POURQUOI PHILOSOPHER ?
http://www.thomas-d-aquin.com/Pages/Initiation/Init/10EthiquePol.htm
L' « ADMIRATIO » est le motif profond de la philosophie.
Ce mot, malgré l'apparence, est difficilement traduisible. L'étymologie le rendrait équivalent à regard attentif ou observation, mais l'usage lui a ajouté les sens d'étonnement intrigué et d'émerveillement contemplatif. Ainsi enrichi, il désigne parfaitement l'état d'esprit psychologique propice à l'étude. Au départ, le philosophe est un caractère curieux de nature, et désireux de tout connaître. Cette soif de découverte le laisse perpétuellement insatisfait, et le pousse à toujours chercher de nouveaux sujets d'intérêt. C'est aussi un esprit observateur, pour qui chaque expérience est source d'interrogations et de réflexions. Et ce mélange de respect admiratif du monde extérieur, d'appétit de posséder les raisons cachées des choses, et de cogitation cérébrale permanente, fait l'intellectuel vrai.
Aussi la première raison de philosopher sera-t-elle toujours la contemplation étonnée du spectacle de l'univers. Mais il faut bien reconnaître que notre époque, en canalisant la curiosité des hommes essentiellement vers les prouesses technologiques et la réussite matérielle, rend difficilement admissible une telle attitude désintéressée. Celle-ci est-elle vite taxée d'irresponsabilité et de poésie, ce qui la fera réserver exclusivement aux jeunes filles de famille, en attendant qu'elles aient trouvé un bon mari.
La grande difficulté pour faire admettre et comprendre l'intérêt de la philosophie, vient de l'état d'esprit contemporain, notamment dans deux de ses traits de caractères: le primat de l'efficacité, et la réduction du savoir aux seuls critères de la science positive.
Etat d'esprit utilitaire: Le savoir doit servir à produire.
Ainsi par exemple, la recherche scientifique doit arriver à des résultats industriellement exploitables pour pouvoir se dire sérieuse. Les études doivent offrir des « débouchés » pour être jugées dignes d'être poursuivies. La formation et les expériences professionnelles doivent développer la rentabilité pour justifier leurs coûts. Etc. ... Tout est jaugé à l'étalon de lefficacité. Comment dans cette perspective, s'étonner que faire de la philosophie semble bien inutile. Celle-ci offre peu de prolongements pragmatiques, elle cultive une grande part de recherche pour le seul plaisir de savoir, elle n'offre aucun métier !
Scientificité moderne: Les sciences se spécialisent à outrance.
Chaque branche d'hier se divise aujourd'hui en plusieurs sous branches, elles-mêmes amenées sans doute plus tard à éclater. Ces sciences ne retiennent pour vrai que ce qu'elles démontrent avec le plus de rigueur, en s'approchant tant que faire se peut du modèle mathématique. Leur objet est de plus en plus techniquement élaboré, et exige des investissements matériels formidables. Leur intérêt se porte presque exclusivement aux limites du savoir humain: la particule la plus petite, la galaxie la plus éloignée, lancêtre le plus âgé, le froid le plus absolu, etc. ... Or la philosophie procède exactement à l'inverse : elle tend vers une vision unifiée au travers de divisions peu nombreuses et mutuellement ordonnées, elle ne se limite pas à l'absolument certain, mais balaye tous les niveaux de connaissance, lélaboration de son objet n'a rien à voir avec la technique: pas de laboratoire ni d'instruments sophistiqués, et elle s'intéresse autant, voire plus, au courant de la réalité qu'à ses cas limites.
A cela s'ajoute une deuxième source d'incompréhension: le reniement des philosophes contemporains. Devant l'envahissement victorieux de cet état d'esprit moderne, les philosophes du siècle, plutôt que d'affirmer la légitime spécificité de leur discipline, ont crû bon de se réfugier dans deux attitudes d'abandon:
- Soit ils ont embrayé le pas des savants et des efficaces, et les ont singés en prétendant apprendre une ou plusieurs sciences positives ( Michel SERRE ne déclare-t-il pas qu'on ne peut se dire philosophe si l'on n'a pas fait le tour complet de l'ensemble du savoir scientifique ! ), ou en affirmant que la philosophie peut apporter une efficacité imparable dans la solution de certains problèmes notamment humains ou sociaux.
- Soit ils se sont cantonnés dans des spécialités secondaires, et parfois bizarres, que la science et l'efficacité ont encore épargnées: lesthétique, la linguistique, la mystique (de préférence orientale), etc.
