COMMENT RECONSTRUIRE L’ÉTAT ET LA SOCIÉTÉ ?
Les défis de l’après-guerre en Angola

A peine sorti d’un nouvel épisode d’une des plus longues et féroces guerres du continent, l’Angola, nation brisée, semble hésiter au seuil d’une impossible reconstruction. Plusieurs générations de cadres manquent à l’appel et le conflit a fait disparaître toute morale sociale. Quant à l’Unita, qui a perdu les élections de 1992, elle n’a pas renoncé à une stratégie de harcèlement qui aggrave le délitement du pays.
 
LE MONDE DIPLOMATIQUE | octobre 1995 | Page 21
http://www.monde-diplomatique.fr/1995/10/BRITTAIN/1827
Par Victoria Brittain, Journaliste au Guardian, Londres

Une crise sociale sans précédent, une direction politique en désarroi, un État proche de la faillite : l’Angola est au bord de la catastrophe. En 1992, un dirigeant de l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) annonçait que son mouvement était capable de transformer le pays en une autre Somalie s’il ne remportait pas les élections ; personne n’imaginait à l’époque que cette prédiction se réaliserait. Même le Tchad il y a dix ans ou l’Ouganda d’Idi Amin Dada n’ont pas sombré dans tels abîmes. L’héritage de sous-développement laissé par le Portugal, la plus arriérée des puissances colonialistes européennes, et par vingt ans de guerre depuis l’indépendance en 1975 ont décimé deux générations, épuisées par un combat qui fut longtemps alimenté de l’extérieur.

Au nom de la lutte contre le communisme, les États-Unis et l’Afrique du Sud ont armé et entraîné l’Unita de M. Jonas Savimbi (1). Les interventions financées par la CIA pour éviter l’arrivée du Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA) en 1975 et, surtout, les multiples invasions de l’Afrique du Sud dans les années 70 et 80 ont pris fin. Mais l’opération engagée par les Nations unies depuis trois ans pour trouver une solution politique s’est caractérisée par une incroyable myopie. En mai 1991, les accords de Bicesse entre l’Unita et le MPLA mettaient fin à la guerre et prévoyaient des élections présidentielle et législatives. Celles-ci se sont tenues en septembre 1992 et ont vu la victoire du MPLA sur l’Unita, mais cette dernière a refusé de s’incliner et a relancé la guerre sur une grande échelle (2). Malgré cette forfaiture, l’ONU et les puissances occidentales ont tout fait pour aboutir à un nouveau compromis. Après avoir survécu à une profonde crise interne durant ces quatre dernières années, l’Unita continue de contrôler 40 % du territoire du pays. La signature de l’accord de Lusaka entre le gouvernement et l’Unita, en novembre 1994, le fragile cessez-le-feu et l’offre faite à M. Savimbi d’occuper la vice-présidence de la République ont été l’aboutissement de cette stratégie d’apaisement. Près d’un an plus tard, pourtant, cette politique apparaît comme un échec qui a accru l’instabilité. Les éléments-clés de l’accord _ renvoi des mercenaires (du Zaïre et de l’Afrique du Sud), libération des prisonniers, cantonnement des troupes de l’Unita en vue de leur désarmement, leur démobilisation ou leur intégration à l’armée _ n’ont pas véritablement débuté, selon le général Joao de Matos, le chef d’état-major de l’armée angolaise : « Le cessez-le-feu est fragile, et bien que les principaux combats aient cessé, les violations sont multiples, et le désengagement des troupes qui avait commencé l’an dernier est stoppé. » Les représentants des organisations non gouvernementales signalent de nombreuses escarmouches liées notamment à la distribution de la nourriture ou au contrôle de points stratégiques. Selon le général de Matos, l’Unita reçoit encore une aide importante à travers le Zaïre, une assertion confirmée par les officiels des Nations unies qui travaillent dans les provinces du Nord. Cette guerre d’usure menace d’asphyxier le gouvernement, poursuit le général : « Pourquoi l’Unita empêche-t-elle la libre circulation des gens ? La population ne peut continuer à vivre comme cela. Elle comprenait les contraintes en temps de guerre, mais maintenant elle voudrait cultiver, faire du commerce... » Ces vues contredisent l’optimisme de M. Boutros Boutros-Ghali, le secrétaire général des Nations unies, et de son envoyé spécial en Angola, M. Alioune Blondin Beye. « Nous ne pouvons continuer à prétendre que tout va bien, insiste le général. A 20 kilomètres de Luanda, demandez aux gens s’ils connaissent la paix. Ils ne voient que les morts et les mines. »

