«Les Ouïgours vivent comme des animaux»
C'est le titre d'un article de Frédéric Koller qui relate la tentative d'une famille de s'immoler par le feu, le 25 février dernier, aux abords de la place Tiananmen. Nous n'en savons pas plus sur leur sort. Par contre, le journaliste donne la parole à Rebiya Kadeer qui exprime l'intensité et la cruauté de la répression qui s'abat sur les Ouïgours. Leurs exilés ont formé un Congrès ouïgour mondial, dont le siège est à Munich et qui regroupe une vingtaine dorganisations.
Pourquoi les Chinois envoient-ils leurs colons pour prendre notre travail et dans le même temps déportent nos filles en Chine? Pourquoi veulent-ils marier nos filles à des Han? Cest une politique dassimilation!. Les communistes chinois veulent le territoire pas sa population! Il ne s'agit donc pas de colonisation mais d'une extermination lente à l'abri des journalistes du monde libre!
«Les Ouïgours vivent comme des animaux»
Le Temps, Frédéric Koller, vendredi 20 mars 2009 Rebiya Kadeer. (Daniel Winteregg)
Persécutés comme les Tibétains, les Ouïgours navaient pas de dalaï-lama. Mais aujourdhui, ils ont Rebiya Kadeer
Cétait le 25 février dernier, aux abords de la place Tiananmen, au centre de Pékin. Un couple et leur fils tentaient de simmoler en mettant le feu à leur véhicule. Des membres du Falungong (mouvement bouddhiste sectaire interdit par Pékin)? Des Tibétains? Des ouvriers chinois victimes dinjustice? Rien de tout cela. Les protestataires venaient de la lointaine province du Xinjiang. Ces Ouïgours, de religion musulmane, entendaient, selon la version officielle, dénoncer la démolition de leur maison à Urumqi pour faire place à une école.
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Pour Rebiya Kadeer, ce geste, «mal vu des musulmans», sexplique par des causes plus profondes: «Aujourdhui les Ouïgours vivent dans la peur du lendemain. Ils ne savent pas sils seront arrêtés ni où disparaissent les prisonniers. Les Ouïgours nont aucun droit, aucune liberté, aucune paix. Ils ne savent plus comment protéger leur langue, leur culture, leurs filles, leur emploi, leur terre. Les Chinois senrichissent, eux sappauvrissent. Les Ouïgours, dans leur propre patrie, vivent comme des animaux. Voilà ce qui a poussé cette famille à simmoler. Parce que nous navons pas dautre possibilité pour nous exprimer.» |
A 61 ans, Rebiya Kadeer est le visage de la résistance dun peuple dont le combat est jusquici resté ignoré du monde extérieur. Le sort des 8 millions dOuïgours nest pourtant pas plus enviable que celui des Tibétains. A entendre leurs représentants en exil, il serait même pire. Depuis le 11 septembre 2001, Pékin sest opportunément rallié à la «lutte contre le terrorisme international» auquel les rebelles ouïgours sont depuis associés. Est-ce parce quils sont musulmans que leur cause est moins populaire en Occident? Sans doute. Mais il leur manquait aussi léquivalent dun dalaï-lama pour faire connaître leur combat.
«Avec Rebiya Kadeer, les Ouïgours ont enfin leur figure emblématique et unificatrice, en tout cas dans la diaspora», remarque Thierry Kellner, spécialiste de la région qui enseigne à lUniversité libre de Bruxelles. Lan dernier, elle a été élue à la présidence du Congrès ouïgour mondial, dont le siège est à Munich et qui regroupe une vingtaine dorganisations. Dans son entourage, on lappelle désormais la Mère des Ouïgours, et son nom a circulé ces dernières années pour le Prix Nobel de la paix.
«Tous les leaders ouïgours ont été tués dans un accident davion en 1949 alors quils se rendaient à Moscou à linvitation de Staline pour rencontrer Mao, précise Rebiya Kadeer. Du coup, ils nont pu fuir en exil comme le dalaï-lama. Voilà pourquoi nous sommes moins connus. Notre travail dinformation en Occident na commencé quil y a une dizaine dannées.» Cest ainsi quelle était récemment de passage en Suisse, où elle a rencontré des parlementaires, afin dexpliquer la situation du «Turkestan oriental» et plaider la cause des 17 Ouïgours enfermés à Guantanamo sans quaucune charge ne soit retenue contre eux.
Mère de 11 enfants, Rebiya Kadeer fut une femme daffaires milliardaire, membre du parlement national et célébrée pour ses actions sociales avant de prendre, en 1999, le chemin des geôles chinoises pour «divulgation de secrets dEtat». Son tort fut de critiquer la politique des autorités centrales au Xinjiang. Libérée en 2005 grâce à la pression des Etats-Unis, elle vit depuis en exil à Washington avec son mari et cinq de ses enfants. Deux autres sont toujours en prison en Chine.
Fini les affaires, aujourdhui tout son temps est consacré à la dénonciation de la «politique dassimilation» menée par Pékin. A lentendre, le Xinjiang serait le dernier endroit où lon exécute encore des prisonniers pour raison politique. «Ces cinq dernières années, sur 15'000 prisonniers politiques, ils en ont tué un millier, cest-à-dire plus quen soixante ans doccupation. Aucun autre peuple nest persécuté comme les Ouïgours.»
Il nexiste aucun chiffre officiel, aucune possibilité de vérification. Les Jeux olympiques de Pékin, en 2008, ont marqué une nouvelle escalade dans la répression. Durant les joutes sportives, 200 000 soldats supplémentaires étaient envoyés dans la région et, à titre préventif, 1300 personnes ont été arrêtées. «Elles nont toujours pas été relâchées.»
Rebiya Kadeer fournit dautres chiffres: avant loccupation de 1949, les Chinois han représentaient moins de 2,5% de la population du «Turkestan oriental». Aujourdhui, ils sont 45%. «Si on comptabilise les soldats, ils sont en fait plus de 50%. Nous sommes devenus une minorité dans notre pays.» Entre autres vexations nouvelles (interdiction de la langue ouïgoure dans lenseignement, confiscation des passeports, contrôle des naissances), la Mère des Ouïgours évoque ce programme, lancé en 2006, de transfert de jeunes filles du Xinjiang vers les usines de la côte est du pays. Officiellement, il sagit de lutter contre la pauvreté et doffrir une nouvelle chance aux Ouïgours.
«Cest du travail forcé, tranche Rebiya Kadeer. Elles sont envoyées dans des usines textiles, exploitées, coupées de leur famille, les plus belles filles sont offertes aux réseaux de prostitution.» Quelque 240'000 filles de 12 à 20 ans auraient déjà été déplacées. «Pourquoi les Chinois envoient-ils leurs colons pour prendre notre travail et dans le même temps déportent nos filles en Chine? Pourquoi veulent-ils marier nos filles à des Han? Cest une politique dassimilation.» Rebiya Kadeer donne des noms de villages où ce programme est en cours, cite une étude de la Uyghur Human Rights Project. Mais là encore, ces accusations sont difficiles à vérifier. «Notre seul espoir pour que cela change, pour en savoir plus, est que les pays occidentaux interrogent la Chine. Comme ils le font pour le Tibet.»