Les pharisiens ou la dysintelligentsia suisse

Jean-Christian Lambelet
Exposé lors de l’Assemblée générale du ‘Cercle histoire vécue’, 11 mai 2000, Berne 

D'autres textes intéressants à: http://www.hec.unil.ch/jlambelet/docs.html#article dont une critique du rapport final de la Commission Bergier; paru dans l'International History Review, numéro de septembre 2004.

Parmi les agents de la 5e colonne en Suisse du Congrès juif mondial, la commission Bergier:


« ( …) Il existe en Suisse depuis les années 70 un sentiment dominant qui méprise la patrie, la nation. Il s’exprime à travers des slogans comme «700 ans, ça suffit», «La Suisse n’existe pas» ou dans le rejet de l’exposition nationale. Aujourd’hui si l’on dit qu’on est patriote, on passe pour une antiquité (…) Aujourd’hui certains politiciens n’osent même pas dire qu’ils aiment la Suisse ! »

Uli Windisch, professeur de sociologie à l’UNIGE, dans Le Temps du 17 septembre 1999 

La question suivante sera notre point de départ : pourquoi l’affaire des fonds en déshérence, qui s’est déclenchée en 1995-96, a-t-elle suivi le cours qu’elle a suivi et pourquoi s’est-elle achevée en 1999 par ce qu’il faut bien appeler la déconfiture de la Suisse ? Sur ce dernier point, on peut soutenir que la Suisse a peut-être essuyé à cette occasion la pire défaite et la pire humiliation de son histoire depuis l’occupation par la France révolutionnaire en 1798. 

Prenons par exemple l’épisode Jagmetti : sous la pression de l’opinion publique internationale et d’une grande partie des médias nationaux, le gouvernement d’un pays indépendant, souverain et neutre force ou – peu importe – accepte la démission d’un de ses ambassadeurs chevronnés et dévoués dont tout le ‘crime’ avait été de dire, dans une communication interne, que le pays se trouvait face à une situation de quasi-guerre – impossible de ne pas évoquer dans ce contexte l’image du lapin terrifié par le cobra. Ou encore, prenons l’épisode Delamuraz que tout le monde se rappelle et où l’absence de fermeté d’âme et d’esprit de corps du Conseil fédéral contraignit le Président sortant de la Confédération à présenter des excuses hypocrites et humiliantes, qui ne trompèrent d’ailleurs personne. Que les grandes banques suisses, prises en otage aux USA, se soient finalement inclinées et aient cédé au chantage, c’est une chose qu’on peut comprendre (encore qu’on peut se demander ce qui serait arrivé si le Conseil fédéral avait pris fait et cause pour elles et les avait soutenues fermement). Mais que le gouvernement et la classe politique d’un pays indépendant, souverain et neutre n’aient pas mieux résisté est une tout autre chose, infiniment plus grave. De nombreux témoignages indiquent que l’image de la Suisse à l’étranger et dans le pays même a grandement souffert de ce qu’il faut bien appeler de viles capitulations, encore que certains sondages (ainsi, aux USA) tendent à relativiser la chose. Ce n’est en tout cas pas ce à quoi on se serait attendu de la part d’un pays certes petit, mais qui se faisait traditionnellement fort de savoir résister à plus puissant que lui lorsque son bon droit était en jeu. Ce qui a été gravement mis à mal ici est avant tout l’image que le peuple suisse se fait ou se faisait de lui-même. Par ailleurs, ce Waterloo helvétique a pris valeur d’exemple au plan international, comme on sait, en particulier pour l’Allemagne et la France (mais pas pour l’Espagne et le Portugal, pays où l’on a encore le sens de l’Etat et aussi une certaine fierté nationale). Conclusion sur ce point : alors qu’il est fort possible que le principal problème international de ces prochaines décennies sera comment résister à un certain hégémonisme américain qui, à terme, pourrait compromettre gravement l’équilibre planétaire, la Suisse a manqué une occasion de faire la démonstration que même un petit pays peut, lorsqu’il est fort de son bon droit et se montre uni, tenir tête victorieusement à une grande puissance. Il y avait pourtant des précédents, comme celui de la Finlande, alliée de l’Allemagne nazie pendant la dernière guerre mondiale : en 1944-45, alors qu’une Union Soviétique victorieuse aurait pu sans peine aucune la ‘satelliser’ complètement comme elle fit de tous les pays d’Europe orientale, certaines sources font dire à Staline – Staline ! – qu’« une petite nation qui met tant d’acharnement à défendre son indépendance mérite égards et considération ». En outre, ces capitulations suisses étaient très probablement évitables : si la Suisse s’était défendue  fermement, efficacement et intelligemment, elle aurait tôt ou tard pu compter sur la sympathie que l’opinion publique américaine accorde traditionnellement à un underdog qui se défend avec courage, acharnement et habileté. En d’autres termes, une Suisse qui aurait résisté et se serait battue aurait probablement fini par avoir gain de cause. Aujourd’hui, un certain « lâche soulagement » (Léon Blum, au lendemain de Munich) et une certaine forme d’amnésie volontaire (on ne veut plus entendre parler de tout cela) s’observent dans beaucoup de milieux politiques et économiques de Suisse, mais qu’on ne s’y trompe pas : ce qui s’est passé entre 1995-96 et 1999 pourrait bien avoir à terme des conséquences très graves pour la cohésion du pays, voire pour son existence en tant qu’entité étatique – car « das Schweizer Haus ist vielleicht ein Zelt »,5 comme le disait la NZZ dans un de ses éditoriaux.6 Peut-être suis-je trop pessimiste, mais cela soulève en tout cas la question : en dernier ressort, qui est responsable de cette incroyable et honteuse déconfiture? 

