68, l'héritage en débat avec: Eliane Perrin, marxiste, Hans-Ulrich Jost, stalinien et Maurice Nanchen, maoïste! Des références, quoi!
68, l'héritage en débat
D'où vient 68? Que faut-il en garder? Une sociologue, un psychologue et un historien confrontent leurs savoirs.
Eléonore Sulser et Sylvie ArseverPhotos: Bertrand Rey, Le TempsVendredi 16 mai 2008
Eliane Perrin est sociologue, professeur HES à Genève et à l'Université de Lausanne et chargée de recherche et d'enseignement aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Maurice Nanchen est psychologue et psychothérapeute, ancien directeur de l'Office médico-pédagogique de Sion. Hans-Ulrich Jost est professeur honoraire d'histoire contemporaine à l'Université de Lausanne et président de la Commission nationale pour la publication des Documents diplomatiques suisse (DDS). Le Temps les a réunis autour d'une table ronde pour réfléchir sur les causes et les conséquences du phénomène «68». La discussion fut passionnée, la voici.
Le Temps: Les événements de 68 constituent-ils une rupture ou une lame de fond?
Hans-Ulrich Jost (H.-U.J.): On se focalise toujours sur Mai 68, or ce n'est qu'un élément d'un processus de transformations sociales et économiques très fortes qui durent depuis les années 1950. L'arrivée du libéralisme a profondément changé la société. Mai 68 n'est pas une cause, mais l'expression, très partielle, d'un changement social et économique très important.
Eliane Perrin (E.P.): Je crois que c'est une sorte de point d'inflexion, même si cela vient de plus loin, de la fin de la guerre. D'ailleurs, la guerre continue dans le monde: deux dictatures perdurent en Europe, l'Espagne et le Portugal [L'ALBANIE, L'URSS ET SES DEMOCRATIES POPULAIRES, ELIANE PERRIN LES OUBLIE!]. La société reste très militarisée. Tout est extraordinairement verrouillé sur le plan de l'autorité. C'est la Guerre froide; Hiroshima et Nagasaki ne sont pas loin. Pour cette génération-là, le monde pouvait sauter demain. Et arrive 68 avec le mot d'ordre: «Nous voulons tout, tout de suite».
H.-U.J.: C'était une société qui, sur le plan social et culturel, était bloquée, mais qui, en même temps, se transformait sur le plan matériel de manière spectaculaire. En 1965, par exemple, la télévision suisse introduit la publicité. On pourrait s'attacher à d'autres phénomènes historiques, à la pilule, mais ce qui m'importe, c'est le changement rapide. Tout changement rapide produit des décalages, les décalages produisent des tensions, et cela explose à un moment donné. Nous regardons Mai 68 comme explosion, mais personne ne parle de Monsieur Schwarzenbach qui, avant 68, arrive avec violence dans le champ politique suisse. C'est aussi un indice violent de changement, aujourd'hui intégré: la xénophobie fait partie de notre credo politique tandis qu'on tape sur les soixante-huitards...
Maurice Nanchen (M.N.): Pour ma part, je n'explique pas le grand basculement des valeurs dans les années 1960 par les souffrances que nous vivions à l'époque. Au contraire, par beaucoup d'aspects, la situation n'avait jamais été aussi florissante. Les transformations qui se sont produites ont leur source dans les valeurs de la Révolution française: liberté, égalité, fraternité. Celles-ci ont cheminé péniblement pendant plus d'un siècle vers la mise en place de la démocratie. Par contre, dans le domaine social - l'exploitation de l'homme par l'homme, le statut de la femme, des jeunes par rapport aux anciens -, cela n'évoluait pratiquement pas. En Mai 68, la société vit une période d'apaisement, la science a fait des progrès considérables, au point que l'on ose soudain rêver d'une autre société.