PHILOSOPHIE DEVOYEE ET SOUILLEE PAR LE MARXISME.
En conclusion, la domination de l'esprit positif et la lâcheté des philosophes ont consommé l'incompréhension vis à vis de la philosophie traditionnelle.
La victoire de la mentalité moderne parait pourtant de plus en plus précaire. Fréquemment, lesprit d'efficacité à petite ou moyenne échelle montre sa dangereuse incapacité à plus grande échelle: ainsi par exemple l'accroissement considérable de la productivité agricole engendre des surplus alimentaires qu'il faut détruire, alors qu'à quelques milliers de kilomètres, la famine fait rage sur le tiers du globe; de même, le succès dans la manipulation périlleuse de l'atome s'est accompagné d'un risque de destruction inimaginable auparavant; également, le développement sans précédent des moyens de communication est si concomitant à l'extension de l'inculture et de l'analphabétisme, qu'on ne peut sempêcher de se demander s'il n'en est pas la cause; et que dire de la génétique, qui cause aujourd'hui plus de mort que de vie ? ...
Parallèlement, la méthodologie scientifique classique subit le doute de façon renouvelée depuis plusieurs décennies. Le hasard et l'indéterminisme lenvahissent de plus en plus et bouleversent sa rigueur mécaniste, latomisation extrême des sciences actuelles perd le savant qui devient spécialiste d'une partie de partie d'un sujet; enfin l'irréductibilité de la plupart des faits à lidéal mathématique devient une évidence chaque jour plus claire.
De sorte que le monde actuel aspire à « autre chose », sans savoir bien quoi, tout en redoutant toujours les disciplines taxées de « pré-scientifiques ». Ainsi, tous les savants, dès qu'ils ont quelque notoriété, se mettent en devoir de réfléchir et d'écrire sur leur science, comme PLANCK, MONOD, REEVES ... Ils répondent souvent au désir de traduire en langage courant, non scientifique, la portée des conclusions de leur savoir, afin de se faire comprendre, et, qui sait, de se comprendre eux-mêmes. Plus loin, ils manifestent parfois la volonté de retrouver, à partir de leur science particulière, une conception globale de l'univers et de lhomme.
Même mouvement dans l'éducation et la formation: de nombreux courants rénovateurs de la pédagogie veulent former l « humaniste » au-delà du spécialiste. L'idéal est lhomme qui a de bonnes connaissances sur tous les principaux sujets. Dans le domaine économique, par exemple, on recherche de plus en plus des « hommes de synthèse » dont le savoir consiste essentiellement à gouverner, organiser, motiver, au lieu de techniciens pointus.
Pareillement, germe un peu partout le désir d'une vie plus « spirituelle », moins matérialiste, tournée vers la réalisation de soi et d'autrui, au détriment de l'efficience productrice: « être plutôt quavoir ! ».
Toutes ces tendances s'avivent mutuellement, refusent encore de se reconnaître comme des remises en cause de l'idéologie contemporaine, et ne savent comment s'y prendre pour parvenir à bon port. La conséquence immédiate, qui fleurit aujourdhui, c'est que les personnes mues par ces désirs confus sont la proie facile des charlatans nombreux qui prétendent les guider: sectes religieuses, maçonneries de tous bords, centres soi-disant de « formation humaine », carriéristes politiques roses, verts ou caméléons, nombre de cabinets « psy »
En conclusion, deux constatations:
- 1 °) Ces désirs, comme aspirations, sont ancestraux et impérieux.
- 2°) Ils sont particulièrement exacerbés aujourd'hui et pourtant notre monde ne sait pas y répondre.
De là à penser que c'est dans ce qu'il rejette que se trouve la vraie solution, il n'y a qu'un pas.
Or les principales questions ont toutes été posées avant SOCRATE, il y a quelques vingt-cinq siècles, au sujet de la nature et de lhomme:
La terre tourne-t-elle autour du soleil ou non ? La matière est-elle composée datomes ? Tout n'est-il que matière ? L'univers a-t-il une origine ou est-il éternel ? Le mouvement est-il dialectique ? Lhomme vient-il de l'animal ? L'histoire a-t-elle un sens ? Y a-t-il une vérité ou plusieurs ? Où est le bonheur de l'homme ? La démocratie est-elle le meilleur régime politique? Que peut-on dire de Dieu? L'hommea-t-il une âme ? Est-il libre ?
