Ma situation personnelle était difficile
Thomas Borer - Le diplomate démissionnaire reconnaît des erreurs, mais invoque la fausse couche de sa femme et son isolement pour atténuer ses torts. Presse dans le viseur. Interview
La Liberté, La Une, Mardi 07.05.02, Propos recueillis par Roger de Diesbach
La résidence de lambassadeur de Suisse à Berlin fait pompeuse et lugubre. Lex-ambassadeur Thomas Borer et son épouse Shawne Fielding en ont déjà retiré toutes leurs affaires personnelles. Mon regard est accroché par une énorme toile montrant la Chapelle de Tell au bord dun lac des Quatre-Cantons déchaîné, menaçant une frêle chaloupe de ses vagues furieuses. Le symbole même du couple Borer? Non, lambassadeur démissionnaire nest pas en train de se noyer.
Joseph Deiss vous reproche vos réponses confuses suite aux prétendues révélations du SontagsBlick. Bref, vous auriez mal géré la crise. Certains vous accusent davoir menti.
Thomas Borer: Cest vrai, un ambassadeur doit savoir gérer la crise. Mais jétais en vacances de Pâques ce dimanche après-midi à lîle Maurice lorsque jai entendu parler pour la première fois de ces accusations. Alors que le Département des affaires étrangères était au courant depuis mercredi de ce que les journalistes de Ringier affirmaient avoir trouvé. Moi, je ne savais rien. Je nai donc pas pu préparer, ni pour moi, ni pour le département, une stratégie ou une quelconque marche à suivre. Ensuite, on me reproche de navoir pas simplement refusé de répondre à des accusations privées qui ne concernaient nullement Berne ou mon métier. Mais cette option na jamais existé.
A Pâques, en effet, le premier article du SonntagsBlick mattaquait déjà en tant quambassadeur puisquil évoquait la possibilité de me faire chanter. Et insinuait que la chancellerie de lambassade comme ses caméras étaient impliquées. En outre, dans le même article, la porte-parole du département disait déjà que des explications seraient demandées à lambassadeur de Suisse en Allemagne. Ces propos aussi me mettaient en cause comme ambassadeur.
Et le mensonge?
T.B.: Mais où est le mensonge? Pour le moment, de nombreux spécialistes doutent de lauthenticité des photographies parues dans le Blick. Des experts affirment que ces photos sont manipulées. On se demande qui ment (red: M. Borer a appris que sa présumée compagne avait touché plus 60.000 francs en droits dinterviews et autres, et a vraiment limpression que le traquenard a été monté de toutes pièces par Ringier).
Vous ne reconnaissez aucune faute ?
T.B.: Je veux bien assumer des erreurs. Mais, attaqué dune manière extrêmement violente par une campagne de la presse de boulevard dans un domaine qui na absolument rien à voir avec ma vie professionnelle, jétais dans une situation personnelle très difficile, dautant plus que ma femme était enceinte.
Est-ce vrai quelle a eu une fausse couche durant ces moments difficiles?
T.B.: (Troublé, il acquiesce dun mouvement de tête sans répondre tout de suite). Cette situation a été extrêmement pénible pour ma femme qui est très sensible. Dautant plus difficile quelle a effectivement perdu notre enfant à ce moment. Bref, je reconnais des fautes, mais jétais bien seul à devoir assumer ma défense.
Le département vous reproche davoir désobéi.
T.B.: Je nai jamais compris ce reproche. Le département savait que ma femme avait de graves problèmes de santé et quil nous aurait fallu 15 heures de voyage pour revenir de lîle Maurice. Berne a accepté que je ne revienne pas.
Avez-vous été lobjet de la vengeance personnelle de Frank A. Meyer, directeur politique du groupe Ringier?
T.B.: Je ne sais pas et ne peux pas accuser sans preuves. Mais lancienne corespondante de Ringier à Berlin a dit au Stern et à Facts quelle avait reçu le mandat de trouver les histoires qui nuisent aux Borer. Ce qui ma étonné, cest la haine que des responsables du Blick ont montrée à la télévision lorsquils parlaient de moi.
En vous rappelant à Berne, estimez-vous que Joseph Deiss et le Conseil fédéral ont plié devant Ringier?
T. B.: Joseph Deiss a été généreux à mon égard. Il ma offert avant mon rappel de démissionner de mon poste dambassadeur à Berlin et de prendre une autre ambassade importante. Jai refusé, car jétais persuadé que je pouvais continuer à bien défendre les intérêts suisses en Allemagne. Mais jai également refusé, car je ne laisserai jamais le groupe Ringier dicter mon destin et ma
vie. Je regrette que M. Deiss ait perdu de la sympathie suite à cette affaire. Ce nétait pas mon but.
Quelles réactions avez-vous reçues ?
T.B.: Jai reçu un soutien énorme du peuple suisse, des milliers de lettres et de mails à 99% positifs, mais aussi des messages de nombreux Allemands importants, des faiseurs dopinion de la politique, de léconomie, de la culture, qui me jugeaient victime dune injustice.
Cest vous qui aviez téléphoné à Carlo Jagmetti, ambassadeur de Suisse à Washington, afin de lui demander de faire des excuses aux Juifs suite à la publication dun de ses rapports diplomatiques par la SontagsZeitung. Comme Jagmetti a refusé, il a été rappelé par Berne. Lhistoire de Thomas Borer nest-elle pas lhistoire du destin qui se venge?
T.B.: Jai été le subordonné de lambassadeur Jagmetti durant trois ans et il ma beaucoup appris. Cétait lun de nos meilleurs diplomates. Par ce téléphone, après cette fuite horrible, javais les instructions de lui demander des excuses, pas sa démission. Je lai regrettée cette démission.