Libye - Rapport de Reporters Sans Frontière 2005
http://www.rsf.org/article.php3?id_article=13299
Le changement dattitude du colonel Mouammar Kadhafi a valu à la Libye, en 2004, la levée des sanctions économiques, sa réintégration fulgurante sur la scène internationale et un défilé de prestigieux visiteurs étrangers. Cependant, les droits de lhomme restent bafoués dans le pays et la liberté de la presse totalement muselée par le « frère leader ».
Les efforts entrepris depuis des années par Mouammar Kadhafi pour lisser son image et faire entrer la Libye dans le rang de la communauté internationale se sont révélés largement payants en 2004. La réintégration du paria libyen est allée bon train, aidée par les perspectives dinvestissements des compagnies pétrolières occidentales alléchées par le pétrole libyen, « lun des meilleurs et des moins chers à produire au monde » selon les spécialistes.
En décembre 2003, le colonel Kadhafi a livré tous ses programmes clandestins darmes de destruction massive - nucléaire et chimique - aux Etats-Unis. « Cest trop cher et ça ne sert à rien », a-t-il déclaré. Pour prix de la rédemption du gouvernement libyen, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et lAllemagne ont exigé quil indemnise les victimes de lattentat de 1986 à Berlin (3 morts, 260 blessés), de lavion de la Pan Am à Lockerbie en 1988 (270 morts) et de celui dUTA au-dessus du Ténéré en 1989 (170 morts).
Entre février et avril, Washington a levé les principales sanctions économiques contre Tripoli et normalisé ses relations diplomatiques avec le pays. En mars, le secrétaire dEtat adjoint américain chargé du Proche-Orient, William Burns, a été le premier membre du gouvernement américain à se rendre en Libye depuis plus de trente ans. A lissue dun entretien avec le président de la Commission européenne Romano Prodi, en avril, le colonel Kadhafi a affirmé que son pays entendait jouer le rôle de « chef de file pour arriver à la paix dans le monde ». Ont suivi le Premier ministre britannique Tony Blair, le président du Conseil italien Silvio Berlusconi, le chef du gouvernement espagnol José Maria Aznar et le président français Jacques Chirac. Jusquau président vénézuélien Hugo Chávez qui sest vu remettre, en novembre, le prix Mouammar Kadhafi des droits de lhomme.
Pas dembellie pour la liberté de la presse
Le fils de Mouammar Kadhafi, Seif al-Islam Kadhafi, a laissé entendre que des réformes démocratiques allaient bientôt être adoptées dans son pays, minimisant limportance de linfluence des durs au sein du régime. « La Libye doit devenir un pays ouvert et démocratique. Autrement, elle deviendra une dictature réactionnaire fasciste », a-t-il déclaré au quotidien arabe Al-Hayat.
Une délégation de lorganisation de défense des droits de lhomme Amnesty international a été autorisée, pour la première fois depuis 1988, à se rendre en Libye et sest entretenue avec de hauts responsables libyens dont le colonel Kadhafi et le ministre de la Justice. Au terme de cette visite, lorganisation sest dite inquiète quaucune mesure visible et concrète ne semble avoir été prise pour « empêcher les violations continues des droits des détenus après leur arrestation, pendant leur détention et leur procès » et a souligné que les tortures et les détentions de longue durée restaient des pratiques courantes. En revanche, les organisations Human Rights Watch et Reporters sans frontières qui en avaient fait la demande nont pas été acceptées dans le pays.
La liberté de la presse reste totalement absente en Libye où critiquer le « frère leader » nest pas toléré. Le pays détient le triste record de la plus longue incarcération du monde pour un journaliste. En effet, Abdullah Ali al-Sanussi al-Darrat est incarcéré sans inculpation ni procès depuis 1973. Son lieu de détention et son état de santé demeurent inconnus.
Le paysage médiatique est atrophié par des années de répression terrible et de soumission au pouvoir. Lautocensure est généralisée et totale. Les reporters étrangers qui se rendent dans le pays - lorsquils parviennent à obtenir des visas délivrés au compte-gouttes - sont étroitement surveillés.
Lorsque le quotidien officiel Al-Zahf al-Akhdar (La Marche verte) a demandé au dirigeant libyen, fin janvier, de jouer pleinement son rôle de chef dEtat, il a été immédiatement rappelé à lordre. Pour avoir écrit « la révolution menée par Kadhafi a bien mûri », le journal a été suspendu une semaine et accusé de « dérapage » et de « publication darticles allant à lencontre du pouvoir des masses ». Al-Zahf al-Akhdar avait déjà été suspendu pour une durée indéterminée par le tribunal révolutionnaire permanent en 2003 pour avoir « porté atteinte aux intérêts nationaux et nui aux orientations de la Libye ». Le journal avait critiqué et injurié des pays arabes, dont Bahreïn et le Koweït.
Non content de réduire au silence sa propre presse, le dirigeant libyen tente également de poursuivre les journalistes qui osent le critiquer à létranger. Par lintermédiaire de son ambassadeur au Maroc, le colonel Kadhafi a déposé une plainte à Rabat, le 25 janvier, contre Mustapha Alaoui, directeur de lhebdomadaire Al Ousboue. Ce journal avait publié un article sur la décision de Tripoli de renoncer à tout programme nucléaire militaire et demandait au pays dindemniser les familles de Marocains tués par des armes libyennes fournies au Front Polisario. Une caricature accompagnant larticle, qui représentait une silhouette humaine déculottée, a été jugée diffamante par le colonel Kadhafi. « Rien ne pouvait identifier Kadhafi. Cette plainte na donc aucune valeur. Mais Kadhafi, même hors de la Libye, cherche à harceler les journalistes qui osent mettre en cause sa politique », a déclaré Mustapha Alaoui.