Pendant l'affaire des fonds juifs, une bonne partie de l'histoire est systématiquement oublié.

Ainsi “l’Orchestre rouge”, et les études qui montrent que la guerre a été gagnée en Suisse, comme le rappelle Anatoly Gourevitch le 12 décembre 2006. Cela signfie que la Commission Bergier aurait pu interroger ce témoin!


Communiqués de presse et autres documents d'information de l'Ambassade de la Fédération de Russie

http://www.belgium.mid.ru/press/105_fr_2.html

MESSAGE
de la part de Monsieur Anatoly GOUREVITCH, membre du réseau de «l’Orchestre rouge», le dernier qui reste en vie, adressé aux participants aux événements commémoratifs consacrés à l’anniversaire du début de la Résistance organisée au fascisme hitlérien

Mesdames,

Messieurs,

Permettez-moi d’exprimer ma cordiale reconnaissance aux organisateurs de cette commémoration pour m’avoir invité à participer à la réunion consacrée à l’anniversaire de « l’Orchestre rouge ».

J’ai reçu cette invitation avec larmes aux yeux. C’est la gratitude qui m’a fait pleurer. J’étais heureux et désolé en même temps. Heureux du fait que les Européens se souviennent de «l’Orchestre rouge», de son rôle dans la Résistance. Désolé n’étant pas en mesure, à mon grand regret, de venir et de m’adresser personnellement aux participants. Hélas, les médecins ne me recommandent pas de voyager loin à cause de mon age, je viens d’avoir 93 ans.

Mais je suis heureux parce que ma femme, Lidia Vassilievna Krouglova, a la possibilité de venir à Bruxelles et s’adresser en mon nom aux participants aux événements solennels.

Dans les années 30 – 40 j’ai été résident du service de renseignements militaire soviétique en Belgique. Sous le nom d’un citoyen de l’Uruguay Vincent Sierra je travaillais comme président d’une société anonyme « Simexco » à Bruxelles. C’était une couverture qui permettait à moi et à ceux qui partageaient mes idées de collecter des renseignements sur l’armée hitlérienne et de lutter ainsi contre le fascisme ensemble avec des millions de gens honnêtes en Europe.

C’était une lutte à risque mortelle et le prix de la victoire était payé par les vies humaines : de ceux qui combattaient contre le fascisme, de ceux qui essayaient de survivre sur les territoires occupés et de ceux qui étaient destinés à naître déjà après la guerre dans les générations futures.

Permettez-moi de vous présenter un aperçu de mon parcours dans les rangs des combattants contre le fascisme.

Ayant terminé l’école des agents de renseignements à Moscou, je suis arrivé à Bruxelles où j’ai rencontré Léopold Trepper qui était à l’époque en tête du réseau des agents de renseignements militaires en Belgique. Doué pour les langues et communicatif, j’ai réussi à établir de bons contacts dans différentes couches de la société belge, d’élargir mes connaissances sur l’histoire belge, sur la culture, la vie politique et économique. Je considérais mon activité comme une lutte des habitants de l’Union Soviétique et de la Belgique contre un ennemi commun – le fascisme.

A l’époque les agents ses services de renseignements soviétiques collectaient les informations politiques et militaires liées aux activités de l’Allemagne fasciste en Belgique et dans d’autres pays de l’Europe Occidentale, les renseignements sur l’armée allemande ainsi que sur la Résistance sur les territoires occupés.

En 1939-1940, étant adjoint au chef du réseau, je m’occupais du déchiffrement des ordres de Moscou, rédigeais des rapports à transmettre au Centre. En mars 1940 on m’a confié une mission de rétablir les liens interrompus avec le réseau en Suisse dont le chef était ·andor Rado travaillant sous le pseudonyme de Dora. En Suisse j’ai rencontré ·andor Rado, je lui ai appris à utiliser un nouveau chiffre et transmis les horaires des séances radio avec Moscou ce qui a permis de faire parvenir les renseignements de caractère antifasciste au Centre – à la Direction générale de renseignements de l’Armée rouge, jusqu’à l’année 1944. L’activité du réseau suisse au cours de la Deuxième guerre mondiale était tellement efficace que d’après l’avis de certains analystes la guerre a été gagnée plutôt en Suisse que sur les champs de bataille.

Je voudrais attirer l’attention des présents sur ce que «l’Orchestre rouge» comme l’organisation antifasciste n’existait pas. Au début c’était une appellation codée du réseau du mouvement contre le régime de Hitler en Allemagne attribuée plus tard par les services spéciaux allemands aux groupes d’agents mais aussi à tous les antifascistes en Belgique, en France, en Suisse et d’autres pays où les nazis faisaient la loi. Chaque réseau avait son propre canal de liaison avec le Centre par la radio et par d’autres moyens de transmission de l’information. Chaque réseau était autonome et pouvait contacter les agents des pays de la coalition antihitlérien sur l’ordre de ses instances supérieures.