H.-U.J.:L'interrogation sur la rupture durant les années 1960 est importante, mais Mai 68 n'en est ni la cause ni le moment le plus important. Oublions un peu Mai 68 et penchons-nous sur les assassinats politiques: il y en a une dizaine dans les années 1960, à commencer par celui, spectaculaire, en 1963 aux Etats-Unis, du président Kennedy. Ainsi on a d'un côté une société où, comme en Suisse, on préconise avec la formule magique de 1958 une sorte d'équilibre social, de paix sociale, etc., et de l'autre, un monde où on assassine, un monde en guerre. [AVEC JOST, LE PRINTEMPS DE PRAGUE, LE GOULAG, ETC, ON OUBLIE: LA VIOLENCE NE PEUT ETRE QUE CAPITALISTE] Durant la guerre du Vietnam on a lancé plus de bombes que durant la Deuxième Guerre mondiale. Et cette violence sociale n'est pas la violence des soixante-huitards!
E.P.: Ce que vous dites est, pour moi, évident. Il y a eu Patrice Lumumba, les Kennedy, Martin Luther King. Symboliquement, ces gens représentaient l'espoir. Chaque meurtre tue l'espoir.
- Mais ces violences étaient canalisées, ce qui n'était pas le cas de celle de 68...
H.-U.J.: Celle du Vietnam non plus! McNamara concède lui-même dans ses écrits que c'était l'anarchie, la désorganisation totale. On lançait des bombes parce qu'on ne savait plus réfléchir.
M.N.: Ces morts, y compris ceux du Vietnam, nous choquaient beaucoup. Il n'allait plus de soi que certains pays tirent leurs richesses de lointaines colonies. Le vieil ordre colonisateur - très peu contesté jusque-là - se heurtait à une sensibilité nouvelle dans la jeunesse qui espérait l'égalité entre tous les peuples.
E.P.: Reste la question de savoir pourquoi ça explose dans un laps de temps relativement court à la fois dans les pays de l'Est, au Japon, aux Etats-Unis, en Europe, en Amérique latine. C'est quand même extraordinaire! Les modèles historiques d'explication de la Révolution française, qui s'étend en faisant tache d'huile, ne marchent pas. Comment expliquer cette simultanéité?
H.-U.J.: Il y a 1848, le printemps des peuples. C'est un phénomène qui lui aussi a touché des régions complètement diverses.
E.P.: Mais pas la planète!
H.-U.J.: Les communications n'étaient pas celles des années 1960. En 1848 [LE MANIFESTE COMMUNISTE, LA BIBLE DE JOST], la planète, c'était l'Europe.
E.P.: D'accord, mais il y a autre chose. Les thèses de l'Ecole de Francfort m'ont fait réfléchir. Theodor W. Adorno et Max Horkheimer ont développé l'idée que les démocraties, en entrant en guerre contre des régimes totalitaires, en particulier lors de la Deuxième Guerre mondiale, sont amenées à s'organiser en fonction de cette guerre. La thèse de l'Ecole de Francfort [DE LA PURE PROPAGANDE MARXISTE AVEC L'AMNESIE HABITUELLE SUR L'URSS] est que, après la guerre, la démocratie ne retrouve pas son état antérieur et reste marquée. Or, la guerre, c'est ce qu'il y a de pire pour la pensée: on ne discute plus, on choisit son camp.
H.-U.J.: Lorsque Dwight Eisenhower a quitté la Maison-Blanche, il a prévenu les Américains que l'impact du système militaro-économique poserait problème aux Etats-Unis. Après guerre, certains avaient tout intérêt à maintenir une sorte de société autoritaire.
E.P.: Mais qu'est-ce qui, dans cet après-guerre, va fabriquer cette simultanéité de 68? Cela reste au fond énigmatique. C'est la première révolte - ce n'est pas une «révolution» - qui est mondiale, planétaire d'une certaine manière. Cela tient aux médias, mais pas seulement. Il ne suffit pas d'avoir une information - les émeutes au Tibet, on en a tous entendu parler, mais personne n'est sorti dans la rue.
