D'autres textes intéressants à: http://www.hec.unil.ch/jlambelet/docs.html#article dont une critique du rapport final de la Commission Bergier; paru dans l'International History Review, numéro de septembre 2004.
Parmi les agents de la 5e colonne en Suisse du Congrès juif mondial, la commission Bergier:

« (
) Il existe en Suisse depuis les années 70 un sentiment dominant qui méprise la patrie, la nation. Il sexprime à travers des slogans comme «700 ans, ça suffit», «La Suisse nexiste pas» ou dans le rejet de lexposition nationale. Aujourdhui si lon dit quon est patriote, on passe pour une antiquité (
) Aujourdhui certains politiciens nosent même pas dire quils aiment la Suisse ! »
Uli Windisch, professeur de sociologie à lUNIGE, dans Le Temps du 17 septembre 1999
La question suivante sera notre point de départ : pourquoi laffaire des fonds en déshérence, qui sest déclenchée en 1995-96, a-t-elle suivi le cours quelle a suivi et pourquoi sest-elle achevée en 1999 par ce quil faut bien appeler la déconfiture de la Suisse ? Sur ce dernier point, on peut soutenir que la Suisse a peut-être essuyé à cette occasion la pire défaite et la pire humiliation de son histoire depuis loccupation par la France révolutionnaire en 1798.
Prenons par exemple lépisode Jagmetti : sous la pression de lopinion publique internationale et dune grande partie des médias nationaux, le gouvernement dun pays indépendant, souverain et neutre force ou peu importe accepte la démission dun de ses ambassadeurs chevronnés et dévoués dont tout le crime avait été de dire, dans une communication interne, que le pays se trouvait face à une situation de quasi-guerre impossible de ne pas évoquer dans ce contexte limage du lapin terrifié par le cobra. Ou encore, prenons lépisode Delamuraz que tout le monde se rappelle et où labsence de fermeté dâme et desprit de corps du Conseil fédéral contraignit le Président sortant de la Confédération à présenter des excuses hypocrites et humiliantes, qui ne trompèrent dailleurs personne. Que les grandes banques suisses, prises en otage aux USA, se soient finalement inclinées et aient cédé au chantage, cest une chose quon peut comprendre (encore quon peut se demander ce qui serait arrivé si le Conseil fédéral avait pris fait et cause pour elles et les avait soutenues fermement). Mais que le gouvernement et la classe politique dun pays indépendant, souverain et neutre naient pas mieux résisté est une tout autre chose, infiniment plus grave. De nombreux témoignages indiquent que limage de la Suisse à létranger et dans le pays même a grandement souffert de ce quil faut bien appeler de viles capitulations, encore que certains sondages (ainsi, aux USA) tendent à relativiser la chose. Ce nest en tout cas pas ce à quoi on se serait attendu de la part dun pays certes petit, mais qui se faisait traditionnellement fort de savoir résister à plus puissant que lui lorsque son bon droit était en jeu. Ce qui a été gravement mis à mal ici est avant tout limage que le peuple suisse se fait ou se faisait de lui-même. Par ailleurs, ce Waterloo helvétique a pris valeur dexemple au plan international, comme on sait, en particulier pour lAllemagne et la France (mais pas pour lEspagne et le Portugal, pays où lon a encore le sens de lEtat et aussi une certaine fierté nationale). Conclusion sur ce point : alors quil est fort possible que le principal problème international de ces prochaines décennies sera comment résister à un certain hégémonisme américain qui, à terme, pourrait compromettre gravement léquilibre planétaire, la Suisse a manqué une occasion de faire la démonstration que même un petit pays peut, lorsquil est fort de son bon droit et se montre uni, tenir tête victorieusement à une grande puissance. Il y avait pourtant des précédents, comme celui de la Finlande, alliée de lAllemagne nazie pendant la dernière guerre mondiale : en 1944-45, alors quune Union Soviétique victorieuse aurait pu sans peine aucune la satelliser complètement comme elle fit de tous les pays dEurope orientale, certaines sources font dire à Staline Staline ! qu« une petite nation qui met tant dacharnement à défendre son indépendance mérite égards et considération ». En outre, ces capitulations suisses étaient très probablement évitables : si la Suisse sétait défendue fermement, efficacement et intelligemment, elle aurait tôt ou tard pu compter sur la sympathie que lopinion publique américaine accorde traditionnellement à un underdog qui se défend avec courage, acharnement et habileté. En dautres termes, une Suisse qui aurait résisté et se serait battue aurait probablement fini par avoir gain de cause. Aujourdhui, un certain « lâche soulagement » (Léon Blum, au lendemain de Munich) et une certaine forme damnésie volontaire (on ne veut plus entendre parler de tout cela) sobservent dans beaucoup de milieux politiques et économiques de Suisse, mais quon ne sy trompe pas : ce qui sest passé entre 1995-96 et 1999 pourrait bien avoir à terme des conséquences très graves pour la cohésion du pays, voire pour son existence en tant quentité étatique car « das Schweizer Haus ist vielleicht ein Zelt »,5 comme le disait la NZZ dans un de ses éditoriaux.6 Peut-être suis-je trop pessimiste, mais cela soulève en tout cas la question : en dernier ressort, qui est responsable de cette incroyable et honteuse déconfiture?
