Quand la seule évocation du mot Tibet est «dangereuse» pour les autorités de Pékin
L´armée quadrille la capitale tibétaine au lendemain des manifestations de vendredi dernier.
CHINE. Les journalistes étrangers tentant d'atteindre la province ou celles autour sont systématiquement refoulés.
Le Temps, International, Pascale Nivelle, envoyée spéciale dans le Qinghai, Mardi 18 mars 2008
La petite route mène à Hongya, village tibétain perdu dans la montagne de la province du Qinghai. Une voiture de police est garée devant un pont, à quelques kilomètres. Interdiction d'aller plus loin: «On n'est pas autorisés à dire pourquoi», dit le fonctionnaire en civil. Il ne s'est pourtant rien passé à Hongya ces derniers jours. Il ne s'y est même rien passé depuis septante-deux ans, lorsque naquit ici Tenzing Gyatso, XIVe dalaï-lama et futur Prix Nobel de la paix. Cela suffit à faire de Hongya une destination «dangereuse». Les policiers sont chargés d'assurer «la sécurité des visiteurs étrangers». Ils sont aimables, et intraitables.
A Pékin, le Ministère de l'information est submergé de protestations. «Impossible de travailler», se plaignent les journalistes occidentaux. Ceux qui passent par les voies officielles pour se rendre à Lhassa s'entendent répondre, comme une équipe de France 2, que «le fax ne marche pas». Ceux qui prennent la route pour les provinces autorisées n'arrivent pas à destination. Dans toute la zone tibétaine, ils se font refouler. Toujours pour des «raisons de sécurité», malgré les déclarations du gouvernement central sur «le retour à l'ordre et à la paix sociale dans le pays».
Dans la province du Gansu, où ont eu lieu des émeutes jeudi et vendredi, des check points sont érigés tous les dix kilomètres. La police arrête les voitures, contrôle les passeports et organise des charters en minibus jusqu'à la capitale Lanzhou, à cinq heures de route. Les hôtels ont reçu l'ordre de ne pas accueillir les étrangers. Les directeurs eux-mêmes dénoncent et raccompagnent les indésirables.
En janvier 2007, Pékin a pourtant annoncé à pleines pages un règlement «pour faciliter les reportages et promouvoir l'esprit olympique». Plus besoin de demander une autorisation officielle, seul compte l'accord de la personne interviewée. Les journalistes, régulièrement arrêtés en province, ont pu constater en un an que l'information n'avait pas dérangé les habitudes des gouvernements locaux. Il est toujours presque impossible d'enquêter sur les sujets sensibles, révoltes paysannes, morts dans les mines de charbon, ou catastrophes écologiques. A la première crise grave, les promesses sont parties en fumée au niveau national. «C'était un test, ils ont échoué, dit Melinda Liu, présidente du Foreign Correspondant Club de Pékin. Nous sommes coincés entre la théorie et la réalité.» «La nouvelle règle permet de travailler quand on n'en a pas besoin, mais rien ne change, constate ironiquement un correspondant français en poste à Pékin, familier de la Chine depuis une vingtaine d'années. Ce règlement est parfait pour interviewer les pandas. Mais il ne marche pas pour les Tibétains.»
Lundi, l'accès à Internet était encore plus restreint qu'à l'accoutumée. Même le site officiel du gouvernement de la province autonome du Tibet, voix de Pékin, était inaccessible. Le seul mot Tibet est «dangereux».
Pékin nie avoir tiré
Les Tibétains en exil parlent de 100 morts.
Le Temps, avec AFP
La Chine s'est défendue lundi d'avoir réprimé dans le sang les émeutes au Tibet, alors que la pression internationale montait d'un cran, à cinq mois des Jeux olympiques. Les informations lundi étaient rares en provenance de Lhassa, la capitale du Tibet bouclée par l'armée.
Le président de la région autonome du Tibet, Qiangba Puncog, a rejeté l'entière responsabilité des récentes violences sur des «émeutiers tibétains», affirmant qu'ils ont tué «13 civils innocents» à Lhassa vendredi. Parlant devant la presse à Pékin, il n'a en revanche pas fait état de victimes tuées par la police ou l'armée, comme l'affirment des groupes pro-Tibétains. Plusieurs témoignages recueillis auprès d'habitants et de touristes étrangers ont fait état de coups de feu entre vendredi et dimanche.