Avec le bouleversement scientifique, les inquiétudes de l'homme n'ont pas changé. Les grands types de réponses non plus: Matérialisme, Idéalisme, Moralisme, Opportunisme, Scientisme, Mysticisme, Réalisme.
A l'époque dAristote et plus encore à celle de Thomas dAquin, tant le cadre d'interrogations que les grandes options de solutions étaient déjà posés. Ces deux auteurs sont chronologiquement arrivés au couronnement intellectuel d'une société à l'apogée de sa civilisation, antique ou médiévale. L'étude historique laisserait même entendre qu'avec eux, ces civilisations seraient parvenues au maximum de leur effort. Et comme épuisées par ce dépassement d'elles-mêmes, elles se seraient rapidement écroulées et ne produiraient plus que des épigones d'intérêt moindre, avant de sombrer dans un obscurantisme définitif et de laisser la place à d'autres civilisations: Rome ou la renaissance (Aristote fit une analyse en partie comparable à propos de la naissance de la philosophie en Egypte et nous pourrions sans doute l'appliquer à saint Augustin pour Rome). Cette seule preuve de succès séculaire et général est une invitation à les voir comme les sommets de la philosophie, et la source toujours actuelle d'une véritable sagesse.
C'est sur ce fait historique que doit reposer au départ notre confiance intellectuelle; c'est lui qui doit nous inciter à préférer a priori ces auteurs plutôt que d'autres pour mettre notre initiation sur les meilleures bases possibles.
12) Ethique et Politique
Nous continuons d'engranger les conclusions de notre périple autour du monde et de l'homme, afin d'expliquer pourquoi la philosophie se présente telle qu'elle est. Ici, la perspective est bouleversée par rapport à la physique. Il ne sagit plus d'admirer la nature et ses oeuvres, dont l'homme est la plus achevée, mais de se demander comment cet être naturel, nous-mêmes, pourra atteindre la fin ultime pour laquelle il est fait, et qui le rendra pleinement épanoui. Toute l'interrogation de la morale et de la politique tourne autour des moyens d'être heureux, dont le premier est certainement de connaître l'identité de cet objectif premier.
Notons au départ que ni l'animal, ni les planètes ne se posent ce genre de questions. En quelque sorte, ils y répondent spontanément, en accomplissant les actes de leur nature : parcourir leur orbite, se nourrir, pousser et ensemencer, ou réagir d'instinct aux perceptions sensorielles. Tout ceci sans « angoisse métaphysique » , ni perversion de quelqu'ordre qu'elle soit. Tel n'est pas l'homme, car chez lui, l'instinct n'est plus le maître. Sa nature est spirituelle, et ceci doit nous mettre sur la voie de la définition du bonheur. Paradoxe de l'être humain : parce qu'il est intelligent, il ne sait plus spontanément ce qu'il lui est opportun de faire, mais doit le redécouvrir sa vie durant.
Donc notre visée est pratique : nous orienter dans la voie du bonheur, raison de vivre de tout un chacun, objectif universel, à la racine de toutes nos activités. Quel est ce point de mire ? Donnons tout de suite la réponse d'Aristote vivre dans une société fondée sur l'amitié. Il faut certes s'expliquer, mais l'essentiel est posé. Le bonheur de l'homme est de vivre avec d'autres, de ne pas être seul. C'est dans autrui qu'il peut trouver le bien le plus riche sur cette terre, en lui qu'il s'accomplit. De ce fait, l'homme est un être naturellement social. Et cette sociabilité est fondée sur l'amitié, concept central de la morale et de la politique d 'Aristote.
Poser une telle conclusion nous permet de distinguer d'emblée cette philosophie de beaucoup d'autres. Nous sommes d'abord à cent lieues de la morale Kantienne du devoir. Ce dernier existe chez Aristote, mais n'a qu'un lointain rapport avec « l'impératif catégorique » S'imposant comme absolu pratique parce que rationnellement cohérent, indépendamment de toute finalité. Ce sentiment de « faire ce qu'il faut parce qu'on le doit » , fut très répandu jusqu'à une époque récente. Il est à l'origine de l'éducation de nombreuses générations d'enfants, il explique beaucoup de conventions sociales, c'est en grande partie la source de la « morale républicaine » , jusqu'aux sacro-saints Droits de l'homme que l'on est tenu de respecter sans pour autant devoir tendre à une quelconque amitié envers autrui. C'est, à n'en pas douter, contre lui que se révolta la génération de Mai 68, celle-là même qui, aujourd'hui (en 1984) au pouvoir, tente de la réhabiliter. Ne méprisons pas la figure du héros accomplissant son devoir, quel qu'en soit le prix. Celui-ci sut, par exemple, se mobiliser en France, par trois fois contre le prussien en moins d'un siècle. C'est, (ruse de l'histoire ?), ce que Kant offrit de mieux. Mais on vit bien par la suite que ce ressort était cassé, lorsqu'au delà de la « liberté » , ou de « lanti-fascisme » , l'homme ne se battait plus pour l'amour de son pays et de ses compatriotes. Le devoir et les grands principes sont notoirement insuffisants pour affronter les défis du bien.