Fin mai 1940 Alexandre Bolchakov, représentant de la Direction générale des services de renseignements de l’Armée rouge, m’a chargé de prendre le relais de Trepper (pseudonyme Otto) en tête du réseau en Belgique, Trepper ayant dû s’installer en France. On m’a confié une mission de créer une nouvelle couverture fiable qui ne susciterait pas de suspicions de la part du Wehrmacht. Ma légalisation s’est déroulée avec succès et bien avant l’occupation de la Belgique j’ai réussi à établir des contacts nécessaires, à entrer dans les milieux aristocratiques belges.

A la veille de l’occupation de la Belgique un millionnaire tchèque Zinger s’est adressé à moi. Sa famille habitait le même immeuble que moi, 106 avenue Becault. Zinger m’a demandé de prendre sa fille, Margaret Bartcha, sous mes auspices, lui-même voulant traverser l’Atlantique pour s’installer aux Etats-Unis. Avant de partir il m’a laissé ses contacts dans les pays européens ce qui était profitable à mes affaires aussi bien qu’à l’activité de renseignements contre Hitler. En janvier 1941 j’ai créé une société anonyme «Simexco» et a occupé le poste de son président et directeur-délégué. Cette information a été publiée officiellement dans le Moniteur royal.

La société anonyme «Simexco» avait son siège à 192, rue Royale. Elle recevait des commandes de nombreuses maisons de confiance partout en Europe. Nous travaillions on ne pouvait plus étroitement avec le commandement de l’armée allemande en Belgique en lui livrant en gros des équipements, des instruments, des matériaux et des accessoires de services courants. Notre société avait un tel succès que l’argent gagné suffisait pour assurer l’activité des réseaux en Belgique et en France.

J’ai su avoir un laissez-passer spécial permettant de voyager à travers les territoires occupés de la Belgique et des Pays-Bas et de visiter de temps en temps l’Allemagne, la Tchécoslovaquie et d’autres pays de l’Europe.

En octobre 1941 je me suis rendu sur l’ordre du Centre en Tchécoslovaquie et en Allemagne. A Prague j’ai réussi à rétablir la liaison avec le réseau tchèque après l’arrestation par la gestapo des résidents tchèques.

Ensuite je suis parti pour Berlin où j’ai rétabli la liaison avec un groupe d’antifascistes et d’agents de Harro Schulze-Boysen – Arvid Harnack – Ilze Schtöbe. Au cours de notre entrevue dans son appartement Harro Schulze-Boysen m’a transmis des renseignements d’une importance exceptionnelle sur les plans du commandement allemand concernant l’offensive vers le Caucase et Stalingrad. J’ai fait parvenir sans délai cette information à Moscou et de ce fait j’ai reçu un remerciement personnel de Staline. Il est difficile de surestimer les renseignements fournis par les antifascistes allemands. Ils ont sauvé des milliers de vies des combattants, ont rapproché la défaite des nazis et la fin de la Deuxième guerre mondiale. En même temps on a transmis à Moscou les informations sur les pertes de l’aviation allemande, sur les capacités de production des avions dans les usines allemandes, sur la saisie par les services spéciaux allemands de la clé du code utilisée par les missions diplomatiques soviétiques à l’étranger pour la liaison avec Moscou, sur le débarquement des parachutistes allemands en banlieue de Leningrad, sur la possibilité d’utilisation par les fascistes des armes chimiques contre l’URSS, sur le démantèlement du réseau britannique dans les Balkans et sur beaucoup d’autres sujets.

Trepper, arrivé de la France à Bruxelles, a fait venir le 13 décembre 1941, sans mon accord, les membres du réseau belge qui avaient travaillé auparavant avec lui, à 101, rue des Atrébates. En même temps le poste émetteur de radio fonctionnait dans la villa, les séances duraient 5 heures par jour. L’émetteur a été relevé par les services spéciaux allemands. Trepper a su éviter l’arrestation mais Sophie Poznanska, David Camy, Rita Arnould et Mikhail Makarov ont été arrêtés dans la villa.

En janvier 1942 j’ai déménagé en France pour continuer l’activité de renseignements et je me suis légalisé à Marseille.

Le 9 novembre 1942 moi et Margaret Bartcha nous avons été arrêtés à Marseille. Trepper a été arrêté en décembre 1942 à Paris. En novembre 1942 j’ai été transféré au fort Breendonk qui avait été autrefois une prison pour les criminels militaires les plus dangereux. Plus tard j’ai été interrogé dans une prison à Berlin et à partir du mois de décembre 1943 j’ai été détenu dans la cellule des condamnés à mort à la prison de Fresnes à Paris.