Avant de tenter de répondre à cette question, nous mettrons en fait que la Suisse navait en réalité pas grand-chose à se reprocher, quil sagisse de sa politique générale pendant la dernière guerre mondiale, de sa diplomatie et de sa défense, de ses relations économiques et monétaires, du comportement de ses banques et de sa pratique envers les réfugiés voir les différentes études que jai consacrées à ces sujets. On se souvient de Clémenceau disant que la guerre est chose trop sérieuse pour quon la laisse aux militaires. Par analogie, je dirai que lhistoire est chose trop sérieuse pour quon la laisse à (certains) historiens. Quoi quil en soit, cela soulève derechef la question : qui est responsable ?
Les grandes organisations juives en général et le CJM en particulier ? Il est certes vrai (Raoul Hilberg) que cest la première fois, semble-t-il, que des organes juifs ont eu recours au chantage sur une grande échelle comme moyen de négociation. Il est aussi vrai que lanti-antisémitisme ambiant donnait à ces organisations une arme redoutable quil leur aurait peut-être été difficile de laisser au fourreau.7 A mon avis, ces organisations juives nont cependant pas été et ne sont pas sages de leur propre point de vue, car elles sont en train de détruire, ou ont déjà partiellement détruit, un très précieux capital de sympathie, y compris peut-être aux USA (cf. lagacement certain et récurrent du gouvernement américain envers Israël, du moins sous la première administration Bush, sinon sous celle de Clinton). On se souvient que pendant la guerre du Yom Kippour/Ramadan en 1973, peu après que les forces égyptiennes eurent réussi à franchir le Canal de Suez, surprenant les forces israéliennes et les prenant à revers, Moshe Dayan fit irruption dans la cuisine (sic) de Golda Meir pour lui annoncer que tout était perdu et quun nouvel Holocauste se préparait. Israël a néanmoins été sauvé grâce en partie au savoir-faire militaire dAriel Sharon, mais surtout grâce à un pont aérien américain qui lui a fourni in extremis les armes et équipements dont il avait besoin pour redresser la situation. Pour les nations, lunité de temps nest pas lannée ni même la décennie, mais le siècle. En toute probabilité, Israël aura donc de nouveau, une fois ou lautre dans les années ou décennies à venir, besoin quon laide et ce pays aura alors besoin dun certain capital de sympathie, cest-à-dire dun très précieux actif quil aurait mieux valu laisser intact. Néanmoins, on peut penser que les grandes organisations juives nont, après tout, rien fait de plus que de promouvoir leurs intérêts en utilisant des méthodes et procédés qui sont monnaie courante aux USA. A mon avis, ce ne sont donc pas elles qui sont responsables en premier de tout cela.
Serait-ce alors les autorités suisses en général et le Conseil fédéral en particulier ? Là, nous sommes déjà plus près de la cible. Risquons un parallèle audacieux : en comparaison du Conseil fédéral pendant la guerre, celui de 1995/6-99 a été lamentable, il faut bien le dire ; ou inversement, celui de 1938-45 a été héroïque. Désarroi, absence de leadership, etc., du moins jusquà la création de la task force. Rôle central de M. Flavio Cotti.8 Aucun doute que les autorités nationales, le Conseil fédéral et M. Cotti en particulier portent une lourde responsabilité. Toutefois, ce nest pas ces autorités que jincriminerais en dernier ressort, mais bien plutôt la (dys)intelligentsia helvétique.