Autre discipline de vie étrangère à Aristote, et qui fleurit aujourd'hui : la quête de soi, au travers de pratiques psychothérapiques ou mystiques, telles que l'analyse, la méditation transcendantale, les différentes formes de yoga, tout ce qui tend à l'introspection mentale, et les diverses expressions collectives que peut prendre le mysticisme naturel, notamment en communauté ou dans les sectes. Toutes ces démarches prétendent mener vers la pleine sérénité qu'offre la totale domination de l'esprit sur le corps. Mais elles sont foncièrement egocentriques, même lorsqu'elles prennent un tour communautaire. L'autre n'est qu'un moyen au service de mon épanouissement personnel, et non la fin de mes actes. D'ailleurs peu importe qui est l'autre, pourvu qu'il soit là. Rien de plus contraire à l'amitié.
Dernier courant de pensée auquel s'oppose l'Aristotélisme : le machiavélisme, c'est à dire l'habileté permettant de maîtriser une société à son insu, afin d'établir et de maintenir son propre pouvoir. De là sont issues toutes les méthodes modernes de manipulation des foules, et du modelage de l'opinion publique. C'est une grande tentation du politique, de diriger la société en jouant des bas instincts contre les bons sentiments et inversement, avec une maîtrise consommée dans le dosage de l'information, afin de mener un peuple à servir malgré lui un dessein personnel.
Sans doute beaucoup d'autres types de conduites humaines personnelles ou sociales mériteraient d'être confrontées. Mais pour conclure, nous dirons que la grande originalité de la morale et de la politique d'Aristote est qu'elles sont tournées vers autrui, et non vers soi.
Qu'est - ce alors que cette amitié, clef du bonheur humain ? Il faudrait, pour la faire aimer, en parler avec l'art d'un grand poète. Il faudrait éviter toutes les sécheresses et toutes les arguties. On a souvent reproché à Aristote et à Thomas d'Aquin d'être arides, voire sans cur. Et de fait, il faut parfois beaucoup de persévérance pour s'atteler à des écrits n'offrant presque jamais de satisfactions sensibles. Mais la philosophie n'est pas la littérature. Elle doit même s'en défier comme d'une tentation mortelle pour la vérité. L'important est d'éclairer et non de plaire. Reste que c'est alors qu'il parle d'amitié quAristote dévoile, à fleur d'argumentation, la délicatesse de sa personnalité et la noblesse de ses sentiments. Les passages de lEthique à Nicomaque à ce propos, sont idéals pour une première découverte de l'auteur.
Aristote définit l'amitié : une communauté de vie fondée sur le désir de ce qui est bon pour autrui. L'amitié est tout d'abord une communauté. Aujourd'hui dans ce monde où globalement, les hommes ne s'aiment pas, le sens de la communauté retrouve, parfois avec une exaltation dangereuse, un regain d'intérêt. Il s'agit bien là d'une perception intuitive obscure de la vraie nature du bonheur. Il n'est pas jusqu'à la moindre réunion politique ou sportive, la plus petite fête villageoise, qui ne soit placée par les médias sous le sceau de l'amitié, manifestant ainsi le lien universel entre bonheur et communauté. Chez Aristote, la communauté n'est pas un absolu, contrairement à Platon. Il n'y a d'ailleurs jamais rien de systématique dans sa morale, et c'est là une grande difficulté de compréhension pour nos mentalités modernes, nourries à l'idéologie. Tout, chez lui, est par degrés, à la mesure de celui qui essaie de vivre dignement. Si l'idée de communauté reste globalement l'objectif, ses manifestations concrètes peuvent être infiniment variées et dégradées, selon les caractères, les époques, les civilisations etc.
