Avril 2008, 22 ans après, des ONG dénoncent l'omerta de l'OMS et de l'AIEA qui tente de minorer les conséquences Tchernobyl

L'impossible décompte des victimes


Bilan de Tchernobyl: mobilisation contre un accord signé entre l'OMS et l'AIEA

NATIONS UNIES. Des ONG demandent la révision d'un texte paraphé en 1959 entre l'Organisation mondiale de la santé et l'Agence internationale de l'énergie atomique. En cause: l'omerta, selon elles, sur les conséquences de la catastrophe.

Le Temps, Caroline Stevan, Jeudi 24 avril 2008

Chaque année, le 26 avril, l'Europe commémore la catastrophe de Tchernobyl. Chaque année depuis vingt-deux ans, ONG, militants et scientifiques s'emparent de l'occasion afin de réclamer le «vrai bilan» de l'explosion du bloc numéro 4 aux confins de l'Ukraine et de la Biélorussie. Cette fois, le collectif «Pour l'indépendance de l'OMS» entend profiter de l'assemblée générale de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), prévue à Genève du 19 au 24 mai, pour demander la révision d'un accord signé en 1959 avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), accusé d'être la source d'une sous-évaluation des conséquences de l'explosion et de son nuage - officiellement 56 morts et 4000 cancers de la thyroïde.

Accord standard
«Le contrat qui lie ces deux organisations depuis cinquante ans empêche l'OMS de faire des recherches dans le domaine nucléaire sans consulter l'AIEA; or cette dernière est un lobby industriel chargé de faire la promotion de l'atome», dénonce Alison Katz, ex-employée de l'agence onusienne pour la santé, aujourd'hui en tête du combat pour son indépendance.

Selon elle, cette entente explique que les investigations menées dans les zones touchées par la catastrophe soient empreintes de «manipulations en tout genre»: absence de traduction des études indépendantes; recherches menées sur des durées très déterminées afin d'éluder la mortalité à long terme; prise en compte des cancers uniquement, etc. «Nous nous appuyons sur Tchernobyl car c'est une immense tragédie, poursuit Alison Katz, mais le problème est évidemment général.»
Pour passer, l'amendement de révision de l'accord de 1959 doit être proposé à l'assemblée générale par deux Etats membres; les pays nordiques seraient, dit-on, «intéressés». «Modifier ce texte est hors de propos, défend Maria Neira, directrice du Département santé publique et environnement à l'OMS. C'est un accord standard comme toutes les organisations des Nations unies en signent entre elles (le texte complet de l'accord, en anglais, se trouve sur http://www.letemps.ch). L'OMS peut être accusée de beaucoup de choses, mais certainement pas de minimiser des impacts sur la santé publique. On nous reproche l'inverse en général! Nos travaux se font selon des règles tellement sévères et rigoureuses que cela laisse peu de marge aux approximations.»

A Vienne, le discours est le même: «Il n'y a jamais eu de conflit d'intérêts. L'AIEA n'est pas une agence de promotion de l'atome et l'industrie nucléaire n'a besoin de personne pour faire sa publicité, argue Didier Louvat, responsable du programme de gestion des déchets radioactifs, en charge du dossier Tchernobyl, à l'AIEA. Nous ne relativisons pas la catastrophe du 26 avril 1986, au contraire, nous l'avons classée à 7 sur notre échelle de gravité, le plus haut niveau.»

Bruno Pellaud, ancien directeur adjoint de l'AIEA, reconnaît cependant une ambiguïté dans la mission de l'Agence de Vienne: «L'AIEA a une double casquette, à la fois de vérification et de soutien des activités nucléaires. Je comprends très bien que certains plaident pour une séparation de ces deux fonctions et à mon sens, c'est là qu'est le vrai combat. Les manifestants feraient mieux d'aller à Vienne, plutôt que de rester à Genève!» Depuis avril 2007 en effet, des volontaires se relaient chaque jour devant le siège de l'OMS pour demander la révision du fameux accord. Par groupe de deux ou trois, ces militants de Suisse, de France et d'ailleurs brandissent des pancartes accusant l'organisation de non-assistance à personnes en danger.