M.N.: Nous sommes dans la recherche des causes qui ont provoqué Mai 68 mais on n'a toujours pas défini la spécificité de ce basculement historique...
H.-U.J.: Comme je l'ai dit, on ne peut pas se focaliser sur Mai 68, c'est beaucoup plus large. On pourrait dire que cela commence au début des années 1960 avec la minijupe, la mort de Kennedy, les Beatles qui jouent à Buckingham. 68 n'est pas un paroxysme, on l'atteindra dans les années 1970. Grosso modo, il y a une période de douze ans, pendant laquelle un peu partout dans le monde, on trouve non pas un événement qui fait rupture, mais des forces de transformations rapides qui produisent des tensions. La question, aujourd'hui, est d'identifier les facteurs les plus importants de cette transition rapide: est-ce qu'on peut comme vous, Maurice Nanchen, réfléchir au niveau spirituel et politique, au niveau des valeurs; ou faut-il regarder la basematérielle de cette société de consommation qui, tout de même, n'est pas rien?
- Il y a aussi des mouvements politiques organisés qui concourent à ces changements. Quel a été à cet égard le rôle de la Révolution culturelle chinoise?
H.-U.J.: En résumé, les dirigeants chinois et Mao Zedong voulaient effectivement transformer la société en mobilisant la jeunesse [LES MILLIONS DE VICTIMES DANS CE REGIME COMMUNISTE, JOST LES OUBLIE. SI UN SORTE DE MAI 68 SURVENAIT DANS CETTE DICTATURE, COMBIEN DE MILLIONS DE MORTS COMME POUR TIENANMEN EN 1988], ce qui est, si vous voulez, un peu la même chose que ce qui se passe en Europe. Mais ils voulaient aussi instrumentaliser cette transformation pour assurer leur propre pouvoir. Cela entre dans ce phénomène d'ensemble d'adaptation des sociétés à la nouvelle donne économique et sociale.

M.N.: Il faut voir cette Révolution chinoise avec les yeux de l'époque, celle où l'on pouvait lire, dans Le Nouvelliste: «Maurice Nanchen, ce maoïste bien connu» [AU MOINS IL LE RECONNAIT!]. En fait, la fascination pour la Chine de Mao venait de ce qu'elle contredisait le stalinisme, qui était une horreur pour la plupart. Ensuite, parce qu'en Chine il semblait qu'on voulait vraiment faire table rase du passé. La dévalorisation du passé au profit de la jeunesse et d'une nouvelle société était justement un rêve de Mai 68.
- Cela nous amène au rôle des idéologies dans 68...
E.P.: Dans les années 1960, les groupuscules qui se réclamaient du marxisme se posaient en référence à des minorités par rapport à l'Union soviétique. Ils étaient maoïstes, trotskystes, spontanéistes, etc., tout pourvu que ce ne fût pas le Parti communiste d'Union soviétique... Je pense, en fait, que c'était le début de la fin des idéologies communistes. C'est pourquoi j'y vois un point d'inflexion. Si on étudie les slogans et les textes de l'époque, les mêmes gens chantaient «C'est la lutte finale» en brandissant le Petit Livre rouge de Mao - déjà un mélange des genres - et écrivaient: «Sous les pavés la plage», «l'imagination au pouvoir», «le football aux footballeurs»... Ces deux langues n'avaient rien à voir et pourtant cohabitaient. Il est vrai aussi que, pour cette génération, la référence au communisme, dans un contexte de Guerre froide, signifiait immédiatement à la génération des parents qu'on n'était pas d'accord avec eux. Un peu comme pour les punks, se raser la tête et se faire une iroquoise vert fluo.