Avant de tenter de répondre à cette question, nous mettrons en  fait que la Suisse n’avait en réalité pas grand-chose à se reprocher, qu’il s’agisse de sa politique générale pendant la dernière guerre mondiale, de sa diplomatie et de sa défense, de ses relations économiques et monétaires, du comportement de ses banques et de sa pratique envers les réfugiés – voir les différentes études que j’ai consacrées à ces sujets. On se souvient de Clémenceau disant que la guerre est chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux militaires. Par analogie, je dirai que l’histoire est chose trop sérieuse pour qu’on la laisse à (certains) historiens. Quoi qu’il en soit, cela soulève derechef la question : qui est responsable ? 

Les grandes organisations juives en général et le CJM en particulier ? Il est certes vrai (Raoul Hilberg) que c’est la première fois, semble-t-il, que des organes juifs ont eu recours au chantage sur une grande échelle comme moyen de ‘négociation’. Il est aussi vrai que ‘l’anti-antisémitisme’ ambiant donnait à ces organisations une arme redoutable qu’il leur aurait peut-être été difficile de laisser au fourreau.7 A mon avis, ces organisations juives n’ont cependant pas été et ne sont pas sages de leur propre point de vue, car elles sont en train de détruire, ou ont déjà partiellement détruit, un très précieux capital de sympathie, y compris peut-être aux USA (cf. l’agacement certain et récurrent du gouvernement américain envers Israël, du moins sous la – première – administration Bush, sinon sous celle de Clinton).  On se souvient que pendant la guerre du Yom Kippour/Ramadan en 1973, peu après que les forces égyptiennes eurent réussi à franchir le Canal de Suez, surprenant les forces israéliennes et les prenant à revers, Moshe Dayan fit irruption dans la cuisine (sic) de Golda Meir pour lui annoncer que tout était perdu et qu’un nouvel Holocauste se préparait. Israël a néanmoins été sauvé grâce en partie au savoir-faire militaire d’Ariel Sharon, mais surtout grâce à un pont aérien américain qui lui a fourni in extremis les armes et équipements dont il avait besoin pour redresser la situation. Pour les nations, l’unité de temps n’est pas l’année ni même la décennie, mais le siècle. En toute probabilité, Israël aura donc de nouveau, une fois ou l’autre dans les années ou décennies à venir, besoin qu’on l’aide et ce pays aura alors besoin d’un certain capital de sympathie, c’est-à-dire d’un très précieux ‘actif’ qu’il aurait mieux valu laisser intact. – Néanmoins, on peut penser que les grandes organisations juives n’ont, après tout, rien fait de plus que de promouvoir leurs intérêts en utilisant des méthodes et procédés qui sont monnaie courante aux USA. A mon avis, ce ne sont donc pas elles qui sont responsables en premier de tout cela. 

