Or nazi et or soviétique

Curieusement, ceux qui dénonçaient l'or «nazi» comme Jean Ziegler, n'ont jamais protesté contre l'or soviétique vendu dès l'après-guerre à Zürich, celui-ci sans aucun doute de l'or des morts du goulag!


La perception de la question

© Jean-Jacques BOUQUET, historien 
d'autres articles intéressant sur http://www.memo.fr/article.asp?ID=PAY_SUI_CON_025

Eclairages

Le regard porté sur l'action humanitaire de la Suisse reflète la subjectivité de la perception de l'histoire. Pendant longtemps, on a considéré avant tout l'accueil des enfants, l'envoi de colis, l'œuvre de la Croix-Rouge. Puis on s'est aperçu que des profiteurs de guerre s'étaient enrichis, que des entreprises suisses avaient employé des travailleurs forcés dans leurs filiales allemandes, que des candidats à l'asile, refoulés, s'étaient donné la mort devant le poste frontière ; on prit connaissance de l'existence du "J" infamant fugurant sur le passeport des juifs allemands, du traitement réservé à Grüninger ; un historien souligna même que Guisan n'avait jamais terminé ses études.

Une campagne contre la Suisse

C'est alors qu'éclata la campagne menée par certains milieux américains et par le Congrès juif mondial. Les accusations portaient sur quatre points principaux : la Suisse a prolongé la guerre ; elle a reçu de l'or « volé » ; elle a refoulé des juifs, elle en a spolié d'autres.

De 1996 à 1998, les attaques furent d'une rare violence ; dirigées par le sénateur républicain Alfonse d'Amato et le magnat des médias et de l'alcool Edgar Bronfmann, président du Congrès juif mondial et grand bailleur de fonds du parti démocrate, elles reçurent l'appui de l'administration Clinton, de juristes et de médias. « Il s'agit du pire vol de l'histoire de l'humanité », affirma Bronfmann, qui réclama aux banques suisses 3 milliards de dollars et brandit la menace d'une « guerre totale » ; il fut relayé par le président de l'Agence juive mondiale, Avraham Burg (« la Suisse neutre était la banque des nazis »), la BBC, la télévision romande (L'honneur perdu de la Suisse), des livres aux titres fracassants (La Suisse, l'or et les morts), la presse populaire.

Les fonds en déshérence

Qu'était-ce que ces « fonds en déshérence » ? Les comptes à numéro n'avaient pas, comme on l'a affirmé, été introduits dans les banques pour protéger leurs clients contre l'espionnage des nazis, mais plutôt pour les mettre à l'abri des curiosités du fisc. Après la guerre, on s'aperçut que nombre d'entre eux, dont on ne connaissait pas les titulaires, n'avaient plus subi de mouvement depuis des années ; on avait lieu de supposer que leurs propriétaires avaient, au moins en partie, été victimes de l'holocauste.

En 1962, gouvernement et parlement firent devoir aux banques de rechercher ces avoirs dont on était sans nouvelles. 7'000 requêtes furent présentées, 961 acceptées, quelque 11 millions restitués. C'était peu ; il faut dire qu'il n'était pas toujours facile de savoir qui étaient les ayants droit et surtout s'ils étaient seuls : on se souvenait de « l'affaire Paderewski » . Le pianiste était mort en 1941 sur les bords du Léman ; la justice vaudoise avait attribué sa fortune à sa sœur qui mourut elle-même peu après aux Etats-Unis en disposant de ses biens ; or, on retrouva après la guerre un demi-frère et une demi-sœur vivant en Pologne.

Dans les années 90, des plaintes collectives furent déposées auprès de la justice américaine - qui s'attribue une compétence universelle.

On parla de milliards. Le chef des finances de la ville de New York affirma: « Certaines banques suisses ont vidé des comptes de victimes de l'holocauste ». Une commission indépendante, qui reçut le nom de son président, Paul Volcker, fut nommée ; les grandes banques suisses, menacées de boycott - elles réalisent 4 milliards de profits annuels avec leurs affaires américaines - préférèrent transiger : elles versèrent 1,25 milliard de dollars.

La montagne accoucha d'une souris: en 2001, le tribunal arbitral avait distribué 65 millions aux ayants droit et prélevé 32 millions pour ses propres frais.

La commission Bergier

Les autorités suisses réagirent tard et mal. Le Conseil fédéral, peu à l'aise à cause du problème des réfugiés, fut dépassé par les événements. Il sacrifia son ambassadeur à Washington et désavoua son président, Jean-Pascal Delamuraz, lorsque celui-ci en 1996 parla de « chantage ». Il mit sur pied une Commission indépendante d'experts en 1997. Composée de 5 Suisses et 4 étrangers, elle rendit son rapport final en 2002.

Le retour de balancier était inévitable. On se mit à critiquer le rapport, à contester la composition et surtout les méthodes de la commission ; elle avait été faite pour mettre un petit pays à genoux. Son président lui-même, le professeur à l'Ecole polytechnique de Zurich Jean-François Bergier, éminent médiéviste et spécialiste de l'histoire économique, reconnut : « Les chercheurs en histoire contemporaine - en particulier les jeunes chercheurs - sont soucieux de briser les tabous et de corriger les idées reçues. C'est ainsi qu'ils espèrent se profiler ».

Deux citations du rapport illustrent la différence de traitement que vous rencontrerez, selon que vous soyez puissant ou misérable : « En fermant la frontière de plus en plus sévèrement (.), les autorités de la Suisse ont réellement contribué à la réalisation de l'objectif des nationaux-socialistes » ; mais aussi : « Les Alliés auraient-ils pu au cours de la guerre venir en aide aux victimes des camps d'extermination ? (.) Les Etats et les armées avaient d'autres priorités ».

