La révolte des Tibétains en exil

Manifestations de Tibétains en exil à New Delhi. «Après des années d´attente et de vaines promesses de dialogue, on ne peut plus contrôler les jeunes qui se sentent trahis», déclare le représentant des Tibétains en Inde.

«Monsieur Rogge, votre silence tue». Des centaines de manifestants étaient réunis devant le siège du CIO à Lausanne.


TIBET. Les manifestations contre la «terreur» chinoise se poursuivent. Ils étaient 400 Tibétains rassemblés mardi à New Delhi.

Le Temps Vanessa Dougnac, New Delhi Mercredi 19 mars 2008

A New Delhi, près du monument du Jantar Mantar, les robes rouges des moines bouddhistes se mêlent aux bandeaux noirs noués sur le front des Tibétains. Ils sont près de 400 à s'être rassemblés mardi matin, assis les uns à côté des autres, les traits graves, les poings levés. Beaucoup d'entre eux ont peint sur leur visage l'inscription «Tibet libre» et participent à des grèves de la faim de vingt-quatre heures. En chœur, ils clament des slogans qui dénoncent les violences perpétrées au Tibet, depuis le 10 mars, contre leur communauté.

«Les Chinois sont des menteurs! Des bouchers! Arrêtez les massacres!» crie la foule. Certains s'approchent d'un grand panneau et, consternés, contemplent en silence les photos de cadavres de Tibétains tués le 16 mars à Amdo Ngawa, au Tibet: corps baignant dans leur sang, impacts de balles sur les poitrines, visages tuméfiés par les coups, cadavres abandonnés dans la ville, tanks et déploiement militaire dans des rues désertées. Pour les réfugiés, ces images corroborent les accusations de «génocide culturel» formulées dimanche par leur leader, le dalaï-lama, depuis Dharamsala, dans le nord de l'Inde où vit le gouvernement tibétain en exil (lire encadré).

«Mes frères et mes sœurs sont en train d'être assassinés», s'insurge Lobsang Shastri, 25 ans, un militant de l'organisation Sauvez le Tibet libre (SFT). Son visage est maquillé d'un drapeau rouge chinois, sur lequel il a peint de grossières insultes. «C'est ce que je ressens à l'égard de la Chine, dit, d'une voie tremblante, ce jeune homme qui est né et a grandi en Inde, au sein d'une communauté de 100000 réfugiés.

Autour de lui, la rancœur et l'émotion de la jeune génération sont palpables, et les moines ne sont pas en reste. «Si la Chine conférait l'autonomie au Tibet, comme le réclame le dalaï-lama, je pense que tout le monde l'accepterait, y compris les séparatistes, commente le moine Sonam, qui a fui le Tibet il y a dix ans. Mais aujourd'hui, nous sommes désespérés. Nous avons l'impression que c'est la dernière chance. Mieux vaut mourir que de rester ainsi sous le joug de la violence chinoise.»

Lhakpa Tsering, le représentant des Tibétains à New Delhi, acquiesce: «Après des années d'attente et de vaines promesses de dialogue, on ne peut plus contrôler les jeunes qui se sentent trahis. Le temps est venu d'agir.»

De bouche à oreille sont échangées les rares nouvelles provenant du Tibet. «Nous sommes très inquiets, alerte Sanjay Tenzing, un organisateur. Nous avons des témoignages d'une situation extrêmement tendue. La répression aurait violemment touché les régions de Ngapa et Amdo Zoegey. Si le bilan officiel chinois fait état de 13 morts à Lhassa, nous pensons que les victimes se comptent par centaines à travers tout le Tibet. La nuit, la police fouille les maisons et il y aurait beaucoup d'emprisonnements sommaires. Mais nous n'avons aucune preuve concrète, ni aucune idée de la situation dans les villages.»

Posées devant les manifestants, des dizaines de pancartes bariolées multiplient les messages: dénonciation du «génocide», demande de libération des prisonniers, appel aux Nations unies pour arrêter la violence et éclaircir les faits, ou encore exigence d'un boycottage international des Jeux olympiques de Pékin, qui sont prévus dans cinq mois. Des requêtes certes plus musclées que celles exprimées par le dalaï-lama, dont le portrait trône cependant au-dessus de l'assemblée des manifestants.

Les exilés précisent qu'ils n'éprouvent pas de contradictions envers leur chef spirituel et ses principes de non-violence, mais qu'ils ont seulement le désir «d'aller plus loin». «Comment pourrions-nous entrer dans des dissensions politiques internes alors que la survie de 6 millions de Tibétains est en jeu, lâche Dhondup Dorjee, le vice président du Congrès de la jeunesse tibétaine (TYC), un parti aux vues séparatistes. Y a-t-il jamais eu un réel dialogue avec la Chine? L'absence de résultats n'est un secret pour personne! A présent, nous devons nous faire entendre.»

«Monsieur Rogge, votre silence tue»
Des centaines de manifestants étaient réunis devant le siège du CIO à Lausanne.

Le Temps, Gwenaëlle Reyt, Lausanne, Mercredi 19 mars 2008

«Monsieur Rogge, votre silence tue les Tibétains», pouvait-on lire sur une banderole du cortège arrivant hier à Vidy à Lausanne. Le mouvement, initié lundi par deux Tibétaines, voulait dénoncer l'attitude du Comité international olympique (CIO). D'après les manifestants (mille, selon les organisateurs et 450 d'après la police), l'organisation sportive est passive face à la violence de la Chine à l'égard des Tibétains.

Devant le siège du CIO, la foule a prié, puis elle a entonné l'hymne tibétain. «Le but cette rencontre n'est pas de boycotter les Jeux, mais de marcher en faveur des victimes du régime chinois. Nous avons en plus deux lettres de revendications à faire parvenir au président du CIO, Jacques Rogge», explique Tenzin Wangmo, porte-parole de la communauté tibétaine en Suisse. «Nous demandons au CIO qu'il fasse respecter sa Charte à propos de la dignité humaine pour les Jeux de Pékin. Son silence ne fait que conforter la Chine dans la répression qu'elle mène au Tibet», déplore-t-il.

Parcours de la flamme

La première lettre, qui a été signée par 150 associations en faveur du Tibet, demande également que le parcours de la flamme olympique soit modifié et qu'elle ne passe pas par les territoires tibétains occupés. La deuxième lettre annonce le retrait de la candidature de l'équipe «nationale du Tibet» aux Jeux olympiques. Cette dernière, n'étant pas reconnue par le CIO comme une équipe officielle, attendait une réponse depuis le 10 décembre pour être autorisée à participer. Les 30 athlètes espéraient faire partie de la compétition: «C'était une bonne chose pour nous de participer à un événement qui rassemble les peuples. Maintenant, la situation est tellement grave que ce n'est plus imaginable d'y aller», explique Lhazom Puenkang, coureuse du 10000 mètres.

Le CIO a reçu les lettres et se dit ouvert au dialogue, mais campe sur ses positions: «Le choix du trajet de la flamme est fait par le Comité national organisateur des Jeux. Ce n'est pas à nous de décider. Nous sommes une organisation sportive et nous intervenons dans la limite de nos compétences», explique Sandrine Tonge, du département de la communication du CIO.

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