A cet égard, mon point de départ nest pas très original : la Suisse nest pas un pays naturel, mais le fruit dune volonté de vivre ensemble. Et de fait, quoi de commun entre, mettons, un Genevois et un citoyen dAppenzell I.R. ? Quatre langues sans compter celles des étrangers , deux religions dominantes, des sensibilités culturelles différentes : la Suisse est une collection de minorités hétérogènes qui, heureusement, sentrecroisent souvent (si tous les Romands étaient catholiques et tous les Alémaniques protestants, la Suisse nexisterait probablement pas). Cette idée de la Suisse en tant que Willensnation nest pas fausse, mais il faut quand même la tempérer un peu :
* une certaine unité géographique (souvent oubliée ou ignorée) ;
* une plus grande unicité « ethnique » quon ne le croit souvent : en fait, Alémaniques et Latins ont plus de gènes en commun quils ne le pensent généralement.
Néanmoins, acceptons cette notion de « Suisse, petit pays non naturel ». Ce sera mon premier point.
Mon deuxième point a trait aux attitudes des intellectuels ou, si lon préfère, de lintelligentsia suisses, par quoi on entend les écrivains, les publicistes, les artistes, les gens des médias, beaucoup denseignants plus que les professionnels tels les ingénieurs, les médecins, les managers, les économistes, etc. Ce que nous allons voir à ce sujet comprend nécessairement des généralisations. Cela concerne une majorité de lintelligentsia, mais avec quand même pas mal dexceptions (cf. problème général de la moyenne et de sa variance : plus la variance est grande et moins la moyenne a un sens ou, si vous préférez, plus la variance est petite et plus la moyenne veut dire quelque chose).
A cet égard, je vous soumets lhypothèse quil y a peu de pays où cette « élite intellectuelle » souffre, à lendroit de sa propre communauté nationale, dune désaffection aussi forte et profonde que celle quon observe en Suisse. Les intellectuels français, par exemple, peuvent être à couteaux tirés et se critiquer férocement les uns les autres, ou critiquer tout aussi férocement le gouvernement du moment, etc. ; mais, avec quelques exceptions, ils se reconnaissent quand même en la France, ils sy identifient, ou pour parler plus simplement ils aiment leur pays ou, en tout cas, ne le détestent ni ne le méprisent. Ainsi, Sartre ou Camus pouvaient être très critiques envers certains aspects de la politique française du moment (Algérie), mais ils restaient malgré tout français. Autant quon sache, il en va essentiellement de même dans beaucoup dautres pays Italie, Espagne, Russie, Suède, etc.9
LAllemagne est un cas différent, mais pour la raison compréhensible dun passé historique fort lourd.
Un autre exemple de désaffection de lintelligentsia nationale est lAngleterre des années 1920 et 1930. A lépoque, le Bloomsbury set (du nom dun quartier de Londres) était lélite intellectuelle dominante : Virginia et Leonard Woolf, John Meynard Keynes, Lytton Strachey, E. M. Forster, Aldous Huxley, Bertrand Russell, George Bernard Shaw, etc. Au risque renouvelé de généraliser, on peut dire que cet ensemble de personnalités, par ailleurs fort brillantes et fécondes, avait divorcé davec son pays tel quil était à lépoque. Cest ce qui incita Churchill à écrire alors : « Les problèmes les plus graves dont nous souffrons aujourdhui ne viennent pas de lextérieur. Ils proviennent bien plutôt de latmosphère dauto-abaissement injustifié dans laquelle une partie influente de nos intellectuels nous a plongés. Si nous perdons la foi en nous-mêmes, nous précipiterons notre propre fin. »
Cest très certainement cette atmosphère, créée par un groupe numériquement peu nombreux mais très influent, qui a sous-tendu la désastreuse politique dappeasement envers Hitler et lAllemagne nazie, laquelle politique a pu bénéficier dun très large consensus, on la peut-être un peu oublié. Cest aussi dans cette ambiance, pour prendre un exemple particulièrement frappant, que le club de discussion (la debating society) dun des colleges dOxford (ou de Cambridge ?) a pu débattre, vers 1936, de la motion suivante : « This house will not fight for King and Country ! », motion qui fut adoptée à une large majorité. Par ailleurs, cest un fait que les espions recrutés à lépoque par la Guépéou ou le NKVD (Philby, Maclean et compagnie) avaient grandi et sétaient formés dans latmosphère de Bloomsbury.