H.-U.J.: Vous avez tout à fait raison. Ces éléments d'autoreprésentation, mis en scène dans des manifestations qui étaient aussi une forme de théâtre, étaient très contradictoires et multiples. Je vois une structure semblable dans la publicité. Si vous faites une analyse des années 1960 sous l'angle publicitaire, vous découvrirez une fantaisie beaucoup plus riche que celle manifestée par ces quelques groupuscules. Donc 68 est, en ce sens, un reflet de la réinvention du langage sous l'emprise de la société de consommation.
Mais j'aimerais ajouter une chose, très importante, dont nous n'avons pas encore parlé: c'est l'émergence d'une conscience de l'Holocauste. Au Japon, aux Etats-Unis, mais aussi et en particulier en Allemagne, en Suisse et en France, la question de l'héritage de la Deuxième Guerre et de l'Holocauste n'a pas été abordée à la fin de la guerre. La prise de conscience qu'une atrocité s'est déroulée pendant la guerre survient vers la fin des années 1950 et dans les années 1960. On comprend alors qu'il ne s'agissait pas seulement d'une lutte pour la démocratie et contre le fascisme, pour l'économie libérale contre une économie dirigiste, mais que c'était le paroxysme de la barbarie moderne. Ceux qui auraient dû en parler en 1945 se sont tus. Tout à coup, ils ont été confrontés à une jeunesse qui posait des questions. En Allemagne, ce problème a été fondamental pour les mutations sociales. Chez nous, il a fallu attendre 1967 et la publication de La Barque est pleine (Das Boot ist voll) d'Alfred A. Häsler pour avoir un débat public sur les pages sombres de la Deuxième Guerre mondiale. Il est important de ne pas oublier ça dans notre tableau.
M.N.: La guerre mondiale avec ses 40 millions de morts, l'Holocauste, puis les guerres coloniales et, d'une manière générale, le comportement prédateur de l'homme occidental, tout cela a contribué à discréditer l'ordre ancien auprès de la jeune génération. Beaucoup de mythes intouchables se sont effondrés, ce qui a favorisé le basculement des idées.
E.P.: Dans l'histoire de notre génération, il y a des choses qui ont été très importantes pour comprendre la suite. Je pense au procès de Nuremberg et ensuite au procès d'Adolf Eichmann. Je me souviens d'avoir vu le Paris Match qui traînait chez mes parents avec les photos de ce monsieur dans une cage de verre. J'ai lu l'article de Paris Match et j'ai compris qu'Eichmann était l'employé modèle. Le type dont n'importe quel employeur rêve. Et je suis restée tout à fait convaincue qu'il ne fallait jamais obéir sans réfléchir. Quelque chose se joue autour de l'obéissance. J'ai vécu Mai 68 comme un événement qui disait «n'obéissez jamais sans réfléchir: Si vous êtes d'accords faites-le, sinon ne le faites pas». Et ça, c'est vraiment la question posée par l'Holocauste.
- Est-ce que c'est aussi la réponse de Mai 68?
M.N.:Il est courant de dire que Mai 68 est une révolution qui a échoué. Pour ma part, je considère que c'est le moment historique où les digues de la vieille société ont fini par céder sous la pression des idées de 1789. Egalité entre hommes et femmes, entre les générations, entre les classes sociales, entre les peuples. Liberté de parole et de comportements. Le changement le plus marquant est sans doute le rapport à l'autorité. Personne désormais n'accepte une consigne qui n'est pas accompagnée d'explications. C'est le cas dans l'éducation mais aussi, par exemple, dans le management d'entreprise.
H.-U. J.: On a vu émerger, c'est vrai, des individus qui refusaient l'argument d'autorité. Mais ces individus ont été mis sur le marché, ils ont été libérés par la séduction de la consommation. On avait cherché une place pour l'utopie et on a eu le néolibéralisme et la globalisation.
M.N.: Nous réclamions l'abolition des frontières et aujourd'hui leur disparition nous affole...