Pourtant, la direction politique du pays reste muette face à cette situation. Les dirigeants du MPLA mesurent-ils le caractère dramatique de la situation, alors qu’ils ne quittent Luanda que pour se rendre à l’étranger ? Irruption du capitalisme sauvage POUR la majorité des citadins, la préoccupation dominante est de survivre et de se nourrir. La reprise des combats après l’échec des élections de 1992 a porté un coup fatal au commerce et à l’agriculture, affaibli encore la base industrielle et déversé sur les routes des centaines de milliers de nouveaux réfugiés. Les grèves touchent presque tous les secteurs de l’économie, y compris l’enseignement et la santé dans certaines provinces. De nombreux fonctionnaires n’ont pas été payés depuis des mois et les salaires sont mangés par les fortes dévaluations. Un professeur d’université, par exemple, gagne 25 dollars par mois, un fonctionnaire, 3 dollars, une infirmière, 1 dollar. Les intellectuels désertent le secteur public pour se faire embaucher dans les organisations internationales, où le paiement s’effectue en dollars et où ils peuvent gagner jusqu’à cent fois plus. L’Université travaille au ralenti, des facultés sont fermées, d’autres ne fonctionnent qu’à temps partiel. Le pays a perdu une génération d’intellectuels et est incapable de former la prochaine génération. L’histoire de Chianga, l’institut de recherche agricole, internationalement renommé, qui se trouve dans les faubourgs de Huambo, illustre cette déchéance. La ville fut conquise par l’Unita en 1993, après un siège de cinquante-cinq jours, et M. Jonas Savimbi vécut sur ce campus jusqu’à novembre 1994. Déjà ravagé, le centre fut ensuite pillé par les troupes gouvernementales lors de la reconquête, puis par la population, qui cherchait désespérément des moyens de survivre et qui vola les revêtements de bois des murs, le mercure des thermomètres et le mobilier. Des livres précieux furent mis en vente sur le marché et ne durent d’être récupérés qu’à la visite d’une scientifique de passage.

