Polémique autour du «lobby d'Israël»
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Hillary Clinton lors d´un dîner de l´Aipac, le Comité des affaires publiques américano-israélien Photo: Keystone |
ETATS-UNIS. La récente publication d'un livre signé par deux professeurs américains soulève les passions à Washington.
INTERNATIONAL, Le Temps Luis Lema, New York, Mardi 9 octobre 2007
Le «lobby d'Israël» dicte-t-il la politique étrangère des Etats-Unis? En posant la question de cette manière, deux professeurs américains se sont placés au cur d'une gigantesque polémique qui n'est pas près de s'apaiser. Paru il y a quelques semaines, le livre de John Mearsheimer (Université de Chicago) et Stephen Walt (Harvard) a rapidement grimpé dans la liste des ouvrages les plus vendus aux Etats-Unis*. Mais leur thèse, un peu partout, est descendue en flèche. Réaction normale face à deux auteurs qu'on accuse d'être des «touristes» dans la question du Proche-Orient? Ou la preuve, comme ils le sous-entendent eux-mêmes, que les faits leur donnent raison et que le «lobby» qu'ils dénoncent est décidément bien difficile à contrecarrer?
Les deux universitaires avaient allumé la mèche l'année dernière en rédigeant un article sur le même thème dans la London Review of Books. Comme le notait un magazine, il fallait remonter au célèbre article sur le «clash des civilisations» de Samuel Huntington pour trouver un texte qui ait eu un aussi grand écho que le leur. Aujourd'hui, dans cette version allongée, les auteurs rappellent que leur article leur a valu d'être abondamment traités d'antisémites, que ce soit dans la presse de boulevard (le New York Sun) ou par des quotidiens de référence (Washington Post, Wall Street Journal).
En quelques mots, la thèse de Stephen Walt et John Mearsheimer est la suivante: Israël ne lutte plus pour sa survie et, au demeurant, même s'il était menacé, l'Etat hébreu ne serait pas un allié stratégique déterminant pour les Etats-Unis. Les deux hommes se veulent interprètes d'une ligne «réaliste» qui ne prend en considération que les intérêts purs des Etats. Or, si ce ne sont pas ces intérêts qui dictent la conduite des Etats-Unis au Proche-Orient, la raison doit donc venir d'ailleurs pour expliquer les 3milliards de dollars d'aide accordés annuellement à Israël, ou les dizaines de veto posés par les Etats-Unis aux résolutions des Nations unies contraires aux intérêts de l'Etat hébreu. L'explication est simple: c'est l'omniprésence, à Washington, du «lobby d'Israël». CQFD.
Etonnamment, cette explication n'était jusqu'ici affichée de manière aussi frontale que par... l'Aipac, le Comité des affaires publiques américano-israélien, auquel Walt et Mearsheimer font d'ailleurs très largement référence. L'Aipac ne montre aucune hésitation à se nommer lui-même «America's Pro-Israel lobby». Bien plus: cette association, qui emploie 200 personnes et dispose d'un budget annuel de 47 millions de dollars, fait elle-même la liste de ses succès à Washington: «A travers 200 réunions avec des membres du Congrès, nos activistes aident à faire passer plus de 100 initiatives législatives par an en faveur d'Israël», explique son site internet. Un mot de son directeur de l'époque était aussi devenu célèbre, il y a deux ans: «Vous voyez cette serviette? disait-il à des journalistes américains lors d'un repas. Si vous me laissez vingt-quatre heures, je peux vous la ramener avec la signature de 70 membres du Congrès.»
Comment expliquer, dès lors, la foudre qui s'est abattue sur la tête des deux universitaires américains alors qu'ils ne font qu'étayer cette vision répandue par l'Aipac elle-même? Au-delà de ceux qui les accusent de véhiculer les stéréotypes antisémites d'un «lobby juif» complotant dans l'ombre, et de renouer ainsi avec la littérature digne des «Protocoles des Sages de Sion», les critiques se concentrent surtout sur le chapitre que consacrent Walt et Mearsheimer à la guerre d'Irak: les deux auteurs mettent en avant l'existence d'une alliance entre une poignée de néo-conservateurs, des fondamentalistes chrétiens et des commentateurs juifs ou défenseurs de l'Etat d'Israël pour expliquer son déclenchement. A l'époque, notent-ils, «il n'y avait pratiquement aucune opposition à la guerre parmi les grandes organisations juives (des Etats-Unis), mais les désaccords concernaient surtout la manière de la défendre». Se montrer trop ouvertement favorable à la guerre (que soutenait Israël), c'était «courir le risque de faire croire qu'elle était menée en faveur d'Israël», expliquent-ils.
«Et le vice-président Dick Cheney? Et Exxon-Mobil?», n'ont-ils pas joué leur rôle à part entière, rétorquent ceux qui trouvent cette thèse trop carrée. Le débat, bien sûr, ne sera jamais tranché. Mais en accusant, au mieux, les deux universitaires de se montrer «hystériques» dans leur opposition à Israël, les critiques américains montrent à loisir que l'«hystérie» qu'ils dénoncent est ici largement partagée.
* Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, Editions La Découverte pour la trad. française. ISBN : 978-2-7071-5261-9
Quatrième de couverture
Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine
Depuis plusieurs décennies, la pièce maîtresse de la politique moyen-orientale des États-Unis a été sa relation avec Israël. Les États-Unis viennent à la rescousse d'Israël en temps de guerre et prennent son parti dans les négociations de paix. De fait, entre 1972 et 2006, Washington a mis son veto à 42 résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU critiquant la politique israélienne. Et, chaque année, Israël continue de recevoir trois milliards de dollars d'aide américaine - un sixième de l'aide étrangère des États-Unis.
Pourquoi les États-Unis fournissent-ils un soutien matériel et diplomatique aussi considérable et aussi constant à Israël ? Telle est la question à laquelle entendent répondre John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt, deux universitaires américains réputés. Ils démontrent, dans ce livre extrêmement documenté, que ce soutien ne peut s'expliquer par des intérêts stratégiques communs ni par des impératifs moraux, mais qu'il est surtout dû à l'influence politique d'un lobby qui travaille activement à l'orientation de la politique étrangère américaine dans un sens pro-israélien. Même si elles sont loin de faire l'unanimité parmi les Juifs américains, les organisations du lobby pro-israélien exercent des pressions redoutablement efficaces sur le Congrès, les présidents et leur administration et ont une influence considérable sur l'université et les médias.
Le lobby pro-israélien a ainsi joué un rôle clé dans la politique américaine au Moyen-Orient sous l'administration Bush au nom de la « lutte contre le terrorisme », comme en témoignent la désastreuse invasion de l'Irak, la confrontation avec l'Iran et la Syrie, ainsi que la guerre au Liban de juillet 2006. John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt montrent que cette politique n'était ni dans l'intérêt national des États-Unis ni dans celui d'Israël sur le long terme. Ils ouvrent un débat nécessaire pour l'avenir de la paix dans cette région du monde.