L'amitié demande tout d'abord une communauté de biens. Ce qui m'appartient, sans cesser d'être mien, est à libre disposition de l'ami, puisque je sais que celui-ci respectera mon droit et mon bien, mieux peut-être encore que le sien propre, et agira de même envers moi. Tout ce qui est à moi est à lui et réciproquement. Elle est également une communauté de sentiments. Les amis partagent les mêmes plaisirs et les mêmes peines, se réjouissent ou s'attristent de ce qui réjouit ou attriste l'ami. L'amitié, grandit dans la similitude de sensibilité, de sentiments et de personnalité. Nous ressentons là tout le poids de l'éducation, de la culture et de la civilisation, comme atmosphère ambiante de l'amitié.
La communauté est également d'action. Les amis se retrouvent ensemble dans les mêmes activités, qu'elles soient politiques, professionnelles ou de loisirs. C'est cet aspect de l'amitié qui souvent structure la société en « catégories socio-professionnelles » , et en classes sociales. Les amis aiment à se rencontrer entre gens d'un même monde, ayant des responsabilités et des préoccupations semblables.
C'est enfin une communauté de contemplation. La contemplation se fonde sur l'admiration, et celle-ci consiste dans l'étonnement face à ce qui nous dépasse. L'amitié demande une même conception de ce qui est plus grand que nous, de ce qui mérite qu'on y consacre sa vie, et, si besoin, sa mort. Là réside l'essentiel de l'amitié, et celle-ci sera très difficile entre gens ayant des idéaux divergents, ou, pire encore, pas d'idéal du tout. Par contre, une telle communauté peut permettre de passer outre des différences d'activité, de sentiments ou de biens matériels, sans remettre en cause l'amitié. Encore une fois, rien n'est systématique.
Cette mise en commun réside dans le fait d'être et d'agir envers l'ami comme on le ferait pour soi, pour la joie personnelle et réciproque des deux. Voilà, à grands traits, la définition dAristote. C'est, on le voit, un équilibre très fragile. Plus l'amitié est forte, plus la communauté est grande, et plus le moindre manquement ressemble alors à de la trahison, car il est un retour à légoïsme, cest à dire à la recherche de soi et non de l'autre. Il vaut mieux, dans l'amitié, ne pas aller au delà de ce que l'on est capable de maintenir. Si donc on veut progresser dans le bonheur, il faut que plus on avance, plus on s'efforce de le sédimenter et de le solidifier. Il faut que l'altruisme devienne de plus en plus indéfectible, qu'il soit pour l'un et pour l'autre une évidence telle, qu'on nimagine pas un instant qu'il puisse être remis en cause. Seule cette indéfectibilité rendra l'amitié durable, parce que fondée sur la confiance.
Mais l'obtention de cette solidité n'est possible, nous dit Aristote, que dans l'exercice parfait de la vertu. Ceci nous introduit directement dans l'Ethique, dont nous avons inversé l'ordre. LEthique à Nicomaque d'Aristote est une longue méditation sur la vertu, ses différentes formes et perversions, ainsi que sur les moyens de l'acquérir, et qui s'achève sur lamitié. Malheureusement, beaucoup n'ont retenu de cette oeuvre que ce qui est dit des vertus et de leur exercice. On connaît les quatre vertus cardinales, on connaît l'homme vertueux et l'homme vicieux, mais on oublie la perspective d'amitié. En faisant de la morale d'Aristote un traité des vertus, on tombe très vite dans une sorte de stoïcisme inhumain, qui trahit complètement l'auteur. Beaucoup de moralistes prétendus thomistes, sont en fait Kantiens, car ils ont oublié la raison d'être de la vertu. Morale et politique n'ont pas d'autre justification que de pratiquer l'amitié, et ceci n'est pas un devoir ou une charge, mais un bonheur très grand.
