Un autre point de vue étouffé, celui de Jean-Philippe Chenaux dans L'Agefi du 2 mars 2005 car ce journaliste met le doigt sur des omissions flagrantes de la commission Bergier qui s'est spécialisée dans les faits à charge.


Culpabiliser les Suisses, mais pour quoi faire ?

L’historien américain David Wyman considère comme «incontestable» qu’«en matière d’accueil des réfugiés, la Suisse a été, si l’on tient compte de sa faible étendue, plus généreuse que n’importe quel pays, hormis la Palestine» (L’abandon des juifs, Flammarion, 1987). «Il n’y a pas beaucoup de pays qui peuvent se prévaloir d’en avoir sauvé tant», confirme pour sa part Gerhard Riegner, ancien représentant du Congrès juif mondial à Genève, dans son ouvrage Ne jamais désespérer (Cerf, 1998). On cherchera en vain ces témoignages capitaux dans le Rapport final de la Commission Bergier publié il y a trois ans, comme on y cherchera vainement la moindre trace des rapports Santschi-Flückiger-Bagnoud et Fivaz-Silbermann, montrant que la frontière genevoise était loin d’être hermétiquement fermée à partir d’août 1942, ou des travaux d’Henry Spira, qui tient pour aberrant de compter comme «refoulements» les départs du territoire suisse via Genève vers la France libérée, dès septembre 1944. On y trouve en revanche l’allégation infamante que «les autorités de la Suisse ont réellement contribué à la réalisation de l’objectif des nationaux-socialistes». Le 22 mars 2002, en présentant le Rapport final à la presse, M. Bergier affirmait derechef que «la politique de nos autorités a contribué à la réalisation de l’objectif nazi le plus atroce: l’Holocauste».

C’est sur la base de ces conclusions du Rapport Bergier, et en ignorant délibérément des témoignages comme ceux de Wyman et Riegner ou les études genevoises, que M. Israël Singer, président du Comité exécutif du Congrès juif mondial, a cru pouvoir parler de «crime» à propos de la neutralité de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale. M. Bergier a riposté en condamnant cet «écart de langage» et en demandant à la Suisse officielle ou à la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI) de remettre les choses au point. La Suisse officielle, hormis une timide déclaration de Madame Calmy-Rey, n’a pas bougé: «Il s’agit de propos tenus par une personne privée et les faits sont connus», s’est borné à déclarer le porte-parole du Conseil fédéral. Le président de la FSCI et des représentants du monde politique suisse ont protesté, mais plusieurs d’entre eux l’ont fait en invoquant le «travail de mémoire» sur cette période réalisé par… le Rapport Bergier!

Autrement dit, on renvoie M. Singer à un document dont la conclusion infamante a directement inspiré ses propos injurieux. Frank Bridel, ancien rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne, parle à juste titre d’«un piège qui se referme» et d’«un piège mis à la disposition de tous ceux qui auront intérêt à le refermer» (Entreprise romande du 25.2.2005).

C’est en effet un piège à usages multiples, de toute évidence prêt à resservir. L’efficacité de ce piège profite de l’existence d’une structure de pensée profondément marquée par le sentiment de culpabilité, structure qui contribue de son côté à la renforcer. Dans les années 90, les représentants de divers intérêts financiers et stratégiques ont instrumentalisé l’Holocauste pour la réalisation d’objectifs qui leur étaient propres, principalement l’affaiblissement de la place financière suisse et de son secret bancaire. Demain, ce sont peut-être les relations entretenues par la Suisse avec l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid qui tiendront la vedette, en attendant d’autres actions d’envergure susceptibles d’affaiblir la Suisse, et avec elle l’Europe. Objectivement parlant, les accusations injurieuses de M. Singer sur la neutralité suisse contribuent à entretenir le feu sous la braise.

(Jean-Philippe Chenaux, L'Agefi du 2 mars 2005)

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