Serait-ce alors les autorités suisses en général et le Conseil fédéral en particulier ? Là, nous sommes déjà plus près de la cible. Risquons un parallèle audacieux : en comparaison du Conseil fédéral pendant la guerre, celui de 1995/6-99 a été lamentable, il faut bien le dire ; ou inversement, celui de 1938-45 a été héroïque. Désarroi, absence de leadership, etc., du moins jusqu’à la création de la ‘task force’. Rôle central de M. Flavio Cotti.8 Aucun doute que les autorités nationales, le Conseil fédéral et M. Cotti en particulier portent une lourde responsabilité. Toutefois, ce n’est pas ces autorités que j’incriminerais en dernier ressort, mais bien plutôt la (dys)intelligentsia helvétique. 

A cet égard, mon point de départ n’est pas très original : la Suisse n’est pas un pays ‘naturel’, mais le fruit d’une volonté de vivre ensemble. Et de fait, quoi de commun entre, mettons, un Genevois et un citoyen d’Appenzell I.R. ? Quatre langues – sans compter celles des étrangers –, deux religions dominantes, des sensibilités culturelles différentes : la Suisse est une collection de minorités hétérogènes qui, heureusement, s’entrecroisent souvent (si tous les Romands étaient catholiques et tous les Alémaniques protestants, la Suisse n’existerait probablement pas). Cette idée de la Suisse en tant que Willensnation n’est pas fausse, mais il faut quand même la tempérer un peu : 

* une certaine unité géographique (souvent oubliée ou ignorée) ;

* une plus grande unicité « ethnique » qu’on ne le croit souvent : en fait, Alémaniques et Latins ont plus de gènes en commun qu’ils ne le pensent généralement.

Néanmoins, acceptons cette notion de « Suisse, petit pays non naturel ». Ce sera mon premier point. 

Mon deuxième point a trait aux attitudes des intellectuels ou, si l’on préfère, de l’intelligentsia suisses, par quoi on entend les écrivains, les publicistes, les artistes, les gens des médias, beaucoup d’enseignants – plus que les professionnels tels les ingénieurs, les médecins, les managers, les économistes, etc. Ce que nous allons voir à ce sujet comprend nécessairement des généralisations. Cela concerne une majorité de l’intelligentsia, mais avec quand même pas mal d’exceptions (cf. problème général de la moyenne et de sa variance : plus la variance est grande et moins la moyenne a un sens ou, si vous préférez, plus la variance est petite et plus la moyenne veut dire quelque chose). 

A cet égard, je vous soumets l’hypothèse qu’il y a peu de pays où cette « élite intellectuelle » souffre, à l’endroit de sa propre communauté nationale, d’une désaffection aussi forte et profonde que celle qu’on observe en Suisse. Les intellectuels français, par exemple, peuvent être à couteaux tirés et se critiquer férocement les uns les autres, ou critiquer tout aussi férocement le gouvernement du moment, etc. ; mais, avec quelques exceptions, ils se reconnaissent quand même en la France, ils s’y identifient, ou – pour parler plus simplement – ils aiment leur pays ou, en tout cas, ne le détestent ni ne le méprisent. Ainsi, Sartre ou Camus pouvaient être très critiques envers certains aspects de la politique française du moment (Algérie), mais ils restaient malgré tout français. Autant qu’on sache, il en va essentiellement de même dans beaucoup d’autres pays – Italie, Espagne, Russie, Suède, etc.9 

L’Allemagne est un cas différent, mais pour la raison compréhensible d’un passé historique fort lourd. 