A propos de l'homme vertueux, Aristote fait le raisonnement suivant : est vertueux l'homme qui aime le vrai bien, en soi, et il l'aime comme un bien pour lui-même. Le bien objectif est pour lui un bien également subjectif, ou encore le bien en soi est aussi un bien pour moi. Or, ajoute l'auteur, le plus grand bien en soi, c'est l'homme vertueux. Rien dans le monde, ne le dépasse en dignité, ni par la nature, ni par la perfection. Par conséquent, l'homme vertueux est le meilleur bien pour l'homme vertueux, et c'est ainsi que la vertu fonde l'amitié. En première approche, la vertu est le moyen de s'affranchir d'une certaine ambivalence de l'affectivité humaine. Celle-ci est volontiers ballottée d'une déception à l'autre, d'un plaisir suivi d'amertume à une lutte suivie de dépression comme de Charybde en Scylla. De plus cette dualité de l'homme se situe à deux degrés, ce qui rend d'autant plus nécessaire d'en sortir. Le premier reste au niveau de la sensibilité, dans ce qu'on a appelé le concupiscible et Iirascible, c'est à dire dans le désir de jouissance et le désir d'agressivité. L'homme est souvent partagé entre l'envie de profiter tranquillement et celle de se battre pour s'imposer. Beaucoup cherchent à fuir la lutte pour jouir paisiblement de la vie, mais beaucoup aussi trouvent plaisir dans le combat lui-même contre les choses et les hommes. De sorte que l'humanité se compose de gens très agressifs et peu jouisseurs, d'autres moyennement agressifs et moyennement jouisseurs, d'autres peu agressifs et très jouisseurs, d'autres enfin, très agressifs et très jouisseurs. Rares sont ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre. Le second degré réside dans le conflit entre la sensibilité, qu'elle soit agressive ou jouisseuse, et la raison. Très souvent, est joué un combat intime entre les pulsions de nos désirs, et les conseils de notre raison, dont l'issue est hasardeuse. Si donc notre nature est ainsi laissée en friche, nous serons inévitablement, au gré des vents, tantôt raisonnables, et tantôt passionnés, tantôt placides et tantôt hargneux, selon les circonstances du moment, mais à jamais incapables de conserver l'amitié d'autrui. Au bout du compte, nous sommes voués au malheur, et il y a des pages très émouvantes d'Aristote sur la souffrance de l'homme déchiré en lui-même par ses penchants divers.
Il est une mauvaise façon d'en sortir, qui est de ne rien faire. Cette ambivalence se résorbe inexorablement au crépuscule de la vie. Avec le temps, l'homme porté au plaisir devient de plus en plus jouisseur, celui porté à l'agressivité de plus en plus hargneux, et celui porté à la raison, de plus en plus équilibré. La vieillesse est une sorte d'extrémisme de l'humanité, et nous connaissons tous la figure du vieux jouisseur, celle du vieux bougon et celle du vieux sage. Car, à la frange de la psychologie et de la biologie, nos attitudes, au fur et mesure que nous posons cles actes dans un sens ou dans un autre, vont se fossilisant dans cette direction. Plus nous posons d'actes de jouissance, et plus nous nous consolidons dans une attitude de jouisseur, et de même vis à vis de l'agressivité ou de la raison. De sorte qu'Aristote semble nous dire : puisqu'en vieillissant il est inéluctable que vous en veniez à vous fossiliser, choisissez la bonne voie lorsqu'il en est encore temps. Sous entendu : choisissez la raison.
Mais ce n'est pas suffisant. Le choix ne se fait pas entre passions sans raison et raison sans passion, car il n'y a jamais de raison seule. En effet, le choix de la raison demande d'abord beaucoup de hargne, disons de courage, pour lutter contre soi-même, puis au fur et à mesure de l'avancement, l'attitude raisonnable s'accompagne au contraire d'une réelle satisfaction sensible. On assiste chez l'homme vertueux à une convergence progressivement totale, entre l'affectivité et la raison. C'est alors qu'est vaincue la dualité. Il n'y a plus d'opposition entre ce que désirent mes passions et ce que je sais être raisonnablement bon. Alors je suis mûr pour l'amitié durable.
Concrètement nous distinguerons quatre grands axes de vertus. Deux touchent la discipline du caractère, contre le défaut ou l'excès d'action. Contre le manque réagit la vertu de force afin que l'homme ne fasse pas défaut lorsque sa présence est nécessaire. L'archétype de cette vertu est le don de sa vie pour la cause à laquelle on tient. Inversement, contre l'excès lutte la vertu de tempérance, qui nous permet de tenir la bonne mesure dans nos activités, sans débordement. Viennent ensuite toutes les vertus disciplinant l'intelligence, que l'on résume sous le vocable de prudence. Le but est ici d'agir de façon réfléchie et non aveugle ou passionnelle. L'homme se doit pour cela, d'éduquer ses facultés intellectuelles. Enfin, dernière discipline : la vertu de justice, dans les rapports avec autrui. Celle-ci n'est rien d'autre que le respect de ce à quoi l'autre a droit de ma part.