H.-U. J.: Cette société mondialisée serait advenue même sans le mouvement de 68. Elle était réclamée par l'économie, qui produisait désormais des surplus pour lesquels il fallait des consommateurs désireux de consommer des objets superflus. Et l'héritage politique de ces années est ambigu. Christoph Blocher est né la même année que moi, en 1940. 1968 a aussi marqué son imaginaire politique, dans un sens opposé. Et quand on lit sa biographie, on voit très bien qu'il veut remettre en place l'ordre perturbé par 1968.
E. P.: Je suis d'accord sur le fait que beaucoup de comportements contemporains doivent plus à l'évolution de l'économie qu'aux idées de 68. Mais ces idées et les expériences faites à cette époque ont tout de même induit des changements caractéristiques: la sexualité et les rapports de pouvoir entre femmes et hommes ont été profondément modifiés. Les homosexuels, qui avaient figuré parmi les victimes du nazisme, ont cessé d'être mis au ban de la société. Il y a aussi eu un changement dans la prise de parole: on écoute ce que disent les enfants. On ne leur dit plus «tais-toi, j'écoute la radio», comme je l'entendais.
Cela dit, on n'a pas supprimé l'autorité. Elle a plutôt changé de forme. Prenez un domaine auquel je m'intéresse comme sociologue, le statut du corps: les diktats de la prévention sont très contraignants. Aujourd'hui, les enfants reviennent de l'école et disent à leurs parents: «Vous devez arrêter de fumer», «votre cuisine est trop grasse». L'autorité des parents est démolie, un peu comme dans la Chine de Mao. Mais cette omnipotence de la médecine ne naît pas en 68. C'est un héritage des années sida, et le sida ne découle pas de 68.
H.-U. J.: Une autre autorité très pesante aujourd'hui est celle qui dérive des conditions minimales à remplir pour être un citoyen normal, disposant d'un logement, affilié à l'assurance maladie et disposant d'une carte de crédit... On peut se demander si l'autorité hiérarchique classique n'a pas été remplacée par des contraintes institutionnelles plus lourdes encore.
M.N.: Les contraintes de la vie ne sont pas l'autorité. L'autorité, c'est autre chose. C'est la force morale dont dispose une personne pour obtenir quelque chose de quelqu'un qui se situe à un autre niveau de responsabilité. Autrefois, le statut institutionnel, voire l'uniforme suffisaient pour avoir de l'autorité. Aujourd'hui, on a surtout le crédit de sa compétence, ce qui met bien des autorités en péril.
En 68, on a postulé que tous les humains sont égaux et qu'il est «interdit d'interdire». Dans le domaine de l'éducation subsiste aujourd'hui le mythe qu'adultes et enfants se situent au même niveau hiérarchique, ce qui entraîne pas mal de problèmes.
E.P.: On a abandonné la pédagogie de la récompense et de la punition. On ne met plus les élèves au coin, on ne copie plus cent lignes, on ne donne plus de coup de règle sur les doigts. Et c'est bien.
M.N.: Mais on est allé parfois plus loin. A l'école, on a fini par voir toute transmission de savoir comme une violence faite à l'élève car cela le prive de la possibilité de découvrir ce savoir par lui-même. Utopie généreuse mais dont les résultats ne sont pas tous à la hauteur des espérances, notamment pour les écoliers les plus faibles.
H.-U. J.: Quelque chose de plus important que le rapport à l'autorité a changé dans tous les domaines. C'est l'horizon d'attente. Autrement dit la réponse à la question: comment est-ce que je m'organise pour avoir quel résultat dans quel délai? En schématisant, l'utopie de 68 répondait: tout, tout de suite. Et cette utopie a eu des effets très négatifs. Au XIXe siècle, un patron voulait être en mesure de transmettre une entreprise florissante à son fils à sa majorité. Aujourd'hui, il veut un bénéfice déterminé au bout de l'année comptable au plus tard.