Il faut cependant reconnaître que ces Anglais de lépoque avait une excuse : ils avaient été profondément traumatisés par le Première Guerre mondiale, qui pour les Britanniques reste « la » grande guerre, avec tous ses carnages inutiles (en raison principalement des déficiences du haut commandement militaire : Haig, « lions led by donkeys », etc.), une guerre qui avait décimé la fleur de la jeunesse britannique.
La Suisse na bien évidemment pas le même passé sur la conscience que lAllemagne et elle na jamais rien vécu daussi traumatisant que les massacres de 1914-18 lont été pour lAngleterre.
Néanmoins, la profonde désaffection de (tant) dintellectuels suisses vis-à-vis de leur pays ne date pas daujourdhui. En voici, pour commencer, quelques exemples plus ou moins lointains :
* Charles-Ferdinand Ramuz (aujourdhui sur les billets de la BNS) se demandant, dans un article de la revue Esprit paru en 1937 : « Au fond, quest-ce que la Suisse pour nous ? Notre vraie patrie, cest bien plutôt le Pays de Vaud, une courbe du Léman vers Saint-Saphorin, etc. » (citation de mémoire). Incidemment, cela lui coûta semble-t-il le prix Nobel de littérature, car à lépoque lAcadémie dOslo consultait les gouvernements et le Conseil fédéral fit opposition, en raison dudit article.
* Si lon remonte plus haut, même Gottfried Keller a connu quelques moments de faiblesse puisquil se serait exprimé ainsi, en 1872 à Zurich, dans un toast porté à un professeur de médecine allemand : « Dites aux Allemands que lorsquils vivront sous une constitution tolérant des entités différentes et diverses, le temps pourrait venir où nous autres Suisses pourrions aussi faire retour au Reich germanique et au Kaiser ». Idée reprise en 1902 par Ferdinand Vetter, professeur de lUniversité de Berne, affirmant, lors dune cérémonie en Allemagne (inauguration du musée national germanique de Nuremberg), que la Suisse était une « province spirituelle de lAllemagne ». Mais il ne faut pas sexagérer la portée des propos de Gottfried Keller ; dans son cas, il y a bien dautres choses, autrement plus importantes, sur lautre plateau de la balance.
* En remontant plus haut encore, on connaît ou on ne connaît souvent pas les divers commentaires méprisants, voire injurieux, de Rousseau sur les Vaudois, les Zurichois, et même les Genevois10 contrebalancés dans une certaine mesure, il est vrai, par ses descriptions dithyrambiques des paysages suisses.
Mais ces exemples relativement anciens ne sont rien en comparaison avec ce quon a pu observer, enregistrer et subir plus récemment, dont voici un petit échantillon :
* Exposition de Séville en 1992 : « Suiza non existe ». Auteur : le peintre Ben Vautier ; notez ses explications postérieures : « On peut fabriquer une culture commune, se retrouver autour dune idée, comme celle dun pays propre et qui fonctionne. Mais cela reste virtuel. La réalité profonde repose sur la langue, car chaque langue porte en elle sa propre vision du monde ». Donc, la Suisse nexiste pas parce quelle est multilingue et na pas de langue nationale (encore que lalémanique
)
* Ou et là on va être un peu iconoclaste prenons Friedrich Dürrenmatt et, par exemple, sa Visite de la vieille dame sans doute une assez bonne pièce de théâtre, mais dont largument de fond est une dénonciation un peu trop facile des Spiessbürger helvétiques. Il y a aussi son « célèbre » discours de Prague où il comparait la Suisse à
une prison (on sait la réaction du Président tchèque). Le problème nest pas le talent de Dürrenmatt en tant quécrivain et dramaturge, talent qui est certain, mais lusage quil en a fait dans sa difficile relation avec son pays.
