchèque et la Hongrie provoquent l'ire de Moscou depuis qu'elles se sont dites prêtes à accueillir les futures bases du bouclier antimissile américain. «Par la haine qu'elle inspire, la Russie empêche tout accord», résumait jeudi à Bruxelles un ambassadeur balte. Autre point de vue: un rapport de l'Institut moscovite Levada, cité par Libération, a révélé que 60% des Russes estiment que les trois pays Baltes sont des «ennemis».

L'atmosphère empoisonnée du sommet de Samara vient aussi des ressentiments, au sein de l'UE, envers l'Allemagne qui en assure la présidence tournante. Même si Angela Merkel, qui parle couramment russe et a vécu sous le régime est-allemand, a promis de parler droits de l'homme sur les bords de la Volga, la collusion entre Berlin et Moscou sur des projets tels que le gazoduc de la Baltique - dont le consortium est présidé par l'ancien chancelier Schröder - irrite. «L'UE doit comprendre que les monarques russes ont toujours considéré l'Europe centrale et orientale comme leur zone d'influence naturelle. Ils saisissent toutes les occasions pour l'isoler», expliquait jeudi l'eurodéputé tchèque Josef Zieleniec dans les colonnes de la Frankfurter Allgemeine.

La querelle repose aussi sur une question de taille: les grands pays continentaux de l'UE, comme l'Allemagne, l'Italie ou la France, pressés de discuter coopération énergétique ou industrielle, vivent mal les objections des «petits». Lesquels cherchent des alliés. Plusieurs journaux d'Europe centrale ont ainsi mis l'accent sur les origines hongroises de Nicolas Sarkozy et sur le fait que son père s'était exilé pour fuir l'Armée rouge. En campagne, le nouveau président français a, il est vrai, promis de remettre les valeurs et la défense des libertés au premier rang. Le test viendra vite: l'élection présidentielle russe a lieu en mars 2008. Juste avant que Paris ne prenne, en juin, la présidence de l'UE au second semestre.

Moscou-Washington: le fossé se creuse
Des différends en cascade, tout juste atténués par les sourires diplomatiques.
Luis Lema, New York

Tour à tour, ces derniers temps, il les a accusés d'être une puissance arrogante, hypocrite, coloniale, guerrière et aventurière. Mais c'est la semaine dernière, lorsque Vladimir Poutine a comparé les Etats-Unis au Troisième Reich allemand, que les Américains se sont rendu compte à quel point leurs relations avec la Russie s'étaient dégradées. «Nous voulons une Russie forte, répliquait sur la lancée Daniel Freid, le responsable au Département d'Etat pour les affaires européennes. Mais une Russie du XXIe siècle, pas du XIXe.»

C'est avec ces aménités en toile de fond que Condoleezza Rice a rencontré mardi près de Moscou le président russe. «Je lui ai dit que ce genre de rhétorique n'était pas très utile, a expliqué ensuite la secrétaire d'Etat. C'est assez gênant pour les Américains qui font de leur mieux pour maintenir une relation calme.»

De leur mieux, vraiment? Parmi les nuages qui se sont accumulés entre les deux anciens ennemis de la Guerre froide figure la question du bouclier de défense antimissile, que les Etats-Unis veulent installer en partie en Pologne et en République tchèque. Ces installations qui visent à arrêter d'éventuels missiles iraniens ne concernent pas directement la Russie +mais, comme l'ont reconnu par la suite des officiels américains, l'avis de Moscou n'a jamais été véritablement pris en compte dans les discussions.

«Réduire les malentendus»

Or le temps presse pour George Bush. Non pas tant à cause de l'imminence de la menace iranienne mais plutôt du fait que le président américain souhaite inscrire ce chapitre dans son «héritage» avant la fin de son mandat en novembre de l'année prochaine. «Nous sommes prêts à entamer des discussions pour réduire les malentendus», a rassuré «Condi» Rice, mais en excluant toutefois fermement à la Russie un «droit de veto» sur les affaires de sécurité américaines.

Son droit de veto, la Russie pourrait en revanche en faire usage à propos du Kosovo, l'autre grand sujet qui divise actuellement Russes et Américains. Moscou ne veut pas entendre parler d'un plan débattu aux Nations unies qui donnerait à la province serbe un statut de quasi-indépendance sous supervision de l'Union européenne. La visite de Condoleezza Rice n'a pas contribué à aplanir les divergences. D'autant qu'il restait encore à l'Américaine à évoquer sa préoccupation sur les mesures prises en Russie contre l'opposition et les médias indépendants.

Des différends en cascade, tout juste atténués par les sourires diplomatiques. A tel point que «Condi» Rice en est venue à lâcher cette phrase, révélatrice d'un état d'esprit: «Nous n'avons pas une relation qui serait comparable à celle que nous avions avec l'Union soviétique.» Pas encore?

Retour