Un autre exemple de désaffection de l’intelligentsia nationale est l’Angleterre des années 1920 et 1930. A l’époque, le Bloomsbury set (du nom d’un quartier de Londres) était l’élite intellectuelle dominante : Virginia et Leonard Woolf, John Meynard Keynes, Lytton Strachey, E. M. Forster, Aldous Huxley, Bertrand Russell, George Bernard Shaw, etc. Au risque renouvelé de généraliser, on peut dire que cet ensemble de personnalités, par ailleurs fort brillantes et fécondes, avait divorcé d’avec son pays tel qu’il était à l’époque. C’est ce qui incita Churchill à écrire alors : « Les problèmes les plus graves dont nous souffrons aujourd’hui ne viennent pas de l’extérieur. Ils proviennent bien plutôt de l’atmosphère d’auto-abaissement injustifié  dans laquelle une partie influente de nos intellectuels nous a plongés. Si nous perdons la foi en nous-mêmes, nous précipiterons notre propre fin. »  

C’est très certainement cette atmosphère, créée par un groupe numériquement peu nombreux mais très influent, qui a sous-tendu la désastreuse politique d’appeasement envers Hitler et l’Allemagne nazie, laquelle politique a pu bénéficier d’un très large consensus, on l’a peut-être un peu oublié. C’est aussi dans cette ambiance, pour prendre un exemple particulièrement frappant, que le club de discussion (la debating society) d’un des colleges d’Oxford (ou de Cambridge ?) a pu débattre, vers 1936, de la motion suivante : « This house will not fight for King and Country ! », motion qui fut adoptée à une large majorité. Par ailleurs, c’est un fait que les espions recrutés à l’époque par la Guépéou ou le NKVD (Philby, Maclean et compagnie) avaient grandi et s’étaient formés dans l’atmosphère de Bloomsbury. 

Il faut cependant reconnaître que ces Anglais de l’époque avait une excuse : ils avaient été profondément traumatisés par le Première Guerre mondiale, qui pour les Britanniques reste « la » grande guerre, avec tous ses carnages inutiles (en raison principalement des déficiences du haut commandement militaire : Haig, « lions led by donkeys », etc.), une guerre qui avait décimé la fleur de la jeunesse britannique. 

La Suisse n’a bien évidemment pas le même passé sur la conscience que l’Allemagne et elle n’a jamais rien vécu d’aussi traumatisant que les massacres de 1914-18 l’ont été pour l’Angleterre. 

Néanmoins, la profonde désaffection de (tant) d’intellectuels suisses vis-à-vis de leur pays ne date pas d’aujourd’hui. En voici, pour commencer, quelques exemples plus ou moins lointains : 

* Charles-Ferdinand Ramuz (aujourd’hui sur les billets de la BNS) se demandant, dans un article de la revue Esprit paru en 1937 : « Au fond, qu’est-ce que la Suisse pour nous ? Notre vraie patrie, c’est bien plutôt le Pays de Vaud, une courbe du Léman vers Saint-Saphorin, etc. » (citation de mémoire). Incidemment, cela lui coûta – semble-t-il – le prix Nobel de littérature, car à l’époque l’Académie d’Oslo consultait les gouvernements et le Conseil fédéral fit opposition, en raison dudit article.