Cette mentalité a touché les écoles et les universités: on n'envisage plus la formation comme un processus long. On veut des résultats concrets tout de suite. Cette accélération de la vie est un héritage important des années 1960.
E.P.: Après la Shoah, on a commencé à vivre dans une société sans Dieu: on a une vie, une seule, un corps, un seul. On veut tout vivre: plusieurs mariages, faire de l'art, de la science, du canoë-kayak...
M.N.: On est passé d'un monde focalisé sur les besoins de la communauté et le maintien des équilibres à un monde organisé autour d'un individu auquel on dit: deviens ce que tu es, réalise-toi, profite, le temps est court!
H.-U. J.: C'est une des contradictions de 68. On voulait recréer le collectif mais on a renforcé l'individualisme.
- Vous constatez des évolutions qui vous préoccupent, une atomisation de la société dans une masse d'individus désolidarisés. Est-ce que vous vous sentez une responsabilité dans cette évolution?
H.-U. J.: Au contraire: j'ai essayé de lutter contre ces dérives et je revendique absolument mon action dans ces années. J'ai continué la lutte contre le court terme dans mon enseignement en insistant sur l'importance de la construction des perspectives des sociétés et sur la critique des illusions des années 1960, où on croyait à une économie juste, capable de générer un transfert équitable des richesses.
E.P.: Je m'efforce aussi de ramener mes étudiants au temps long. Mais je voudrais revenir à la question de l'autorité: d'où tu parles? comme on demandait à l'époque. Il y a eu là un vrai changement qui nous a rendu, comme enseignants, la vie beaucoup plus difficile. Nous n'avons plus la légitimité du savoir. Nous devons nous adapter sans cesse, revoir notre enseignement chaque année.
H.-U. J.:Pour moi, ce n'est pas une obligation. Je le fais volontairement.
E.P.: Moi aussi. Mais ceux qui ne le souhaitent pas y sont obligés par l'institution. Et c'est aussi l'institution qui nous demande de faire remplir des questionnaires d'évaluation par nos étudiants.
- Etes-vous sûrs que cette façon d'enseigner correspond à une demande de vos étudiants?
H.-U.J.: Je suis sûr du contraire. Ce qu'ils veulent, c'est un cours magistral qui reste chaque année le même, de manière à pouvoir l'absorber d'avance et avoir vingt crédits d'ici à septembre. Un savoir toujours renouvelé est resté du domaine de l'utopie.
M.N.:Pour être complet, il faut évoquer ce qui se passe dans les degrés inférieurs de la scolarité. Dans ces niveaux, la moitié de l'énergie des enseignants est utilisée pour simplement créer les conditions de l'écoute. La tâche est épuisante. L'application rigoureuse que nous avons voulue du principe d'égalité était excessive. En réalité, les enfants ont besoin de limites et de contraintes pour les aider à sortir de l'illusion de la toute-puissance infantile. Notre pensée était un peu réductionniste, elle ne voyait pas beaucoup de gris entre le blanc et le noir, une pensée unique.
H.-U. J.: Je ne crois pas qu'on puisse parler de pensée unique en général. Certains groupes militants se sont repliés sur des explications uniques: c'est une bonne recette d'efficacité politique. Mais j'ai au contraire le souvenir d'avoir cherché partout, dans le théâtre, la musique, la vie quotidienne, d'une façon qui n'avait rien d'uniforme.
M.N.: Je me rappelle tout de même une certaine intolérance dans le dialogue...
E.P.: On s'est beaucoup engueulés, c'est vrai.
- Est-ce que les changements dont vous avez parlé - dans les murs notamment - vous semblent acquis? Ou est-ce que des retours en arrière sont possibles?
M.N.: Ce n'est pas gagné!
