Cet article paru dans "La Libre Belgique" du 3 avril 2008, co-signé par Michèle HIRSCH et Adelaïde LEMAIRE, avocates, est reproduit sans critique et sans modification, seulement pour faire le constat suivant: Si la Belgique a déporté 24'916 juifs [selon le film, "Modus Operandi"], une nouvelle loi "prévoit le paiement d'une rente de 241,07 € par an" si on a "perdu son père et sa mère en déportation". Sur les "1'207 revenus", les personnes pouvant en bénéficier doivent se compter sur les doigts de la main. La Suisse qui n'a pas déporté de juifs mais en a sauvés des milliers, a dû verser plus de 2 milliards sans compter la commission Bergier, les frais de recherches payés par les banques suisses, etc.
histoire et justice
Il est presque trop tard pour rendre justice aux enfants juifs de 40
http://www.lalibre.be/index.php?view=article&art_id=412210, Mis en ligne le 03/04/2008
Des survivants de la Shoah mènent un combat de principe pour que la Belgique les reconnaisse dans leur spécificité. Ils le doivent à la mémoire de leurs parents et à leur descendance. Par Michèle HIRSCH et Adelaïde LEMAIRE. Avocates
24'916. C'est le nombre d'hommes, de femmes, d'enfants juifs déportés de Belgique vers Auschwitz entre 1942 et 1944. 1'207 sont revenus. L'Etat belge a indubitablement une part de responsabilité dans la déportation des juifs de Belgique. Cela a été dit, publié dans de nombreux écrits, notamment par Maxime Steinberg, et expressément dénoncé par le Centre d'Etudes et de Documentation Guerre et société contemporaine dans un rapport présenté devant le Sénat le 13 février 2007.
Cela vient aussi d'être expliqué de manière remarquable dans un film, "Modus Operandi", qui démontre comment les autorités belges ont collaboré avec l'occupant allemand à la déportation des juifs de Belgique :
- Collaboration des autorités dans l'identification des juifs grâce aux registres élaborés et tenus à jour par les communes belges;
- Collaboration administrative également dans la mise en place d'un régime de ségrégation : apposition par les communes du cachet "Juif -Jood" sur les cartes d'identité; marquage des magasins et entreprises juives par ces mêmes autorités communales; interdiction pour les fonctionnaires juifs d'exercer leur fonction; distribution - payante - de l'étoile jaune marquée d'un J pour juif par certaines communes notamment Anvers; exclusion de tous les enfants juifs des écoles officielles.
- Collaboration par omission lorsque les autorités belges n'interviennent pas pour empêcher l'arrestation de familles entières et ferment les yeux à la déportation des juifs étrangers soit disant "mis au travail obligatoire" alors que sont convoqués des bébés, des enfants, des vieillards, des malades...;
- Collaboration par l'assistance de la police belge à la police allemande dans l'arrestation des familles et même arrestation massive de juifs, en août 1942, par la police anversoise opérant seule.
A de rares exceptions près (notamment à Bruxelles en 1942), les autorités ont, tous niveaux de pouvoir confondus, laissé faire une politique de persécution, de discrimination, de ségrégation et de déportation des juifs alors que cette politique constituait une violation fondamentale de l'ordre constitutionnel et légal belge qui leur imposait d'agir.
Le film "Modus Operandi" pointe cette chaîne de responsabilités des autorités belges dans la déportation. Il l'explique par un choix, celui de préserver les Belges en participant à la déportation des juifs dont 95 pc sont étrangers. La Belgique d'après guerre n'a pas voulu reconnaître sa responsabilité. Les conséquences de ce déni sont multiples.
La première est qu'il n'y a jamais eu de procès visant à juger de la responsabilité des organes de l'Etat dans la déportation des juifs de Belgique. La justice n'a pas fonctionné. Ce fut le règne de l'impunité.
Par ailleurs, le législateur n'a créé aucun statut légal spécifique pour les victimes juives de la Seconde Guerre mondiale. Aucune mesure particulière n'a été envisagée à leur égard. Comme le relève l'historien Maxime Steinberg, "si le législateur belge a élaboré, jusqu'en 1990, pas moins de dix-neuf statuts différents de reconnaissance des victimes de la guerre, y compris celles de Corée, il n'a jamais envisagé d'y ajouter un statut spécifique aux déportés juifs et tziganes".
Il faudra attendre la loi du 11 avril 2003 "prévoyant de nouvelles mesures en faveur des victimes de la guerre". Cette loi est nettement insuffisante dans son principe même. Elle ne s'applique pas aux 24'000 déportés "raciaux" qui ont disparu pendant la seconde guerre mondiale. Elle n'ouvre par conséquent aucun droit à leurs descendants. Pour cela, la loi devrait être revue.