De son côté, le parlement des Tibétains en exil à Dharamsala, dans le nord de l'Inde, a évoqué le bilan invérifiable de plusieurs centaines de morts au Tibet après les manifestations qui ont débuté le 10 mars, à l'occasion du 49e anniversaire du soulèvement anti-chinois de Lhassa. Le premier ministre du gouvernement tibétain en exil, Samdhong Rinpoché, a admis qu'il était «très difficile d'obtenir des chiffres précis». «Mais je pense que le bilan est proche du chiffre de 100 morts.»
Hier, les forces de l'ordre ratissaient le cur historique de Lhassa, théâtre des émeutes. «Ils font des recherches maison par maison [...]. Ils recherchent les non-résidents», a indiqué une réceptionniste d'un hôtel, jointe par téléphone.
Appel de Ban Ki-moon
La pression internationale s'est accrue avec pour la première fois depuis le début de la crise la convocation d'un ambassadeur chinois par une chancellerie occidentale. A La Haye, le ministère des Affaires étrangères a en effet annoncé avoir convoqué l'ambassadeur de Chine pour lui faire part de son «extrême préoccupation face aux événements au Tibet».
Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a de son côté exhorté hier Pékin à la retenue et a appelé toutes les parties à «éviter de nouvelles violences».
Par ailleurs, les exilés tibétains en Inde sont divisés entre l'ancienne génération du dalaï-lama, apôtre de la non-violence et partisan de l'autonomie, et de jeunes radicaux amers qui exigent l'indépendance. Le Congrès de la jeunesse tibétaine (TYC) a fustigé hier la position traditionnellement modérée du chef spirituel, réclamant la poursuite des manifestations au Tibet jusqu'à l'indépendance.
De l'autosuffisance au scénario du pire pour Pékin
Commentaire.
Frédéric Koller
Qui le sait? Aujourd'hui s'ouvre à Pékin le procès de Hu Jia, 34 ans, pour «incitation à la subversion». En décembre dernier, le régime chinois se sentait suffisamment en confiance pour arrêter et faire juger à quelques mois des Jeux olympiques l'une des principales figures de la dissidence. Il y eut quelques réactions dans le monde occidental. Mais, de toute évidence, cette nouvelle condamnation programmée d'un militant chinois des droits de l'homme - aussi médiatique soit-il - n'était pas de nature à mobiliser la communauté internationale et donc de «gâcher» le spectacle des JO. Destinée à mettre en scène sa puissance retrouvée, cette fête du sport reléguerait sans peine à l'arrière-plan la question des libertés brimées.
Jusqu'au 10 mars, le pari de Pékin semblait gagné. Les menaces de boycott étaient inexistantes - ou presque - et la pression des ONG n'était pas destinée à remettre en cause le bon déroulement des épreuves. Les manifestations tibétaines changent radicalement la donne. D'abord parce que les forces de sécurité chinoises ont tiré sur des religieux et des civils. Ensuite, parce que la cause des Tibétains, grâce à son chef spirituel, le dalaï-lama, est extrêmement populaire en Occident. C'est le scénario catastrophe pour la Chine. Le boycott des Jeux par des Etats reste improbable. Mais la pression va décupler.
Pris au dépourvu, Pékin a répondu par la force, rappelant sa vraie nature. Comme en 1989, le régime justifie la répression en se posant en victime d'«émeutiers». Jusqu'ici plutôt bien conseillée par les meilleures agences de relations publiques occidentales, la Chine perd la maîtrise de la communication en exhibant pour sa défense «son» 11e panchen-lama, rappelant au passage que le véritable 11e panchen-lama, reconnu par le dalaï-lama, demeure le «plus jeune prisonnier politique du monde». Pékin va devoir changer au plus vite de stratégie pour éviter un fiasco. Et ce changement passe par le dialogue avec les Tibétains.