* Et que ne pourrait-on dire de Max Frisch, lautre « grand » de la littérature alémanique ? Voir par exemple son Dienstbüchlein (Livret de service), Andorra, etc.
* Ou encore de Blaise Cendrars : « (
) Cendrars a rejeté la Suisse. Il a dailleurs affirmé être né à Paris ».11
* Ou prenons, à une tout autre échelle, Georges Baumgartner, correspondant de la RSR et de la TSR à Tokyo, déclarant devant le club des correspondants de presse étrangers au Japon dont il sollicitait la deuxième vice-présidence en 1997 : « (
) Je nai pas choisi la couleur de mon passeport (
) ». pour conclure : « Pardonnez-moi dêtre Suisse ». Avoir honte de son pays et le dire publiquement ne lui a dailleurs pas servi à grand-chose, car il na plus été réélu par la suite.
* Et puis il y a Adolf Muschg, écrivain et professeur au Poly de Zurich, déclarant en réaction à J.-P. Delamuraz qui avait fait observer quAuschwitz nétait pas en Suisse : « Auschwitz nest pas seulement partout, mais aussi en Suisse », ajoutant quil nétait pas nécessaire davoir le regard mauvais pour « reconnaître dans lAuschwitz dautrefois, tel quil a existé réellement, certains aspects de la pas très réelle Suisse daujourdhui, avec ses fenêtres décorées de géraniums et sa pointilleuse propreté » (article dans le Tagesanzeiger ; titre de son livre de 1997 : Wenn Auschwitz in der Schweiz liegt. Fünf Reden eines Schweizers an seine und keine Nation).
* Petit épisode caractéristique autant que sordide : en janvier 1997, lécrivain bernois Hans Ulrich Schwaar (alors âgé de 77 ans) a le toupet décrire une «lettre de lecteur» dans laquelle il sengage en faveur de J.-P. Delamuraz, lequel venait de dénoncer le chantage dont la Suisse faisait lobjet dans laffaire des fonds juifs. Résultat : les conférences que cet écrivain devait donner sont décommandées et il fait lobjet dun boycott général de la part de ses collègues.
* Dans le même contexte (interview de JPD à la fin de 1996), il faut mentionner le vertueux ou, plus exactement, le tristement célèbre « Manifeste du 21 janvier 1997» qui, à peine rédigé à toute vitesse par huit personnalités dont Nils de Dardel, recueillit rapidement la signature de plus de deux cents intellectuels suisses (dont Peter Bichsel, Adolf Muschg, Yvette ZGraggen, Dimitri, Christiane Brunner, Hans Ulrich Jost,
) Quil y ait bien eu chantage est aujourdhui généralement reconnu. Or, le manifeste en question sappliquait à dénoncer
la montée dantisémitisme que les propos de M. Delamuraz ne manqueraient pas de provoquer ! Et cela à un moment où la Suisse se trouvait insultée, en particulier dans les médias anglo-saxons, comme peu de pays et dEtats lont jamais été, y compris en temps de guerre par exemple, dans le New York Post : « La Suisse donne envie de vomir
» ; ou encore dans le New York Times après le massacre de Louxor : « Cela apprendra aux Suisses que leur passeport à croix rouge ne les protège pas de tout » ; et cela à un moment où un gouvernement étranger, celui des Etats-Unis, publiait un document officiel (premier rapport Eizenstat) contenant des accusations aussi graves que fallacieuses envers la Suisse.
* Et que penser de Ruth Dreifuss disant : « Que la Suisse survive ou non, en tant quEtat, à lintérieur dun plus grand ensemble mimporte relativement peu. Ce qui est essentiel est que cet ensemble soit fédéraliste ».
* Et rappelez-vous le slogan qui fit florès en 1991 : « 700 ans, ça suffit ».
* Etc., etc., sans même mentionner ces intellectuels ou prétendus tels qui, comme Jean Ziegler, ont fait de lantihelvétisme leur principal argument de vente à létranger (bien sûr, M. Ziegler affirme quil na rien contre le peuple suisse, « qui est formidable », mais que ce sont les autorités, les banques, les «élites bourgeoises» qui sont en cause. Qui est-ce que cela trompe ?)