* Si l’on remonte plus haut, même Gottfried Keller a connu quelques moments de faiblesse puisqu’il se serait exprimé ainsi, en 1872 à Zurich, dans un toast porté à un professeur de médecine allemand : « Dites aux Allemands que lorsqu’ils vivront sous une constitution tolérant des entités différentes et diverses, le temps pourrait venir où nous autres Suisses pourrions aussi faire retour au Reich germanique et au Kaiser ». Idée reprise en 1902 par Ferdinand Vetter, professeur de l’Université de Berne, affirmant, lors d’une cérémonie en Allemagne (inauguration du musée national germanique de Nuremberg), que la Suisse était une « province spirituelle de l’Allemagne ». – Mais il ne faut pas s’exagérer la portée des propos de Gottfried Keller ; dans son cas, il y a bien d’autres choses, autrement plus importantes, sur l’autre plateau de la balance.

* En remontant plus haut encore, on connaît – ou on ne connaît souvent pas – les divers commentaires méprisants, voire injurieux, de Rousseau sur les Vaudois, les Zurichois, et même les Genevois10 –  contrebalancés dans une certaine mesure, il est vrai, par ses descriptions dithyrambiques des paysages suisses. 

Mais ces exemples relativement anciens ne sont rien en comparaison avec ce qu’on a pu observer, enregistrer et subir plus récemment, dont voici un petit échantillon : 

* Exposition de Séville en 1992 : « Suiza non existe ». Auteur : le peintre Ben Vautier ; notez ses explications postérieures : « On peut fabriquer une culture commune, se retrouver autour d’une idée, comme celle d’un pays propre et qui fonctionne. Mais cela reste virtuel. La réalité profonde repose sur la langue, car chaque langue porte en elle sa propre vision du monde ». Donc, la Suisse n’existe pas parce qu’elle est multilingue et n’a pas de langue nationale (encore que l’alémanique…) 

* Ou – et là on va être un peu iconoclaste – prenons Friedrich Dürrenmatt et, par exemple, sa Visite de la vieille dame – sans doute une assez bonne pièce de théâtre, mais dont l’argument de fond est une dénonciation un peu trop facile des Spiessbürger helvétiques. Il y a aussi son « célèbre » discours de Prague où il comparait la Suisse à … une prison (on sait la réaction du Président tchèque). Le problème n’est pas le talent de Dürrenmatt en tant qu’écrivain et dramaturge, talent qui est certain, mais l’usage qu’il en a fait dans sa difficile relation avec son pays. 

* Et que ne pourrait-on dire de Max Frisch, l’autre « grand » de la littérature alémanique ? Voir par exemple son Dienstbüchlein (Livret de service), Andorra, etc.

* Ou encore de Blaise Cendrars : « (…) Cendrars a rejeté la Suisse. Il a d’ailleurs affirmé être né à Paris ».11

* Ou prenons, à une tout autre échelle, Georges Baumgartner, correspondant de la RSR et de la TSR à Tokyo, déclarant devant le club des correspondants de presse étrangers au Japon dont il sollicitait la deuxième vice-présidence en 1997 : « (…) Je n’ai pas choisi la couleur de mon passeport (…) ». pour conclure : « Pardonnez-moi d’être Suisse ». Avoir honte de son pays et le dire publiquement ne lui a d’ailleurs pas servi à grand-chose, car il n’a plus été réélu par la suite.

* Et puis il y a Adolf Muschg, écrivain et professeur au Poly de Zurich, déclarant en réaction à J.-P. Delamuraz qui avait fait observer qu’Auschwitz n’était pas en Suisse : « Auschwitz n’est pas seulement partout, mais aussi en Suisse », ajoutant qu’il n’était pas nécessaire d’avoir le regard mauvais pour « reconnaître dans l’Auschwitz d’autrefois, tel qu’il a existé réellement, certains aspects de la – pas très réelle – Suisse d’aujourd’hui, avec ses fenêtres décorées de géraniums et sa pointilleuse propreté » (article dans le Tagesanzeiger ; titre de son livre de 1997 : Wenn Auschwitz in der Schweiz liegt. Fünf Reden eines Schweizers an seine und keine Nation).

