16 avril 2008, Coup de théâtre: Micheline Calmy-Rey a justifié sa visite à Téhéran en assurant qu'elle défendait les intérêts du pays. Or, les gaziers le confirment: «Pas une molécule n'arrivera au consommateur suisse».
«On m'a accusée de parler avec le diable»
Alors deux questions:
1) Pourquoi Micheline Calmy-Rey défend les intérêts de ... l'Italie? Et pour quelle contrepartie?
2) Combien de temps faudra-t-il attendre pour recevoir les excuses du Congrès juif mondial et de la Ligue anti-diffamation, co-responsable d'une campagne odieuse contre la Suisse, suite à ce contrat, notre pays étant accusé de financer le terrorisme?
Le gaz iranien acheté par EGL n'arrivera pas en Suisse
ENERGIE. Micheline Calmy-Rey a justifié sa visite à Téhéran en assurant qu'elle défendait les intérêts du pays. Or, les gaziers le confirment: «Pas une molécule n'arrivera au consommateur suisse».
Le Temps, Ron Hochuli, Berne , Collaboration: Pierre Veya, Mercredi 16 avril 2008
Les professionnels du secteur gazier en Suisse ont de bonnes raisons de faire la moue lorsqu'il est question de la signature du contrat entre EGL et National Iranian Gas Export Company (Nigec), patronnée par Micheline Calmy-Rey à Téhéran. Et pour cause. La ministre des Affaires étrangères a certes justifié son voyage, en affirmant, mardi dans ces colonnes: «La Suisse aussi a le droit de défendre ses intérêts stratégiques. [...] Chaque Etat a intérêt à diversifier ses sources d'approvisionnement et ses fournisseurs.» Et d'insister: «Le but des Affaires étrangères est en fin de compte d'assurer la sécurité et le bien-être des Suisses. [...] Les atouts de la diplomatie suisse mis au service des intérêts énergétiques du pays ont permis la signature du contrat.» Or, confirment les spécialistes, le gaz iranien n'est pas destiné au marché suisse...
«L'Association suisse de l'industrie gazière, dont la vocation est de promouvoir le gaz naturel en Suisse, n'est absolument pas concernée par ce contrat, affirme son porte-parole, Olivier Matile. Et le consommateur suisse ne verra pas une molécule du gaz iranien.» Il est en effet peu vraisemblable qu'EGL revende le gaz provenant du golfe Persique à des intermédiaires ou à des entreprises helvétiques. Pour des raisons à la fois de marché et d'infrastructure.
Pour rappel, le contrat signé par la société de trading zurichoise EGL, propriété de l'électricien Axpo, porte sur vingt-cinq ans. Il prévoit, dès 2012, la livraison, par Nigec, de 5,5 milliards de mètres cubes de gaz par an. A noter que, dès 2009, la Nigec procédera à de «petites livraisons ponctuelles», ainsi que le dit Lilly Frei, porte-parole d'EGL, en fonction de l'offre iranienne et de la demande des clients d'EGL.
Tout ou presque pour l'Italie
Entre 2009 et 2012, ces clients se situeront exclusivement «dans le Sud-Ouest européen», confirme-t-on chez EGL. A partir de 2012, au moins 80% seront destinés au marché italien, où EGL exploite d'ores et déjà une centrale thermique à gaz et planifie la construction de trois centrales supplémentaires. EGL se positionne ainsi de façon optimale sur le marché transalpin. Un marché sur lequel le gazier Eni dispose d'un quasi-monopole, que l'Union européenne est résolue à combattre. Il convient d'ailleurs de relever qu'Eni, allié au géant russe Gazprom, était un concurrent d'EGL pour le contrat iranien.
Ce qu'EGL ne parviendra pas à vendre en Italie devrait être destiné à d'autres marchés méditerranéens, a priori aux pays situés le long du futur gazoduc TAP (Trans-Adriatic Pipeline). La Suisse n'en bénéficiera-t-elle donc pas du tout? «Il se peut que nous ayons des clients suisses. Tout dépend de la demande», indique Lilly Frei.
