Chantage libyen

Edito du Monde LE MONDE 21.12.06

On ne peut qu'être indigné de la condamnation à mort, mardi à Tripoli, de cinq infirmières bulgares et d'un médecin palestinien. Tous les six exerçaient en Libye, où le système de santé est si défaillant que les patients qui le peuvent partent se faire soigner à l'étranger, en Tunisie en particulier. Recrutées par l'hôpital pour enfants de Benghazi en février 1998, ces infirmières ont été accusées d'y avoir inoculé le sida de manière délibérée. Quatre cent vingt-six jeunes malades ont été infectés, plus de cinquante sont morts.

Les scientifiques du monde entier ont depuis longtemps mis en doute cette version. Ils sont convaincus que le sida est apparu à l'hôpital de Benghazi bien avant l'arrivée des infirmières et attribuent sa propagation à des seringues contaminées. Rien n'y a fait. Pour les besoins de sa propagande, le colonel Mouammar Kadhafi a même été jusqu'à accuser les inculpés d'avoir agi sur ordre de la CIA et du Mossad. De rebondissement en rebondissement, l'affaire s'éternise. Incarcérés depuis 1999, les infirmières bulgares et le médecin palestinien ont été condamnés une première fois à mort en mai 2004. Un verdict que la Cour suprême a annulé alors que des négociations s'engageaient entre Tripoli, Sofia, Washington et Bruxelles. Un nouveau procès s'est ouvert plus tard, qui a abouti au même résultat, déploré unanimement mardi par les capitales occidentales.

Ce petit jeu ressemble fort à du chantage. Les négociations avec la communauté internationale avaient débouché en décembre 2005 sur la création d'un fonds international destiné à indemniser les victimes et leurs familles. Celles-ci réclament à la Bulgarie et aux autres donateurs 10 millions de dollars par enfant contaminé. Exactement la somme que Tripoli a accepté, après des années de tergiversations, de verser aux 270 victimes de l'attentat de Lockerbie, en Ecosse, où un avion de la Pan Am s'est écrasé en 1998.

La poursuite de ces sordides négociations financières pourrait faciliter la libération des condamnés. En droit libyen, les victimes peuvent accorder leur clémence aux inculpés dès lors qu'elles considèrent avoir été convenablement indemnisées. D'autres solutions sont possibles: une grâce accordée par le Guide de la révolution, l'annulation du nouveau verdict par la Cour suprême, le transfert en Bulgarie des condamnées pour y purger leur peine après commutation de leur condamnation à mort.

Le colonel Kadhafi a tellement joué avec le feu que cette affaire donne l'impression de lui avoir échappé, menaçant les bonnes relations qu'il avait renouées avec les Etats-Unis et l'Europe. Sans doute est-il embarrassé. Peut-être attend-il un coup de pouce de Washington ou de Bruxelles. Mais c'est à lui désormais de trouver la porte de sortie, et vite.

A Sofia, la condamnation des infirmières bulgares est vécue avec "tristesse et indignation"
Pour Anna Krasteva, politologue à la Nouvelle Université bulgare, la situation des infirmièrs condamnées en Libye mobilise autant le gouvernement que la société civile.

Chronologie

Le procès des infirmières bulgares
Arrêtés en 1999, cinq infirmières et un médecin palestinien, accusés d'avoir délibérément inoculé le virus du sida à 426 enfants libyens, ont été condamnés à mort à l'issue d'une procédure judiciaire confuse.

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