C'est en posant petit à petit des actes de plus en plus significatifs dans ces quatre directions, que je progresse et que je m'installe sans retour, dans la connaissance de plus en plus claire de ce qui est raisonnablement bon, dans la poursuite de plus en plus ferme et inébranlable du bien, quels que soient les périls, dans l'adaptation de mes actes de plus en plus adéquatement mesurée par la qualité du bien, et enfin dans la diffusion de plus en plus grande du bien au genre humain. Or l'homme ne peut parvenir seul à cet épanouissement. Il a besoin des hommes pour être heureux, ne serait ce qu'au niveau des moyens matériels. Voilà pourquoi la société est nécessaire à l'homme pour vivre, et voilà pourquoi morale et politique sont liées. L'homme ne peut parvenir à l'amitié en dehors de la vie sociale. Bien plus, la politique est le sommet de la morale lorsqu'on la considère comme l'art de diriger la cité en vue de l'amitié entre ses membres.
La charpente de cet art politique, sa colonne vertébrale, s'exprime dans la législation, formulation publique de ce qu'est pour un peuple donné la vertu de justice. La législation est la prescription des actes que les hommes doivent poser et de ceux dont ils doivent s'abstenir, pour progresser ensemble dans la voie de la vertu. La justification de la loi, et la force publique qui l'accompagne, n'est autre que la recherche de l'amitié entre les ressortissants d'un même peuple. Aristote distingue trois types de constitutions et d'organisations sociales possibles, selon trois sortes d'amitié :
1) Correspondant à l'amitié du père envers ses enfants, à l'amour de celui qui a donné l'être pour celui qui l'a reçu, Aristote donne la monarchie qui est ce type d'amitié entre un peuple qui doit tout à son fondateur, et le monarque dont le seul but est de faire grandir la vie de son peuple.
2) Correspondant à l'amitié entre époux, êtres égaux quoique différents et supérieurs à leurs enfants, Aristote nomme l'aristocratie, c'est à dire l'amitié politique entre égaux formant l'élite de la société par leur dignité.
3) Correspondant à l'amitié entre frères ou entre camarades, Aristote cite la république, fondée sur une certaine égalité entre tous les citoyens. La communauté ne vient plus alors d'un acte fondateur, ou de la dignité personnelle d'une élite, mais d'un contexte commun de culture et de civilisation, qui crée de nombreux liens affectifs et spirituels.
Le bien commun n'est rien d'autre que cela. Ce concept, issu en ligne droite de Thomas d'Aquin, ressort périodiquement dans la bouche des philosophes et des politiques . Mais son sens est souvent obscur et confus, voir manipulateur, lorsqu'on l'identifie au bien public ou à la raison d'état. Ce bien commun n'est pas une sorte d'entité à part et nébuleuse, une idole indifférente aux plus durs sacrifices commis en son nom, mais notre bien propre le plus élevé. Cest l'amitié entre hommes d'un même peuple, qui ont su, grâce à une organisation collective juste, sous la responsabilité de dirigeants, se donner de façon auto-suffisante, les richesses matérielles, morales et culturelles, avec la paix, la sécurité et la concorde nécessaire à cette bonne entente.
Aristote n'est jamais simplement théorique. Sa réflexion est toujours fondée sur l'expérience, elle-même à base d'observation. Il est donc d'un grand intérêt en politique de le suivre dans sa perspective historique. Celle-ci montre comment la communauté auto-suffisante nécessaire à l'amitié va en s'amplifiant au cours des siècles antiques.
Le premier stade est celui de la famille, dans une conception étendue aux ascendants directs. Rapidement, en s'élargissant, elle se transforme en clan ou « gens » , où les relations collatérales s'organisent pour accroître les moyens de vivre dignement. Plusieurs clans, par le biais des traités, des mariages et héritages, se constituent au fur et à mesure en villages pour répondre à des besoins encore grandissants. Et certains devenus prépondérants, forment des cités florissantes, appelées, pour quelques unes, à l'empire sur une partie du monde. Toute cette dynamique communautaire s'explique au bout du compte, par la recherche de la richesse, de la paix et de la concorde. Il y a avec cet élargissement, croissance d'un bonheur de plus en plus subtil. On comprend globalement que ce sont surtout les moyens non matériels, ceux qui ne sont plus destinés aux besoins primaires de l'homme, qui vont en s'agrandissant, et ceci est conforme à une conception du bonheur qui place au sommet l'amitié (il est notable que cette analyse ait été reprise au début de notre siècle par un grand historien comme Fustel de Coulanges, pour rendre compte du monde antique.)