* Petit épisode caractéristique autant que sordide : en janvier 1997, l’écrivain bernois Hans Ulrich Schwaar (alors âgé de 77 ans) a le toupet d’écrire une «lettre de lecteur» dans laquelle il s’engage en faveur de J.-P. Delamuraz, lequel venait de dénoncer le chantage dont la Suisse faisait l’objet dans l’affaire des fonds juifs. Résultat : les conférences que cet écrivain devait donner sont décommandées et il fait l’objet d’un boycott général de la part de ses collègues.

* Dans le même contexte (interview de JPD à la fin de 1996), il faut mentionner le vertueux ou, plus exactement, le tristement célèbre « Manifeste du 21 janvier 1997» qui, à peine rédigé – à toute vitesse – par huit ‘personnalités’ dont Nils de Dardel, recueillit rapidement la signature de plus de deux cents intellectuels suisses (dont Peter Bichsel, Adolf Muschg, Yvette Z’Graggen, Dimitri, Christiane Brunner, Hans Ulrich Jost, …) Qu’il y ait bien eu chantage est aujourd’hui généralement reconnu. Or, le manifeste en question s’appliquait à dénoncer … la montée d’antisémitisme que les propos de M. Delamuraz ne manqueraient pas de provoquer ! Et cela à un moment où la Suisse se trouvait insultée, en particulier dans les médias anglo-saxons, comme peu de pays et d’Etats l’ont jamais été, y compris en temps de guerre – par exemple, dans le New York Post : « La Suisse donne envie de vomir… » ; ou encore dans le New York Times après le massacre de Louxor : « Cela apprendra aux Suisses que leur passeport à croix rouge ne les protège pas de tout » ; et cela à un moment où un gouvernement étranger, celui des Etats-Unis, publiait un document officiel (premier rapport Eizenstat) contenant des accusations aussi graves que fallacieuses envers la Suisse.

* Et que penser de Ruth Dreifuss disant : « Que la Suisse survive ou non, en tant qu’Etat, à l’intérieur d’un plus grand ensemble m’importe relativement peu. Ce qui est essentiel est que cet ensemble soit fédéraliste »

* Et rappelez-vous le slogan qui fit florès en 1991 : « 700 ans, ça suffit ».

* Etc., etc., sans même mentionner ces intellectuels ou prétendus tels qui, comme Jean Ziegler, ont fait de l’antihelvétisme leur principal argument de vente à l’étranger (bien sûr, M. Ziegler affirme qu’il n’a rien contre le peuple suisse, « qui est formidable », mais que ce sont les autorités, les banques, les «élites bourgeoises» qui sont en cause. Qui est-ce que cela trompe ?)

Mais arrêtons là cette affligeante énumération, cet écœurant florilège et remarquons plutôt – bien que cela ait été peu relevé jusqu’ici – à quel point tout cela est paradoxal : 

D’une part, la Suisse n’a guère d’unité naturelle et elle résulte avant tout d’une volonté de vivre ensemble, c’est-à-dire d’un acte intellectuel ; d’autre part, ce sont les intellectuels de ce pays ‘intellectuel’ qui manifestent, pour la plupart, une profonde désaffection à son endroit ! 

Pourquoi ce paradoxe ? Là, on entre dans le domaine de la spéculation et des hypothèses. Personnellement, je pense qu’il s’agit d’une réaction instinctive, se situant au niveau des tripes plus qu’à celui du cortex. Au fond d’eux-mêmes, ces intellectuels souffrent de ne pas être insérés dans un grand milieu culturel homogène et porteur. C’est ce qui explique que la plupart d’entre eux ne demanderaient pas mieux que de voir la Suisse se fondre dans le magma européen et, en fait, disparaître en tant que telle. Mais ils ne peuvent ou ne veulent pas s’identifier à un petit pays hétérogène, multilingue et indépendant, alors que ce serait normalement à eux de maintenir et d’affermir l’identité suisse, avec tout l’esprit critique qu’on veut, mais sans la remettre en cause en tant que telle. 