E.P.: Une partie de ces changements sont de ceux qui ne sont jamais acquis. Prenez la dépénalisation de l'avortement, adoptée en Suisse en 2002. Contrairement à d'autres, cette loi est sans cesse remise en question. Comme tout ce qui touche aux limites de la vie, à la filiation et au droit des individus de les déterminer. La contraception, qui était pour nous l'accès à la liberté d'avoir ou non des enfants, est devenue une quasi-obligation: une demande d'avortement découlant d'une mauvaise contraception est plus stigmatisée que les demandes qu'on attribuait dans les années 1960 à la détresse.
H.-U. J.: Vous butez toujours sur le même paradoxe quand vous posez la question de savoir si un événement déterminé survit ou non dans l'histoire. L'histoire fonctionne à la fois sur une transformation permanente et sur la récupération permanente d'éléments précédents. Le sens de cette récupération varie. Les événements de 68 continueront à jouer un rôle dans l'avenir mais jamais sous une forme identique. Mais pour moi, ce qui reste de 68, c'est la preuve qu'à certains moments de l'histoire la pensée critique arrive, en dépit de structures figées qui écrasent la liberté individuelle, à s'épanouir et à donner à ceux qui les vivent le sentiment d'appartenir à l'espèce humaine. Si la pensée est capable de se mettre en travers, alors elle a une puissance considérable. Je dirais que l'hostilité que certains expriment face à l'héritage de 68 est la preuve que cette puissance critique est toujours là.
EDITORIAUX
Le Temps, Mai 68, la crise d'ajustement, Jean-Jacques Roth, Vendredi 16 mai 2008
C'est dans la perception du présent qu'un événement historique prend son sens. A cet égard, les discussions passionnées qui déferlent depuis des semaines sur Mai 68, que notre journal prolonge par un grand débat dans ce numéro, témoignent avant tout d'un sentiment de confusion.
Confusion sur le rôle des événements: furent-ils accoucheurs, par leur puissance éruptive, d'une révolution sociale ou le simple marqueur d'une évolution qui se serait opérée de toute manière?
Confusion qui est celle où nous nous débattons aujourd'hui: quel arbitrage opérer entre les libertés individuelles revendiquées à coups de pavés, il y a quarante ans, et le besoin de repères, dont la dilution provoque, à nos yeux, d'inquiétants égarements - éducatifs, scolaires, sociaux?
Ceux qui veulent «liquider l'héritage» s'y servent eux-mêmes avec bien peu de cohérence intellectuelle. Il est facile de ridiculiser les slogans les plus radicaux (le fameux «Interdit d'interdire») pour en faire la litière des dévoiements contemporains. On voit bien, pourtant, les limites de l'exercice. Car s'il l'amplifie par son caractère radical, le «foutoir inspiré» de Mai 68 naît d'un phénomène infiniment plus profond. C'est la reconnaissance, dans une société unidimensionnelle, de la diversité. Reconnaissance qui s'ouvre aux femmes et aux jeunes, aux minorités ethniques, sociales, sexuelles. Aux générations comme aux statuts. Aux parcours de vie comme aux productions culturelles. Il n'est plus de code ou d'autorité pour légitimer ou contraindre de manière absolue l'expression de soi: chacun conquiert une part de droit à construire son existence par sa propre invention.
Voilà le vrai héritage des années de Mai, où l'utopie politique est la seule, en définitive, à n'avoir pas trouvé son compte. La démocratie s'est en effet révélée comme la meilleure garante des accomplissements qui étaient réclamés parfois contre elle!
Les critiques actuelles des excès engendrés par le «tout, tout de suite» des émeutiers restent donc, au fond, marginales. L'heure du tri est certes nécessaire, à proportion du besoin de rétablir des valeurs partagées et des disciplines communes. Mais il ne s'agit que d'une crise d'ajustement, qui ne touche pas l'essentiel de l'acquis. Celui-ci saute aux yeux de quiconque replonge dans le monde tel qu'on le vivait en 1967. Qui prétendrait vouloir y retourner?