A partir de là, les développements vont d'eux-mêmes : au cours de l'histoire, nous sommes passés de la cité à la nation. Le millénaire qui s'achève est pour nous celui de la constitution de la France comme collectivité nécessaire pour avoir les moyens d'être heureux ensemble. Et, si l'on veut faire un peu de prospective sur ce processus qui continue de se dérouler, on peut penser que le cadre national devient trop étroit pour assurer de façon autonome le bien vivre des citoyens. C'est ce qui motive la constitution de la « Communauté Européenne ». Bien sur, ceci reste au conditionnel, comme l'avenir lui-même, et l'histoire nous a habitués à des retours en arrière. Mais continuant notre exercice de visionnaire, pourquoi ne pas imaginer plus tard une fraternité à L'échelle d'un continent, ou même du monde, et dont l'embryon existe déjà avec l'ancienne Société Des Nations, devenue Organisation des Nations Unies. Précisons pourtant que cela n'a rien à voir avec une conception du « citoyen du monde » , apatride qui se dit frère de tous, et n'aime en fait que lui. De même que le village n'a pas aboli la famille, ni la nation la cité, il est exclu qu'une constitution européenne, ou une supra-nationalité mondiale abolisse les niveaux inférieurs, même si ces derniers perdent une part de leur souveraineté.
Aristote écrit également que plus la communauté est grande, plus celui qui en est responsable doit ressembler à Dieu, Lequel est responsable du bien commun de l'univers entier. Laissant toujours libre cours à notre imagination, et tirant passablement le commentaire qu'en fait Thomas dAquin, on peut lire que celui qui aurait la charge d'un rassemblement de nations, voire de la terre entière, tiendrait quasiment lieu de Dieu sur terre. Or lieutenant se dit en latin « vicarius » . Le vicaire du Christ, voilà l'homme le plus à même d'assurer la paix au delà des nations. Si l'on regarde l'histoire contemporaine de l'Eglise dans cette perspective, on en vient à reconnaître le don, par la Providence, d'une série de papes, au moment où toutes les nations jeunes ou vieilles, réclament une entente mondiale pour pouvoir survivre. Alors, nous avons une explication importante de la mutation actuelle de la catholicité. Alors s'explique, dans le but d'assurer l'amitié entre les peuples, un certain nombre d'actes qui auraient pu paraître inutiles ou inadmissibles à une époque où les nations étaient auto-suffisantes. On comprend l'expression d'une certaine bienveillance vis à vis des autres religions, la suppression de la distinction entre pays de chrétienté et pays de mission, la variété des liturgies et le choix des langues vernaculaires, les voyages nombreux et combien populaires des derniers papes. Voilà pourquoi la doctrine sociale de l'Eglise, pourtant récente, se met soudain à exploser en 1970, avec « Populorum progressio » . Elle réglait auparavant les relations socio-économiques entre les personnes et les institutions, sans dépasser le cadre politique national. Avec cette encyclique, reprise par Jean-Paul II dans « Sollicitudo Rei Socialis » , sont traités les devoirs de justice et de charité à l'échelle de la planète, entre les pays considérés comme tels. Voilà pourquoi Jean-Paul II parle tant de la culture et d'enracinement culturel de la foi, car c'est le meilleur vecteur de la foi, surtout lorsque le modèle politique universel est la démocratie. Sans doute est-ce la raison du choix des noms de Jean et de Paul, qui symbolisent l'amitié spirituelle et l'apostolat des nations. Sans doute avons-nous là une des clefs de Vatican II
Personne, bien sur, n'est tenu d'adhérer à ce qui n'est qu'essai d'explication, certainement optimiste puisqu'il oublie volontairement les maux profonds qui accompagnent cette métamorphose. Cependant, nous pensons qu'est confié à Rome un nouveau pouvoir temporel, disons mieux, un nouveau devoir temporel, beaucoup plus immatériel que celui d'Innocent III, mais beaucoup plus vaste, qui est d'être le moteur de cette amitié entre les peuples au niveau du seul bien commun politique, d'être le levain quasi divin de la pâte humaine totale. Enfin, dernière perspective : on conçoit qu'une telle éthique et une telle politique, dont le cur est l'amitié entre hommes de bien, soient prédestinées au baptême catholique, par une Eglise qui professe comme bonheur suprême l'amitié avec Dieu dans la Communion des Saints.
Telle est la portée très actuelle de la philosophie morale et politique d'Aristote, conçue il y a vingt trois siècles.