La guerre, la libéralisation de l’économie imposée par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, et l’incompétence des dirigeants, ont contribué à l’instauration d’un capitalisme sauvage. Dans la province de Lunda Nord, à la frontière du Zaïre, règne une situation d’anarchie, alors que les diamants sont extraits en quantité industrielle par des intérêts français, britanniques et sud-africains protégés par une alliance entre l’Unita et des soldats _ en rupture de ban ? _ de l’armée gouvernementale. A Luanda, la corruption de la classe politique et d’anciens officiers est ostentatoire. « Toute la population essaie de s’adapter à une économie nouvelle et déformée, sans mécanismes de contrôle. Utiliser de l’influence pour devenir riche est devenu la règle des affaires. Dans l’armée, les officiers peuvent faire des affaires dans la mesure où elles sont légales, mais je ne peux accepter qu’ils volent les richesses de l’État », prévient le général de Matos. De nouveaux restaurants, des embouteillages de voitures neuves et une fièvre de construction forment un terrible contraste avec les enfants des rues, les mutilés dans leurs vieux uniformes militaires et des mendiants presque nus aux plaies ouvertes. La publicité à la radio et à la télévision offre à la nouvelle bourgeoisie un moyen d’évasion en vantant les cuisines dernier cri ou les voyages en Afrique du Sud. Les crimes se multiplient, et la police, rongée par la corruption, est impuissante. Luanda compte un demi-million de réfugiés qui vivent dans la misère. Même si le cessez-le-feu se consolidait et que la paix commençait à prendre corps, ils ne retourneraient pas dans leurs foyers : ayant manqué déjà deux récoltes, ces paysans se sont transformés en urbains. D’ailleurs, dans les campagnes, le système de santé s’est effondré, et la tuberculose, la malaria et la maladie du sommeil se répandent partout. Pourtant, de nombreux médecins travaillent dans les services des Nations unies comme téléphonistes, conducteurs ou interprètes. Vingt ans d’efforts pour la construction d’une entité nationale sont ainsi mis à bas. La crise des cadres et la disparition de toute morale sociale sont les deux principaux maux de l’Angola. Le quasi-effondrement du MPLA en tant que parti depuis les élections de 1992 a laissé le pays sans structure politique pour affronter ces défis. Le gouvernement au niveau national et régional, à quelques exceptions près, s’est plongé dans les affaires, et toutes les pétitions contre la corruption et le gaspillage sont restées lettres mortes. Le pays s’habitue à vivre dans le cynisme et les incertitudes. Seul le haut commandement de l’armée échappe à cette déliquescence et cherche à briser l’impasse dans les négociations avec l’Unita. La commission conjointe chargée de mettre en oeuvre le protocole de Lusaka est composée de représentants du gouvernement, de l’Unita, des Nations unies, des États-Unis, du Portugal et de la Russie. Le général de Matos a pris l’initiative, en juillet dernier, de proposer aux chefs militaires de l’Unita, en passant par dessus la tête des politiciens et des Nations unies, un plan détaillé qui garantit un avenir pour chacun de leurs hommes dans le cadre d’une démobilisation conjointe après la constitution d’une quatrième branche de l’armée, un corps affecté à la reconstruction des infrastructures rurales. Ce corps comptera 50 000 membres des forces armées angolaises et 20 000 à 30 000 de l’Unita, chacun d’entre eux recevant une formation, un salaire et la possibilité de construire une maison pour sa famille avant d’être démobilisé dans un délai de deux ans. Ce plan représente une proposition concrète pour assurer le maintien de la paix et faire de l’armée un facteur de stabilité et non de désordre _ comme cela avait été le cas en Angola en 1992 ou au Mozambique avant les élections d’octobre 1994. Après l’avoir rejeté, l’Unita l’a finalement accepté et il pourrait se révéler très positif si M. Savimbi y souscrit réellement et si l’on trouve les financements nécessaires, ce qui paraît moins que certain, tant les bailleurs de fonds étrangers sont sceptiques sur les chances de paix et les capacités du gouvernement de Luanda. Les Forces armées angolaises (FAA), désormais professionnelles et moins politisées, deviennent un facteur nouveau de l’équation politique. Les vieilles Forces armées populaires de libération de l’Angola (Fapla), qui s’étaient affirmées dans la lutte contre le colonialisme portugais, avaient été démantelées à la suite des accords de Bicesse de 1991. Cette liquidation fut mal perçue par les militaires et se révéla catastrophique quand, en 1993, sous les coups de l’offensive de l’Unita, le gouvernement du MPLA faillit perdre le pouvoir. Parmi les 100 000 soldats des FAA, on compte 3 000 anciens membres de l’Unita et environ un tiers des généraux issus de cette organisation. Le reste des officiers sont des professionnels, pour la plupart compétents et confiants dans leurs capacités depuis qu’ils ont réussi à créer une armée en un temps record et à repousser les offensives de l’Unita. Signe des évolutions régionales, ils ont bénéficié de l’aide d’instructeurs sud-africains : l’armée avait essayé en effet de récupérer des Angolais qui s’étaient battus pour l’Afrique du Sud ; elle fut alors contactée par la firme Executive Outcomes, qui fournissait des hommes à l’Unita ; avec pragmatisme et à un prix très élevé, les FAA ont donc recruté trois cents Sud-Africains, dont environ la moitié continuent encore leur travail. Les offensives victorieuses de l’an dernier ont été le premier signe d’un changement des rapports entre l’armée et le MPLA, qui, bien que travaillant désormais dans un système pluripartite, reste la force dominante dans le pays. Malgré la pression des États-Unis pour que les FAA arrêtent leurs attaques et ne prennent pas Huambo, quartier général de M. Savimbi, le comité central du MPLA s’est plié aux avis de l’armée et lui a laissé quartier libre. Mais Washington a tout de même obtenu du pouvoir politique que les FAA n’aillent pas au-delà. Le poids des FAA s’accroît au moment même où les acteurs traditionnels _ l’Unita, le MPLA et les Nations unies _ paraissent à bout de souffle et d’idées. L’Unita a été traumatisée par la chute de Huambo ; l’installation de son quartier général dans la ville de Bailundo, à 60 kilomètres au nord, est une sérieuse défaite. Pourtant, en juillet, après que M. Savimbi eut refusé de se rendre à Luanda pour des raisons de sécurité, M. Boutros Boutros-Ghali faisait escale à Bailundo, redonnant du prestige à M. Savimbi et infligeant un camouflet au président José Eduardo Dos Santos. Cette visite symbolise le dangereux changement d’attitude de la communauté internationale depuis que le MPLA a gagné les élections de 1992.

