Fonds juifs et or nazi :
Delamuraz dénonce une formidable volonté de déstabiliser la Suisse.
Première page en bas de la Tribune de Genève du 31 décembre 1996.

Interview du journaliste Denis Barrelet

Quel a été le moment le plus difficile de votre année présidentielle ?
L’affaire des fonds juifs et de l’or nazi. Notre malaise est de venu des révélations, mais également pas très pures, qui en est à l’origine. Il convient d’éviter deux attitudes. La première, celle de la majesté offusquée, qui nous ferait dire que nous avons notre conscience et notre histoire pour nous. La deuxième serait d’implorer notre pardon, d’être accablé de la faute de nos prédécesseurs en plaidant coupable.

On a le sentiment que le Conseil fédéral a été pris de court.
Tout à fait. Des signes avant-coureurs existaient, mais ils ont été sous-estimés. On savait que certains sénateurs avec certains appuis consacraient plusieurs chercheurs depuis trois ans à cette recherche. Ce qui me surprend, c’est cette candeur helvétique avec laquelle nous prenons connaissance de ces attaques. Personne ne fait réellement la part des choses et ne semble voir qu’en plus de la recherche opiniâtre de la vérité historique, il y a aussi une formidable volonté politique de déstabilisation et de compromission de la Suisse. Elle a eu un relais à Washington et un à Londres, où il ne s’agissait de rien d’autre que démolir la place financière suisse. Comme président de la Confédération, je dis qu’il ne faut pas être dupes, qu’on recherché par tous les moyens de discréditer la place suisse. C’est une chose de dire la vérité et de le faire sans réserve. C’en est une autre chose de faire la part de l’intox.

Vous avez été surpris par le contenu des révélations ?
Par leur étendue, oui. Mais pourquoi ne dit-on rien sur le comportement des autres ? Les Alliés étaient partie prenante comme nous. A de rares exceptions près, on n’évoque pas les services qui ont été rendus au camp de la liberté par la Suisse. Il ne faut pas oublier non plus que la Suisse a été un refuge bienvenu pour les finances juives, acculées à ne plus exister. La reconnaissance est un peu courte sans doute. Ce que je redoute, ce sont les effets induits de cette opération. Même si elle aboutit favorablement, elle aura hélas des réactions négatives en Suisse, des réactions antisémites. Quand on entend à la radio romande une des membres de la commission d’historiens que nous avons nommée, responsable du musée de l’Holocauste, reprocher au Conseil fédéral de ne pas avoir préalablement consulté les milieux juifs américains, beaucoup de gens se demandent si nous sommes encore un pays souverain.

La création d’un fonds d’aide aux victimes de nazis pour désamorcer la crise, est-ce une bonne idée ?
Non, dans la phase actuelle, c’est un corps étranger. Il faut laisser encore passer un peu d’eau sous les ponts. Quand la mauvaise fois est au rendez-vous, il faut se méfier. Un tel fonds serait considéré comme un aveu de culpabilité. Le montant qui a été évoqué devant l’ambassadeur Borer était de 250 millions. Ca, ce n’est rien d’autre qu’une rançon et du chantage ! Maintenant, il s’agit d’élucider les faits, rapidement, et surtout clairement. J’espère que la partie adverse, si j’ose dire, voudra bien donner l’ensemble de son information car ce n’est pas une méthode de distiller des révélations tous les quinze jours. On peut attendre de M. D’Amato la même loyauté que celle dont nous sommes décidés à faire preuve.

Pensez-vous que la vérité se fera jour ?
Avec une commission bien composée comme la nôtre, avec son cahier des charges, on devra pouvoir mettre des réponses à côté des questions. J’attends des réponses uniquement factuelles. L’interprétation politique que la Suisse en donnera sera l’affaire du gouvernement.

Berne


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