Trepper, qui s’était évadé, a informé Moscou de mon arrestation et a communiqué que la gestapo menait un jeu radio avec le Centre. Mais Moscou le connaissait déjà d’après le caractère de mes dépêches.

En mai 1945 je suis arrivé de l’Allemagne à Paris sur les instructions du Centre et je suis entré en contact avec le représentant soviétique, en juin 1945 je suis arrivé à Moscou avec les collaborateurs de la gestapo que j’avais recrutés (ancien chef du sonderkommando de la gestapo conseiller judiciaire Pannvitz, radio Stlouka, secrétaire Kempa). Au cours du jeu radio j’ai pu non seulement recruter Pannvitz, mais aussi garder et transporter à Moscou les documents de la gestapo sur "l’Orchestre rouge". Les traces de Margaret et de notre fils né dans la prison se sont perdues en 1945.

A l’arrivée à Moscou tous ont été arrêtés contre toute attente au pied de l’avion par les services du NKVD.

J’ai passé les années 1945-1947 dans la prison du NKVD sous l’inculpation de la haute trahison. J’ignorais le sort de Margaret et de Michel. En réponse à mes questions les enquêteurs du NKVD m’ont communiqué qu’ils avaient péri dans un camp de concentration allemand lors d’un bombardement.

En janvier 1947 j’ai été condamné par un délibéré spécial du Ministère de la Sécurité d’Etat de l’URSS à 20 ans de la détention selon de l’article 58-1 «a» du Code pénal en tant que civil. En 1958 j’ai été inculpé selon l’article 58-1 «b» applicable aux militaires. La durée de détention est restée inchangée. A partir du janvier 1948 jusqu’à l’octobre 1955 je me suis trouvé dans les camps de Vorkouta.

D’ailleurs, nos autres agents, qui avaient survécu, ont été aussi condamnés, y compris Léopold Trepper et ·andor Rado.

En essayant de rétablir mon honneur et de faire régner la vérité, j’ai saisi à maintes reprises différentes instances par les demandes de réviser mon procès. Mais au lieu de la révision j’ai été arrêté pour la deuxième fois et ce n’est qu’en 1958 que j’ai été libéré avec interdiction légale.

Seulement le 22 juillet 1991 j’ai été complètement réhabilité. La conclusion de la réhabilitation a été signée par le Vice - procureur général de l’URSS – Procureur militaire en chef général-lieutenant de justice A.F.Katoussev.

Après ma libération je travaillais comme ingénieur dans les entreprises de Leningrad et participais activement à la vie sociale et politique. Déjà à la retraite je me suis demandé ce qui était arrivé à Margaret et à Michel, était-ils vivants et si non, comment avaient-ils péri.

Le 29 novembre 1990 j’ai appris que Margaret avait survécu dans le camp de concentration et elle était morte en 1985, et que Michel était vivant et se trouvait en Espagne. Il m’a retrouvé et nous nous sommes vus à Leningrad quand il avait 45 ans. Maintenant nous entretenons de bonnes relations. J’ai un petit-fils qui va bientôt avoir douze mois. Ils habitent la ville d’Alicante.

En 1995 j’ai visité avec ma femme la Belgique et les endroits liés aux événements tragiques lointains. Nous avons été accompagnés par les journalistes russes et belges.

Plusieurs films, plus de 100 articles et plus de dizaine de livres ont été consacrés à mon destin.

Je remercie tous ceux qui ont contribué par tous les moyens et par toutes les mesures à la défaite du fascisme, au rapprochement du Jour de la victoire même au prix de sa vie. C’est grâce aux hommes et femmes tels que Harro Schulze-Boysen, Arvid Harnack, Ilze Schtöbe, Sandor Rado et à beaucoup, beaucoup d’autres membres de la Résistance antifasciste qu’aujourd’hui les mots «fascisme», «gestapo», «camp de concentration», «couvre-feu» ont passé de la quotidienne aux manuels d’histoire du 20ième siècle.

Chers amis ! Je suis très âgé. Chaque nouveau jour de la vie ne me rend pas plus optimiste. Mais je vous suis reconnaissant de tout mon cœur pour la mémoire que vous gardez de ceux qui ont lutté contre les nazis. Vous avez prouvé en réalité que personne n’est oubliée, que rien n’est oublié. Mémoire éternelle aux combattants contre le fascisme!

Anatoly Gourevitch
Saint Petersburg
le 12 décembre 2006

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