A la fin de 1992, une délégation de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), conduite par le président du Zimbabwe, M. Robert Mugabe, refusa de rencontrer M. Jonas Savimbi en dehors de Luanda. L’Unita était alors tenue pour responsable de la reprise des combats. Désormais, presque toutes les agences internationales collaborent avec l’Unita et acceptent ses conditions. Sur les 40 % de territoires qu’elle contrôle, règne pourtant la même paranoïa que celle qui dominait à Jamba, le quartier général de l’organisation avant 1992. De nombreux témoignages de membres des organisations non gouvernementales et de survivants des camps de travail confirment l’ampleur de la répression menée par un mouvement qui se désintéresse du sort de la population civile et du développement des infrastructures. Fractures au sein de l’Unita LE facteur ethnique prend une nouvelle dimension, et, désormais, les plus importants chefs de l’Unita sont apparentés à M. Savimbi ou appartiennent à son clan. Les autres dirigeants, comme MM. Nzau Puna et Tony da Costa Fernandes de Cabinda, ont été exclus ou ont fait défection. Les 35 % de suffrages obtenus par l’Unita aux élections correspondent, grosso modo, à la proportion d’Ovimbundus dans la population. Le sentiment d’exclusion de cette ethnie remonte avant l’indépendance, quand ils furent massivement déportés vers les plantations de café du nord du pays. Leur opposition au pouvoir central a été en partie capitalisée depuis de longues années par l’Unita. Il est difficile de prévoir l’avenir du pays, tant la stratégie de l’Unita est floue. M. Jonas Savimbi n’a toujours pas répondu clairement à l’offre de devenir vice-président et, même si l’on arrivait à un plus grand partage du pouvoir, les tactiques récentes de l’Unita ne laissent pas présager un retour rapide à la paix. Quant à la politique des Nations unies, au-delà des déclarations de principe sur la paix et la réconciliation, elle semble également confuse. L’organisation internationale joue le rôle déterminant depuis les élections ; elle a imposé une commission conjointe entre l’Unita et le gouvernement, et, sous la pression américaine, elle a contraint le gouvernement de Luanda à tenir la bride à sa propre armée. Mais, surtout, en acceptant que l’Unita ne se plie pas aux résultats de la consultation de 1992, les Nations unies ont endossé une lourde responsabilité. Elles ont ainsi contribué à la tragédie que vit l’Angola depuis son accession à l’indépendance et depuis que les forces conjointes de l’Afrique du Sud et des États-Unis tentèrent d’empêcher que ce pays ne devienne un exemple dans l’Afrique postcoloniale. Fin du XVe siècle : Début de la présence portugaise en Angola. 1961 : Déclenchement de la lutte armée contre le colonialisme portugais. 1974 : « Révolution des oeillets » à Lisbonne. Le Portugal renonce à son empire colonial. 1975 : L’accord signé entre les trois mouvements de libération que sont le Front national de libération de l’Angola (FLNA) et l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita), soutenus par l’Afrique du Sud et les États-Unis, et le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), aidé par l’URSS, n’a pas de suite. Début de la guerre civile. Automne 1975 : L’Afrique du Sud envahit le sud de l’Angola pour soutenir l’offensive de l’Unita contre le MPLA, lui-même appuyé par un corps expéditionnaire cubain. Le 11 novembre, le MPLA proclame, à Luanda, l’indépendance de l’Angola. Juillet 1985 : Le Congrès américain abroge l’amendement Clark, qui interdisait, depuis 1976, toute aide militaire à l’Unita. 22 décembre 1988 : L’Angola et Cuba signent un accord à New York qui prévoit un retrait échelonné et complet des troupes cubaines. 31 mai 1991 : M. Jonas Savimbi (Unita) et le président angolais Jose Eduardo Dos Santos signent à Lisbonne un accord de paix qui met fin à la guerre civile et prévoit la tenue d’élections libres en septembre 1992. Les Nations unies envoient des observateurs. 29-30 septembre 1992 : Élections législatives et présidentielle. Victoire du MPLA contestée par M. Savimbi qui relance la guerre civile. 15 septembre 1993 : La résolution 864 du Conseil de sécurité de l’ONU condamne l’Unita, qu’elle rend responsable de la reprise des combats. 20 novembre 1994 : Signature à Lusaka d’un nouvel accord de paix entre le gouvernement angolais et l’Unita.

Victoria Brittain..

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(1) Lire Victoria Brittain, « L’amnésie pour prix de la paix en Afrique australe », Le Monde diplomatique, décembre 1994.

(2) Lire Victoria Brittain et Kevin Watkins, « Impossible réconciliation en Angola et au Mozambique », Manière de voir, no 21, février 1994, trimestriel édité par Le Monde diplomatique. * Journaliste au Guardian, Londres. Deux décennies de combats

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