Dans les faits, il est peu vraisemblable que des acheteurs helvétiques se pressent au portillon. Pour des raisons de marché tout d'abord. Une poignée de centrales à gaz pourraient voir le jour en Suisse, afin d'assurer l'approvisionnement en électricité. Mais la société Axpo, propriétaire d'EGL, a annoncé l'été dernier qu'elle renonçait à cette option. Pour l'heure, les projets concrets, à Chavalon (VS) et à Cornaux (NE), sont conduits par EOS et le Groupe E. Ces concurrents d'Axpo voudront sans doute éviter de s'approvisionner via EGL.
Des considérations infrastructurelles entrent également en ligne de compte. Le gazoduc qui traverse la Suisse relie la mer du Nord à l'Italie. Et le flux gazier se fait précisément dans ce sens. Inverser ce flux est, d'un point de vue purement technique, envisageable. Néanmoins, ce «pipeline» est d'ores et déjà surexploité en direction de l'Italie, pays sur lequel pèse la menace d'une pénurie d'électricité autrement plus sérieuse que celle que la Suisse tente d'anticiper à l'horizon 2015-2020.
Selon un spécialiste, la Suisse est appelée à diversifier ses fournisseurs. Et les milieux économiques veulent à tout prix éviter de tomber dans la dépendance de la Russie, qui couvre aujourd'hui 15 à 20% des besoins helvétiques. Il est cependant plus vraisemblable que la Suisse s'approvisionne en Azerbaïdjan. Une déclaration d'intention a d'ailleurs été signée avec cet autre petit pays neutre.
Un rôle très indirect
En outre, soulignent les professionnels du secteur, des discussions s'imposent surtout avec les pays voisins, afin de développer les réseaux d'acheminement. Pour l'heure, conviennent-ils, la Suisse dispose d'une situation extrêmement stratégique, au cur du réseau européen et «en amont» de l'Italie. Elle ne consomme que le sixième du gaz qui passe par le pays, et sa consommation n'équivaut qu'à 0,7% de la consommation européenne. Donc, tant que l'Europe - et notamment les voisins situés au nord et à l'ouest - parvient à s'approvisionner, la Suisse sera servie. A cette lumière, le contrat iranien joue, très indirectement, un rôle. Mais de là à clamer, comme l'a fait EGL dans un premier temps, qu'il en allait de l'avenir de la Suisse... De là à insinuer, comme le fait Micheline Calmy-Rey, que la signature de ce contrat permettra «d'assurer le bien-être et la sécurité des Suisses...»
EDITORIAL, Le Temps, Pierre Veya, Mercredi 16 avril 2008: Sous les apparences
Les Suisses peuvent se rassurer et les Américains se taire. L'accord gazier signé avec l'Iran, qui a fait tant de vagues, concerne très peu les intérêts de la Suisse. En tous les cas, pas à court ni à moyen terme, et probablement même pas à long terme. L'entreprise signataire EGL utilisera la quasi-totalité du gaz importé d'Iran pour alimenter les centrales électriques italiennes. La sécurité de l'approvisionnement de la Suisse n'est donc pas directement en jeu, du moins pas dans une mesure significative ou vitale. Le contrat paraphé par la Suisse pour le compte d'EGL a bien une dimension commerciale privée, mais il améliorera en priorité la sécurité énergétique de... l'Italie. Concrètement, le commerçant d'électricité EGL, contrôlé par la société parapublique Axpo, a obtenu des diplomates suisses l'aide que tout Etat gazier exige pour entrer en négociation avec une entreprise. Mais EGL n'a jamais négocié au nom des intérêts suisses, ainsi que le confirme l'association faîtière chargée de cette tâche par les cantons et la Confédération. Et rien ne l'y pousse d'ailleurs. Le groupe Axpo n'a-t-il pas explicitement renoncé à des centrales électriques alimentées au gaz en Suisse?