L'or nazi n'existe pas

Les mots ne sont pas innocents
Pendant la crise déclenchée par les milieux américains hostiles à la Suisse, ouvrages à sensation et journaux dominicaux parlèrent à satiété de «l'or nazi». L'expression n'aurait eu de sens que si le métal en question avait été lié au parti, s'il en avait constitué le trésor particulier. Or, il s'agissait des réserves de l'Etat allemand, gérées par la Reichsbank.

On peut parler d'or de la République espagnole à partir du moment où les dirigeants le transportèrent à Moscou plutôt que de le laisser au gouvernement franquiste ; mais on ne dira pas pour autant « l'or socialo-communiste ».

Moyens de paiement

Le franc suisse joua durant le conflit un rôle hors de proportion avec la taille du pays et de son économie. Des quatre moyens de paiement internationaux utilisés en 1939 : dollar, livre, or et, jusqu'à un certain point, franc suisse, les deux premiers sont soumis au contrôle des changes ; quant à l'or, le blocus décrété par les Alliés et le contre-blocus de l'Axe en rendent le transport difficile.
Le franc suisse, monnaie d'un pays non-belligérant, est convertible. Il devient le mode de paiement privilégié pour les fournisseurs de l'Allemagne en produits stratégiques - Espagne, Portugal, Turquie, Roumanie. Le Reich se procure des francs en vendant de l'or. Jusqu'en 1941, il utilise le canal des banques commerciales suisses ; les dirigeants de la Banque nationale sont heureux d'être tenus à l'écart, principalement pour des raisons politiques.

Contrecoup d'une mesure américaine

Tout changea en juin 1941, après que les Etats-Unis eurent décrété le gel des avoirs suisses, y compris l'encaisse métallique déposée chez eux - pour des raisons de sécurité, les réserves avaient été déplacées à Londres et surtout à New-York. Le Portugal, craignant que cette mesure n'entraîne une baisse du franc suisse, veut être payé en or. Le cours du métal monte, la BNS voit l'encaisse disponible en Suisse diminuer de 38% en six mois. Elle demande donc à la Reichsbank de lui en vendre. D'aucuns ont dit que les Américains ont poussé la BNS dans les bras de la Reichsbank ; en tout cas, les achats d'or permirent à la couverture de remonter.

Origine de l'or

Le montant de l'or ainsi absorbé peut être estimé à 1,2 ou 1,3 milliard. D'où provenait-il ? Des réserves que la Reichsbank possédait en 1939, en partie ; de celui dont elle s'était emparée en Belgique et aux Pays-Bas, d'autre part. Le gouverneur pro-nazi de la Banque de Hollande, nommé par l'occupant, « cède » son or à l'Allemagne. L'or belge, lui, avait été déposé à la Banque de France, envoyé au Sénégal, ramené en France et remis à la Reichsbank à la demande du gouvernement de Vichy. Selon le jurisconsulte de la Confédération, en 1946, cet or n'est « ni pillé, ni volé, ni même enlevé par suite d'une pression violente viciant la volonté du dépositaire français, mais livré volontairement par la Banque de France moyennant une promesse de garantie de l'Etat français ». D'autres considéreront qu'il s'agit bel et bien d'un pillage, d'autres encore diront que l'or a été « prélevé par droit de guerre ». En tout cas, la Reichsbank falsifia les lingots en les fondant et les antidatant, pour leur donner un air « allemand ».

La BNS connaissait-elle l'origine douteuse du métal ? Pour l'or hollandais, certainement pas ; pour les 379 millions d'or belge, des bruits circulaient.Mais on pouvait soutenir qu'au 1,5 milliard des réserves allemandes de 1939 s'étaient ajoutés les achats accomplis régulièrement en 1940-41 en URSS et au Japon. La voie suivie par la BNS semble se situer entre la naïveté et le cynisme : dans le doute, on pouvait concilier les impératifs économiques de l'achat d'or « allemand » et la sécurité juridique de l'acquisition. La BNS achetait du reste aussi de l'or aux Alliés ; il devenait donc difficile - neutralité oblige - de refuser celui de l'autre camp.

Règlement (provisoire) de la question

Après la guerre, les Alliés formulèrent des revendications liées à la question de l'or belge ; les négociations aboutirent en 1946 à l'accord de Washington: la Suisse versa 250 millions, au titre de « contribution volontaire » à la reconstruction de l'Europe ; la somme, en tout cas, ne fut pas remise à la Belgique. Le paiement devait entraîner pour contrepartie l'abandon de toute prétention liée aux transactions sur l'or durant la guerre.

Différentes formes de dissuasion

La monnaie joua un rôle de dissuasion important pour le maintien de l'indépendance du pays. On peut imaginer à la rigueur une Suisse occupée continuant de livrer des marchandises à l'Allemagne - encore qu'une invasion eût causé des dommages, notamment aux tunnels alpins ; mais les transactions monétaires impliquaient l'existence du franc, donc d'un Etat distinct du Reich , s'appuyant sur une volonté et une capacité de défense militaire suffisantes. Dissuasions militaire et financière se complétaient.

Bibliographie

Philippe Marguerat, La Suisse face au IIIe Reich, Lausanne 1991
Michel Fior, La Banque nationale suisse et ses achats d'or à l'Allemagne : un débat qui reste ouvert, in Revue suisse d'histoire, 1999

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