Autre paradoxe : le peuple, surtout en Suisse alémanique, est majoritairement beaucoup plus conscient de – et attaché à – la spécificité helvétique, c’est-à-dire ce que la Suisse peut avoir d’exceptionnel ou, en tout cas, d’inhabituel en tant qu’Etat et que collectivité nationale. Le peuple est donc, me semble-t-il, plus intelligent et plus lucide que les intellectuels. Cela signifie aussi – et on peut trouver cela fort inquiétant – qu’il y a en Suisse un profond divorce entre élites intellectuelles et peuple, un divorce qui va en se creusant. 

Dernier paradoxe : sans tomber dans l’auto-encensement, il faut reconnaître – et on peut montrer objectivement – que la Suisse est, dans son ensemble, un assez « bon pays », meilleur ou, en tout cas, moins mauvais que la plupart  à  niveau et qualité de vie ; efficacité de l’économie privée et publique ; environnement ; capital humain, marché du travail, emploi et chômage ; vie culturelle très active et décentralisée ; moins de criminalité et beaucoup moins de corruption qu’ailleurs – et tout le reste, qui fait que tant d’étrangers (et de Suisses de l’étranger) trouvent le pays si attrayant. Et pourtant c’est précisément ce « bon pays » qui se retrouve avec des élites intellectuelles profondément aliénées. 

Conclusion : plutôt qu’à une vraie intelligentsia, nous avons en réalité affaire à une «dysintelligentsia» ou, si l’on préfère, à une bande de pharisiens et de philistins, en outre pas très intelligents, pour ne pas dire carrément bêtes. L’intellectuel, l’artiste ou l’écrivain moyen peut, comme dans le cas de F. Dürrenmatt, écrire des romans policiers divertissants ou des pièces de théâtre acceptables, mais être complètement ‘à côté de la plaque’ quand il s’aventure dans d’autres domaines (économique et politique, en particulier) auxquels il ne connaît rien – ou pas grand-chose : comme il a été dit, une semi-culture est pire que pas de culture du tout. Car l’intellectuel moyen sait tout, n’est-ce pas, ou il a en tout cas un avis sur tout.  
 
Post-scriptum
 
Ci-dessus, il est question des «intellectuels» suisses ou, plus précisément, de beaucoup d’entre eux. Il serait peut-être plus exact de parler de la ‘classe politico-médiatico-intellectuelle’ (ci-après : ‘classe PMI’) ou de sa plus grande partie. 

C’est certainement cette classe qui contribue le plus à former l’opinion publique, laquelle est aujourd’hui toute puissante dans nos sociétés alphabétisées – exemple récent parmi beaucoup d’autres : la réaction du gouvernement Jospin dans l’affaire des vaches folles (comme l’a écrit quelqu’un, il n’y a pas que les vaches qui sont folles) ; autre exemple : Shell vs Greenpeace (‘Greenwar’, selon certains), la capitulation de la première devant la seconde (alors que dans l’affaire de la plate-forme de forage en Mer du Nord tous les arguments rationnels, scientifiques et juridiques étaient du côté de Shell), puis le virage à 1800 de la publicité de cette dernière. 

C’est aussi la classe PMI qui définit le ‘politically correct’ (PC), cet incroyable phénomène d’intolérance intellectuelle, ce « terrorisme de la vertu » (‘Tugendterror’) qui fait penser à la censure exercée par le ‘parti des dévots’ au XVIIe siècle (voir p.ex. ‘Les provinciales’ de Pascal, Madame de Maintenon, Tartufe, etc.) et qui peut faire penser que – voyez-vous, Cher Monsieur – nous vivons une bien triste époque… Quand le PC a fait son apparition vers le début des années 1980, venant des universités américaines12 (comme c’est si souvent le cas en matière de modes intellectuelles et de changements dans ‘l’air du temps’), j’ai personnellement trouvé cela tellement ridicule et rétrograde que j’ai cru que cela ne durerait pas et ne ‘prendrait’ pas en Europe et encore moins en Suisse. Eh bien, non ! Cela a ‘pris’ en Suisse aussi et a duré. 