Cette mise au point est nécessaire car certaines déclarations ont pu laisser croire que la Suisse avait signé un accord stratégique majeur pour son propre compte. A l'avenir, diplomates et industriels devraient se montrer plus prudents lorsqu'ils évoquent la portée de tels contrats. La réalité du monde est plus complexe. La sécurité de l'approvisionnement de la Suisse passe effectivement, à long terme, par l'accès aux gisements de gaz de Russie, d'Asie centrale et d'Iran. Mais cette tâche ne pourra être menée à bien que par les routes et des contrats d'acheminement établis sur des bases multilatérales. L'idée de négocier seul son indépendance énergétique nationale est une pure fiction, entretenue trop souvent par des sociétés privées qui tentent d'assurer, de manière tout à fait légitime, leurs parts de marché.
«On m'a accusée de parler avec le diable»
Micheline Calmy-Rey: «Notre dialogue avec la Chine à propos des droits de l´homme doit continuer.» (photo: Eddy Mottaz)
RELATIONS INTERNATIONALES. La ministre des Affaires étrangères évoque les griefs qui lui ont été adressés.
Le Temps, Valérie de Graffenried, D.S. Miéville, Mardi 15 avril 2008
La ministre des Affaires étrangères a essuyé plusieurs critiques et accusations ces derniers temps. Elle y répond. Micheline Calmy-Rey évoque également la question des droits de l'homme en Chine ainsi que le dossier européen. Entretien.
Le Temps: Avez-vous pris les récentes attaques (Congrès juif mondial, Anti-Defamation League, UDC, Yossi Beilin...) à propos de votre voyage en Iran comme une remise en cause de votre politique étrangère? La plupart vous visaient directement et pas le Conseil fédéral...
Micheline Calmy-Rey: Reste qu'il m'appartient de concrétiser la politique étrangère du Conseil fédéral. Je n'ai pas pris ces accusations comme une remise en cause, parce qu'elles sont grotesques. Elles ne correspondent pas aux faits. Le contrat gazier avec l'Iran est tout à fait conforme aux sanctions décidées par les Nations unies, il ne viole aucune disposition. D'autres Etats commercent d'ailleurs avec l'Iran, comme la France, la Grèce, l'Italie. L'Union européenne est le premier partenaire commercial de l'Iran. A Téhéran, il y a des voitures françaises dans tous les coins de rue. Et je n'ai jamais entendu porter d'accusations contre ces Etats...
- Vous voulez dire qu'il y a une large part d'hypocrisie dans ces accusations?
- Je vous laisse le soin du commentaire. Je m'étonne simplement que l'on critique la Suisse pour quelque chose que font beaucoup d'autres Etats. La Suisse aussi a le droit de défendre ses intérêts stratégiques. La politique étrangère énergétique a de plus en plus d'importance dans les relations bilatérales et multilatérales. Chaque Etat a intérêt à diversifier ses sources d'approvisionnement et ses fournisseurs. La Suisse importe la totalité de son énergie fossile, il n'y a donc rien de plus logique qu'elle veille à ses intérêts. En outre, il ne s'agit pas d'un accord signé avec la Confédération, mais avec une entreprise privée. J'aurais fait la même chose pour n'importe quelle entreprise suisse se trouvant dans un contexte concurrentiel extrêmement dur. Le but des Affaires étrangères est en fin de compte d'assurer la sécurité et le bien-être des Suissesses et des Suisses.
- Mais fallait-il vraiment aller en Iran?
- Oui: pour défendre nos intérêts stratégiques. Pourquoi moi? Tout simplement parce que les Affaires étrangères ont de multiples contacts avec les Iraniens, d'une part, et avec les membres permanents du Conseil de sécurité et l'Allemagne, d'autre part, sur le dossier du nucléaire. Les atouts de la diplomatie suisse mis au service des intérêts énergétiques du pays ont permis la signature du contrat.
- Le climat politique s'est durci, particulièrement depuis le 12 décembre. Est-ce que cela a des répercussions sur la politique extérieure et votre marge de manuvre?
