Affaire Eizenstat: le passé neutralisé
Sylvie Arsever, Le Temps, Lundi 16 décembre 2002
Un drapeau suisse recouvert de lingots d'or qui transforment la croix blanche en croix gammée. Telle est l'illustration en forme d'amalgame du livre que Stuart Eizenstat consacre à la lutte des survivants de la Shoah pour obtenir des réparations dans différents pays d'Europe dont la Suisse. Au moment où, après le long travail de la Commission Bergier, on pouvait avoir le sentiment, dans ce pays, d'être enfin en mesure de regarder le passé avec des yeux apaisés, le camouflet fait mal. Tout ça, tout cet effort visant à dégager notre histoire récente des images d'Epinal, pour se retrouver au bout du compte confrontés aux mêmes caricatures?
L'indignation aussitôt manifestée aussi bien par Kaspar Villiger que par Joseph Deiss risque toutefois fort de résonner dans le désert. Parce qu'aux Etats-Unis la liberté d'expression est un bien constitutionnel jalousement protégé. Et parce qu'on s'y soucie comme d'une guigne des sentiments d'un petit pays perdu au centre de l'Europe.
On peut se consoler en invoquant la liberté de ton qui doit dominer un débat démocratique sur le passé. On peut aussi remarquer que, dans ce débat souvent miné, quelque chose est en train de changer.
Pendant longtemps, et c'est une partie importante du malaise qu'a suscité l'affaire des fonds juifs, le débat n'était, justement, pas libre. Il était parsemé de tabous, liés au caractère incommensurable de la Shoah. A l'aune de cette tragédie, toute tentative de discuter ou de relativiser les responsabilités apparaissait comme un ergotage sacrilège. Aujourd'hui, ces tabous sont affaiblis. Les interprétations à l'emporte- pièce et les amalgames du style de celui qui fait l'actualité aujourd'hui ont paradoxalement contribué à banaliser l'image de la Shoah. Ce n'est pas une bonne nouvelle mais c'est un fait. La bonne nouvelle, c'est que les Suisses, sortis grâce à leur réexamen de l'histoire du non-dit qui les paralysait, peuvent désormais protester sans états d'âme contre les attaques injustes et passer rapidement à autre chose.
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Eizenstat sest excusé pour le choix de la couverture de son livre Justice imparfaite. Joseph Deiss nen a même pas pris acte. |
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Stuart Eizenstat est déçu que sa lettre dexcuses à Joseph Deiss, au sujet de la couverture controversée de son ouvrage, nait pas été publiée, a rapporté le journal dominical SonntagsZeitung. A Berne, on affirme que la missive était personnelle.
Le fax arrivé lundi et contenant la lettre dexcuses de lancien sous-secrétaire dEtat américain, était adressée personnellement au ministre des Affaires étrangères Joseph Deiss, a indiqué hier le porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) Manuel Sager. Il nétait donc pas question de la publier. Cest à lexpéditeur et non au récepteur de décider si un message personnel est déstiné à être publié. Si M.Eizenstat voulait que sa lettre soit publiée, il aurait pu la rédiger lui-même sous forme de communication ouverte, a précisé M.Sager.
M.Eizenstat sest montré déçu que le DFAE nait pas réagi jusquici à son message dexcuses. Dans sa lettre, il regrette lirritation suscitée par la couverture de son ouvrage "Imperfect justice", portant sur les fonds en déshérence. Celle-ci représente une croix gammée formée de lingots dor sur le drapeau suisse.
Le Conseil fédéral, qui avait dénoncé le "mauvais goût" de cette image, a annoncé jeudi quil renonçait à engager une action en justice aux Etats-Unis pour exiger le retrait du livre de M.Eizenstat. Le droit américain ne contient en effet pas de dispositions permettant dempêcher la publication de louvrage sous cette couverture. Pour sa part, lUDC avait appelé la Confédération à refuser lentrée en Suisse de M.Eizenstat, lors du Forum de Davos en janvier. Ce dernier sest entre-temps déclaré prêt à revoir avec les éditeurs la couverture pour les versions en français et en allemand, qui sont en préparation.
Pourquoi une telle fermeté n'a-t-elle pas régné lors du début de l'attaque du Congrès juif mondial!
Franz Steinegger pourrait répondre, lui qui a laissé tombé "son ami" Delamuraz lors de la manoeuvre l'accusant d'antisémitisme suite à l'article de la Tribune de Genève du 31 décembre 1996: "Fonds juifs et or nazi : Delamuraz dénonce une formidable volonté de déstabiliser la Suisse".
Relisez l'article pour comprendre que Jean-Pascal Delamuraz avait entièrement raison!