Mais arrêtons là cette affligeante énumération, cet écurant florilège et remarquons plutôt bien que cela ait été peu relevé jusquici à quel point tout cela est paradoxal :
Dune part, la Suisse na guère dunité naturelle et elle résulte avant tout dune volonté de vivre ensemble, cest-à-dire dun acte intellectuel ; dautre part, ce sont les intellectuels de ce pays intellectuel qui manifestent, pour la plupart, une profonde désaffection à son endroit !
Pourquoi ce paradoxe ? Là, on entre dans le domaine de la spéculation et des hypothèses. Personnellement, je pense quil sagit dune réaction instinctive, se situant au niveau des tripes plus quà celui du cortex. Au fond deux-mêmes, ces intellectuels souffrent de ne pas être insérés dans un grand milieu culturel homogène et porteur. Cest ce qui explique que la plupart dentre eux ne demanderaient pas mieux que de voir la Suisse se fondre dans le magma européen et, en fait, disparaître en tant que telle. Mais ils ne peuvent ou ne veulent pas sidentifier à un petit pays hétérogène, multilingue et indépendant, alors que ce serait normalement à eux de maintenir et daffermir lidentité suisse, avec tout lesprit critique quon veut, mais sans la remettre en cause en tant que telle.
Autre paradoxe : le peuple, surtout en Suisse alémanique, est majoritairement beaucoup plus conscient de et attaché à la spécificité helvétique, cest-à-dire ce que la Suisse peut avoir dexceptionnel ou, en tout cas, dinhabituel en tant quEtat et que collectivité nationale. Le peuple est donc, me semble-t-il, plus intelligent et plus lucide que les intellectuels. Cela signifie aussi et on peut trouver cela fort inquiétant quil y a en Suisse un profond divorce entre élites intellectuelles et peuple, un divorce qui va en se creusant.
Dernier paradoxe : sans tomber dans lauto-encensement, il faut reconnaître et on peut montrer objectivement que la Suisse est, dans son ensemble, un assez « bon pays », meilleur ou, en tout cas, moins mauvais que la plupart à niveau et qualité de vie ; efficacité de léconomie privée et publique ; environnement ; capital humain, marché du travail, emploi et chômage ; vie culturelle très active et décentralisée ; moins de criminalité et beaucoup moins de corruption quailleurs et tout le reste, qui fait que tant détrangers (et de Suisses de létranger) trouvent le pays si attrayant. Et pourtant cest précisément ce « bon pays » qui se retrouve avec des élites intellectuelles profondément aliénées.
Conclusion : plutôt quà une vraie intelligentsia, nous avons en réalité affaire à une «dysintelligentsia» ou, si lon préfère, à une bande de pharisiens et de philistins, en outre pas très intelligents, pour ne pas dire carrément bêtes. Lintellectuel, lartiste ou lécrivain moyen peut, comme dans le cas de F. Dürrenmatt, écrire des romans policiers divertissants ou des pièces de théâtre acceptables, mais être complètement à côté de la plaque quand il saventure dans dautres domaines (économique et politique, en particulier) auxquels il ne connaît rien ou pas grand-chose : comme il a été dit, une semi-culture est pire que pas de culture du tout. Car lintellectuel moyen sait tout, nest-ce pas, ou il a en tout cas un avis sur tout.
Post-scriptum
Ci-dessus, il est question des «intellectuels» suisses ou, plus précisément, de beaucoup dentre eux. Il serait peut-être plus exact de parler de la classe politico-médiatico-intellectuelle (ci-après : classe PMI) ou de sa plus grande partie.
Cest certainement cette classe qui contribue le plus à former lopinion publique, laquelle est aujourdhui toute puissante dans nos sociétés alphabétisées exemple récent parmi beaucoup dautres : la réaction du gouvernement Jospin dans laffaire des vaches folles (comme la écrit quelquun, il ny a pas que les vaches qui sont folles) ; autre exemple : Shell vs Greenpeace (Greenwar, selon certains), la capitulation de la première devant la seconde (alors que dans laffaire de la plate-forme de forage en Mer du Nord tous les arguments rationnels, scientifiques et juridiques étaient du côté de Shell), puis le virage à 1800 de la publicité de cette dernière.