Rapports de force
Entre l'angélisme et la théorie du complot, sans doute existe-t-il un milieu à trouver. «Plus que d'empêcher la divulgation d'informations, le texte de 1959 bride peut-être la conduite de nouvelles recherches, soulève Galia Ackerman, auteure de Tchernobyl, retour sur un désastre (Editions Folio). Le nucléaire apparaît comme un palliatif à court terme face au pétrole et au gaz. Nombre de gouvernements ont un intérêt à sa promotion, notamment la France, qui veut construire des centrales dans le tiers-monde. De même, plus le nucléaire se développe, plus l'AIEA assoit sa puissance.»

«Les pays utilisant l'énergie nucléaire à des fins civiles ne veulent pas effrayer leur population, poursuit Victor-Yves Ghebali, spécialiste des Nations unies. Or, les organisations internationales sont composées d'Etats membres et financées par eux. Elles sont les créatures des gouvernements.» Tout, dès lors, résulte de rapports de force.

«La Chine, l'Afrique, les Etats-Unis touchés»
Alexeï Yablokov, auteur d'un ouvrage-compilation sur Tchernobyl, était mercredi à Genève.
Caroline Stevan
Pendant des années, trois scientifiques ont collecté quelque 5000 études sur les suites de l'explosion du 26 avril 1986. Tchernobyl, Conséquences de la catastrophe pour l'homme et la nature a été publié en Russie l'année passée, sous la direction du biologiste Alexeï Yablokov.
Le Temps: Le bilan de la catastrophe de Tchernobyl varie, selon les études, de quelques milliers de morts à plus d'un million. Comment expliquez -vous cela?
Alexeï Yablokov: Certains travaux portent sur quelques années, d'autres prétendent tirer un bilan définitif. Certains ne prennent en compte que la Russie, l'Ukraine et la Biélorussie, d'autres le monde entier. Et puis, surtout, il y a un camouflage et une altération consciente des faits de la part des Nations unies. Dès que les études ont une portée internationale, elles sont marginalisées à cause de l'accord OMS-AIEA.
- Avez-vous vous-même subi une censure?
- Pas directement, mais une ignorance.
- Le véritable bilan de la catastrophe serait donc beaucoup plus élevé que celui des Nations unies?
- Evidemment, même s'il est difficile de donner un chiffre précis faute de moyens pour mener certaines enquêtes. On ne parle jamais, par exemple, des conséquences de Tchernobyl en Chine, en Afrique ou aux Etats-Unis. Du lait polonais et des aliments contaminés ont été livrés dans ces pays juste après la catastrophe!

L'impossible décompte des victimes
Caroline Stevan
Au-delà du clivage pro ou anti-nucléaire, nombre d'acteurs ont des intérêts divergents quant à l'ampleur révélée du drame de Tchernobyl. Les pays les plus directement touchés (Ukraine, Biélorussie, Russie) doivent jouer entre ne pas minimiser - ce qui leur vaudrait une diminution de l'aide internationale - et ne pas dramatiser - ce qui condamnerait l'agriculture locale et les obligerait à de nouvelles évacuations et indemnisations, leurs budgets nationaux étant déjà largement plombés par la gestion de la catastrophe. Si l'irradiation par petites doses, notamment via la chaîne alimentaire, était reconnue, les populations européennes survolées par le nuage pourraient elles aussi revendiquer des dédommagements.
Des facteurs plus objectifs s'ajoutent aux luttes d'influences politiques entravant la publication d'un bilan définitif. L'Union soviétique a longtemps bloqué l'accès aux renseignements liés à l'explosion. Un certain nombre de maladies n'étaient pas répertoriées avant 1986. Alcoolisme, mauvaise alimentation et absence de soins concourent aussi à l'établissement d'un taux de mortalité élevé dans la zone de la centrale. Mais ces données semblent largement insuffisantes pour expliquer des variations pouvant aller jusqu'à un million de morts.

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