- La nécessité d'avoir une ouverture vers ce qui se passe ailleurs, d'augmenter notre influence sur les évolutions futures d'un monde globalisé, intervient dans un contexte où l'on a plutôt tendance à être nostalgique d'une époque où les décisions qui influent sur notre vie quotidienne se prenaient dans un cadre purement national. Cette nostalgie fait figure de contrepoison à la globalisation et rend nos initiatives plus visibles et plus difficiles. Mais cela ne date pas de ces derniers mois. J'ai ressenti dès mon entrée en fonction, trois mois avant l'éclatement de la crise irakienne, cette tension entre la tentation de croire que l'on peut tout régler sur le plan national, où nous avons bâti une démocratie directe et des institutions uniques au monde, et la nécessité de se projeter à l'extérieur pour défendre nos intérêts. La polémique a été plus vive récemment à propos de l'Iran et du Kosovo, mais je trouve plutôt positif que l'on puisse en débattre ouvertement.
- Parlons de la Chine. Le DFAE a fait preuve de fermeté en condamnant les violations des droits de l'homme et en exprimant sa «profonde préoccupation» après les émeutes de Lhassa, alors que le Conseil fédéral est resté très prudent. Cette «répartition des rôles» vous convient-elle?
- Le DFAE a effectivement condamné les violences à l'égard des populations civiles le 15 mars dernier. Mais nous n'avons pas fait de lien avec la tenue des Jeux olympiques. Le Conseil fédéral a lui pris position dans ce contexte-là. Il a rappelé que la Suisse prônait la voie du dialogue et a réaffirmé sa position en faveur d'une seule Chine. Il a également constaté que tous les Etats s'étaient engagés à respecter les droits humains, engagement contenu dans la Charte des Nations unies. Et cela vaut aussi pour la Chine.
- N'auriez-vous pas voulu plus de fermeté de la part du Conseil fédéral?
- L'affaire du Tibet est l'expression de quelque chose de sensible dans les relations internationales, l'universalité des droits humains s'opposant souvent à une conception de la souveraineté des Etats. On peut d'ailleurs se demander si les manifestations d'aujourd'hui sont susceptibles d'avoir des retombées positives sur le respect des droits humains ou si elles rendent au contraire la situation plus difficile pour leurs défenseurs.
- La Suisse mène depuis 1991 un «dialogue» sur les droits de l'homme avec la Chine. Mais ses résultats sont peu visibles et on peine à comprendre à quoi il sert vraiment...
- La Suisse est un pays qui croit à la médiation et au dialogue, par opposition à une stratégie d'isolement. On peut légitimement se poser la question de l'utilité de ces dialogues et aussi celle de savoir «jusqu'où faut-il dialoguer?» Les dialogues bilatéraux sur les droits humains sont difficiles. Les discussions, les négociations sans fin valent la peine aussi longtemps que l'espoir peut être fondé d'atteindre une meilleure compréhension et quelques résultats. Si cela n'est pas le cas, nous devons alors nous demander quels seraient les avantages ou désavantages d'une stratégie différente. Avec la Chine, le bilan global est contrasté. Et, précisément pour cette raison, nous voulons poursuivre ce dialogue. Nous menons aussi un tel dialogue avec l'Iran depuis 2003. Nous n'avons pas encore réussi à concrétiser des programmes pour l'instant. Lors de mon récent voyage en Iran, j'ai précisément insisté sur ce point avec mes interlocuteurs.
- Une plus grande fermeté du Conseil fédéral aurait-elle pu nuire à ce dialogue?
- Je vous rappelle que le DFAE a condamné les violences à l'encontre de la population civile tibétaine. Cela étant, avec la Chine, nous avons des relations politiques intenses, qui se sont institutionnalisées à travers un Memorandum of Understanding. Cela nous permet d'aborder régulièrement nombre de sujets, y compris ceux où il y a divergence de vues. Pour beaucoup, cet acharnement à rechercher les progrès par petits pas concrets est difficile à comprendre. Certains estiment qu'il faudrait hausser le ton beaucoup plus souvent. Mais la voie suisse est celle du dialogue. Nous parlons avec tout le monde, certains m'ont même accusée de parler avec le diable. Il est vrai, la voie du dialogue est souvent ingrate, ardue. Heureusement, suffisamment d'exemples de réussite nous inspirent le courage de poursuivre dans cette voie.