Cest aussi la classe PMI qui définit le politically correct (PC), cet incroyable phénomène dintolérance intellectuelle, ce « terrorisme de la vertu » (Tugendterror) qui fait penser à la censure exercée par le parti des dévots au XVIIe siècle (voir p.ex. Les provinciales de Pascal, Madame de Maintenon, Tartufe, etc.) et qui peut faire penser que voyez-vous, Cher Monsieur nous vivons une bien triste époque
Quand le PC a fait son apparition vers le début des années 1980, venant des universités américaines12 (comme cest si souvent le cas en matière de modes intellectuelles et de changements dans lair du temps), jai personnellement trouvé cela tellement ridicule et rétrograde que jai cru que cela ne durerait pas et ne prendrait pas en Europe et encore moins en Suisse. Eh bien, non ! Cela a pris en Suisse aussi et a duré.
Quelques cas despèces dans les média, sans être en rien exhaustif :
* Des gens comme Jacques Pilet : pas un article de lui où la Suisse nest pas montrée du doigt, tournée en ridicule, etc. Et certains en Suisse romande se vantent dêtre allés à lécole avec lui.
* Certains titres à répétition dans Le Temps qui montrent toujours la Suisse et les Suisses du doigt ;
* Leffarement et le mépris des médias ou de la plupart dentre eux quand comme il arrive souvent le peuple a (selon eux) mal voté lors de telle ou telle consultation populaire ;
* Daniel Monnat à la TSR (affaire de lémission de Temps présent intitulée Lhonneur perdu de la Suisse) ;
* Etc., etc.
Parmi les intellectuels :
* voir plus haut.
Du côté des politiciens, on peut penser à des gens comme Peter Bodenmann, Christiane Brunner, Nils de Dardel, Christian Grobet, etc. Comme vous le remarquez, ce sont là des politiciens et politiciennes de gauche. Quid de celles et de ceux qui ont été élus par les citoyennes et citoyens du centre et de droite, et qui sont censés représenter ces derniers ?
A ce sujet, une constatation ou en tout cas une hypothèse : il est frappant de voir combien parmi ces politiciens et politiciennes du centre et de droite souffrent dune sorte de complexe de la gauche cest comme sils savaient dans leur for intérieur quau fond, au plan des idées, cest la gauche qui a raison. Un exemple : la plupart sont pour une adhésion à lUE, dont le moins quon puisse dire est quelle nest pas populaire et, semble-t-il, de moins en moins populaire dans la grande masse des citoyennes et citoyens, du moins en Suisse alémanique.
Doù un autre et assez grave paradoxe : il y a aujourdhui, depuis assez longtemps et peut-être pour assez longtemps encore, une majorité conservatrice ou bourgeoise de 60-70% parmi les citoyennes et citoyens suisses, bien que cela ne soit pas une constante absolue et que, sur certains sujets (la prétendue protection des locataires, par exemple), la majorité peut quelquefois se transformer en une (forte) minorité. A noter que cela serait peut-être différent si les étrangers avaient le droit de vote.
Le résultat est quil y a un décalage entre, dune part, la partie P de la classe PMI, y compris celle qui se situe en principe au centre et à droite, et dautre part, la plus grande partie du peuple, même sil est (encore ?) exagéré de parler de divorce. (Bien entendu, le même décalage existe aussi, et sans doute davantage, dans le cas de lensemble de la classe PMI.) Pour prendre un exemple, cela se voit et se verra sans doute bientôt en matière dadhésion à lUE. Cest sans doute aussi parce que la classe PMI en général et sa partie P en particulier sont de plus en plus ? en porte-à-faux par rapport au peuple que lUDC a enregistré une si forte poussée lors des dernières élections fédérales, du moins en Suisse alémanique (car les UDC romandes nont pour le moment pas grand-chose à avoir avec le parti alémanique ou, en tout cas, son aile zurichoise). A ce sujet, ne croyez pas que ce sont surtout les classes moyennes, moyennes-supérieures et supérieures qui, outre-Sarine, ont voté pour lUDC ; en réalité, il semble bien que les grands bataillons se sont recrutés plus bas dans léchelle sociale.