Quelques cas d’espèces dans les média, sans être en rien exhaustif :

* Des gens comme Jacques Pilet : pas un article de lui où la Suisse n’est pas montrée du doigt, tournée en ridicule, etc. Et certains en Suisse romande se vantent d’être allés à l’école avec lui.
* Certains titres à répétition dans ‘Le Temps’ qui montrent toujours la Suisse et les Suisses du doigt ;
* L’effarement et le mépris des médias ou de la plupart d’entre eux quand – comme il arrive souvent – le peuple a (selon eux) ‘mal voté’ lors de telle ou telle consultation populaire ;
* Daniel Monnat à la TSR (affaire de l’émission de ‘Temps présent’ intitulée L’honneur perdu de la Suisse) ;
* Etc., etc.

Parmi les intellectuels :

* voir plus haut.

Du côté des politiciens, on peut penser à des gens comme Peter Bodenmann, Christiane Brunner, Nils de Dardel, Christian Grobet, etc. Comme vous le remarquez, ce sont là des politiciens et politiciennes de gauche. Quid de celles et de ceux qui ont été élus par les citoyennes et citoyens du centre et de droite, et qui sont censés représenter ces derniers ?  

A ce sujet, une constatation ou en tout cas une hypothèse : il est frappant de voir combien parmi ces politiciens et politiciennes du centre et de droite souffrent d’une sorte de ‘complexe de la gauche’ – c’est comme s’ils savaient dans leur for intérieur qu’au fond, au plan des idées, c’est la gauche qui a raison. Un exemple : la plupart sont pour une adhésion à l’UE, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas populaire – et, semble-t-il, de moins en moins populaire – dans la grande masse des citoyennes et citoyens, du moins en Suisse alémanique.  

D’où un autre et assez grave paradoxe : il y a aujourd’hui, depuis assez longtemps et peut-être pour assez longtemps encore, une majorité conservatrice ou ‘bourgeoise’ de 60-70% parmi les citoyennes et citoyens suisses, bien que cela ne soit pas une constante absolue et que, sur certains sujets (la prétendue protection des locataires, par exemple), la majorité peut quelquefois se transformer en une (forte) minorité. A noter que cela serait peut-être différent si les étrangers avaient le droit de vote. 

Le résultat est qu’il y a un décalage entre, d’une part, la partie ‘P’ de la classe PMI, y compris celle qui se situe en principe au centre et à droite, et d’autre part, la plus grande partie du peuple, même s’il est (encore ?) exagéré de parler de divorce. (Bien entendu, le même décalage existe aussi, et sans doute davantage, dans le cas de l’ensemble de la classe PMI.) Pour prendre un exemple, cela se voit – et se verra sans doute bientôt – en matière d’adhésion à l’UE. C’est sans doute aussi parce que la classe PMI en général et sa partie ‘P’ en particulier sont – de plus en plus ? – en porte-à-faux par rapport au peuple que l’UDC a enregistré une si forte poussée lors des dernières élections fédérales, du moins en Suisse alémanique (car les UDC romandes n’ont pour le moment pas grand-chose à avoir avec le parti alémanique ou, en tout cas, son aile zurichoise). A ce sujet, ne croyez pas que ce sont surtout les classes moyennes, moyennes-supérieures et supérieures qui, outre-Sarine, ont voté pour l’UDC ; en réalité, il semble bien que les grands bataillons se sont recrutés plus bas dans l’échelle sociale.

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