Si la loi semble reconnaître néanmoins la spécificité de certaines victimes juives de la guerre, (sans mettre fin pour autant à un vide de près de 60 ans), en réalité les conditions prévues pour obtenir la rente sont à ce point excessives qu'elles en annulent paradoxalement toute portée, si symbolique soit-elle, à la loi.
En raison de l'urgence, notre propos se limite à un aspect de la loi. Nous dénonçons l'injustice qui est faite à certains enfants de déportés : les septuagénaires d'aujourd'hui.
La loi [1] prévoit le paiement d'une rente de 241,07 € par an (!) [2] avec des conditions d'attribution tellement excessives qu'il faut par exemple avoir perdu son père et sa mère en déportation pour en bénéficier, la mort d'un seul parent ne suffisant pas. Ce que nous dénonçons ici ce n'est pas uniquement la responsabilité de l'Etat belge dans la déportation des Juifs de Belgique, ni l'impunité des collaborateurs administratifs belges, pas plus que le vide législatif de près de 60 ans. Ce que nous dénonçons, par-delà ces éléments, c'est la médiocrité et l'indignité de cette loi du 11 avril 2003.
L'on peut également souligner le double langage de l'Etat belge. Officiellement, la Belgique présente ses excuses et semble ainsi reconnaître sa responsabilité. En 2002, 2005 et 2007 en effet, Guy Verhofstadt, alors Premier Ministre, a présenté les excuses de l'Etat belge au peuple juif pour la complicité de certains fonctionnaires et administrations dans l'exécution de la "Solution finale". Lors des cérémonies du 60e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz, il s'était engagé à emmener ses enfants à Auschwitz mais aussi à Yad Vashem et dans d'autres musées de la Shoah "pour voir les mêmes yeux remplis d'incompréhension et apporter un unique message : au nom de la tolérance, nous ne tolérerons plus jamais l'intolérance".
Cette attitude personnelle du Premier Ministre contraste avec la loi présentée par son gouvernement en 2003. Le gouvernement n'a, en réalité, jamais admis que la responsabilité de l'Etat était engagée pour la déportation des juifs de Belgique et n'a jamais admis le principe d'une réparation aux victimes de la Shoah.
Récemment, l'Etat belge le confirme encore dans les écrits de procédure qu'il dépose : la loi de 2003 "ne se fonde pas sur une quelconque idée de 'réparation' : les préjudices subis par les victimes civiles de la guerre ont été causés non par la Belgique, mais bien par le pouvoir occupant".
Des survivants de la Shoah ont choisi de se battre contre cette loi qui les nie. Ce n'est pas le montant de la rente qui est controversé, (quelque dérisoire qu'il soit) mais bien le fait que la loi, par les critères qu'elle impose, est vécue par les juifs qui ont subi cette persécution comme un déni de reconnaissance de la responsabilité de l'Etat à leur égard. Ils mènent un combat de principe pour que la Belgique les reconnaisse dans leur spécificité. Ils le doivent à la mémoire de leurs parents, à leurs enfants et petits enfants.
Dans un arrêt exemplaire du 4 mars 2008, la Cour constitutionnelle vient de leur donner partiellement raison. [3] La loi va devoir être modifiée.
Le temps passe.
Or la loi avait été adoptée en 2003 au bénéfice de l'urgence "compte tenu de l'âge avancé des personnes concernées par ces mesures".
Va-t-on attendre que plus personne ne soit là pour la modifier ? La dignité imposerait de simplifier la loi de 2003 et d'ouvrir à tout le moins la rente aux enfants juifs cachés pendant la guerre en Belgique ainsi qu'aux enfants juifs d'un parent mort en déportation.
S'il n'est pas encore trop tard pour que l'Etat belge reconnaisse enfin ces enfants de 40 dans leur spécificité et leur rende justice, il y a cependant urgence.
[
1] La loi prévoit qu'une rente de 241,07 € par an sera attribuée au profit des enfants juifs cachés en Belgique de 40 à 44 et des orphelins juifs dont le père "et" la mère sont morts en déportation, pour autant qu'ils aient résidé en Belgique au 1er mai 1940 "et" qu'ils soient belges au 1er janvier 2003 "et" qu'ils ne bénéficient pas d'une pension d'invalidité à charge de l'Etat belge ou d'une réparation de l'Etat allemand.
[2] Cette loi accorde la somme de 241,07 € par an alors qu'en France c'est une rente de 457 € par mois qui est allouée. Les orphelins juifs belges reçoivent moins par an que les orphelins juifs français par mois.
[3] La Cour constitutionnelle a annulé la condition en vertu de laquelle la rente ne peut être octroyée qu'à ceux qui ne bénéficient pas d'une pension d'invalidité. Les bénéficiaires d'une pension d'invalidité à charge de la Belgique ou d'une indemnisation versée par les Allemands devraient donc pouvoir bénéficier rétroactivement de la rente, dès lors qu'ils réunissent les autres conditions.