Entretien avec Rémi Brague

Le jeu des quatre sagesses

© le point 02/08/02 - N°1559 - Page 73 - Propos recueillis par Pierre-Henri Tavoillot**

Dans son dernier livre, « La sagesse du monde » (Le Livre de Poche, 2002), Rémi Brague, spécialiste de la philosophie antique et médiévale, professeur à l'université Paris-I et à l'université de Munich, dresse le panorama grandiose des réponses antiques à la question philosophique par excellence: comment atteindre la sagesse? Sa thèse est que toutes sont conçues par rapport à une idée qui nous est devenue étrangère: l'idée de cosmos, c'est-à-dire d'un ordre immuable de l'Univers. Devenir sage ne signifie donc rien d'autre, pour les anciens, qu'observer cet ordre et imiter cette sagesse qui est celle du monde lui-même. Qu'avons-nous aujourd'hui à apprendre de ces philosophes?

Sagesse et cosmos

PIERRE-HENRI TAVOILLOT : Comment décrivez-vous cette période de l'histoire spirituelle de l'humanité où la sagesse se définit comme sagesse du monde ?

RÉMI BRAGUE : Ce dispositif a pu se mettre en place sur la base d'une vision de l'Univers physique - une cosmographie - que tous les savants ont partagée à partir du IVe siècle avant notre ère, avec Platon, Aristote et quelques autres. Elle fonctionnait de deux façons : d'une part, elle correspondait à ce que l'on croyait savoir, à l'époque, en astronomie et en physique ; d'autre part, elle se laissait assez facilement monnayer en une expérience concrète. Un exemple : l'homme antique et médiéval se sent sur la terre au centre du monde, c'est-à-dire à l'endroit le plus bas et le plus humble qui soit (et nullement, comme on l'entend encore trop souvent, à la place d'honneur). Il élève les yeux vers la beauté et l'ordre des corps célestes qui tournent au-dessus de lui. Il se sent appelé à l'imiter en introduisant dans sa vie terrestre le plus possible de cet ordre harmonieux.

Etre sage, atteindre le plein épanouissement de l'humain, c'était donc être « mondain », cosmique si vous préférez. Cette « sagesse du monde » a duré quelque deux millénaires, en gros de Platon à Copernic. Elle s'est enrichie de toutes sortes de détails : le monde est bon au même sens qu'un homme vertueux est bon ; si l'homme est debout, c'est pour pouvoir regarder le ciel, etc.

Or Copernic, Galilée, Newton et d'autres ont détruit cette façon de voir. En changeant la cosmographie, en passant « du monde clos à l'univers infini » (Koyré). Mais, surtout, en dévalorisant le monde céleste. Selon Newton, si les astres tournent, ce n'est pas parce que le cercle serait une figure belle. Tous les corps s'attirent les uns les autres. Les plus petits tombent sur les plus gros. Certains vont assez vite pour s'échapper. D'autres sont juste à la distance qui en fait des satellites. Rien de bien édifiant là-dedans. Du pur rapport de forces.

La conséquence de tout cela est que notre effort moral n'est plus en phase avec les rythmes cosmiques. Nous sommes seuls, sans la garantie du monde, « immondes », si l'on peut dire...

PIERRE-HENRI TAVOILLOT : La sagesse des anciens peut-elle alors apporter quelque chose aux modernes ?

RÉMI BRAGUE : Curieusement, on a perçu mon livre comme trahissant une nostalgie. Or je ne fais que prendre acte de ce qui me semble être devenu impossible. Bien plus, je claque la porte le plus bruyamment possible. Il me semblerait même dangereux de vouloir retrouver une « sagesse du monde » en bricolant une cosmographie ad hoc. On aboutirait à une sorte de schizophrénie, à un total divorce entre la science et une sorte de mythologie.

La sagesse des anciens ne peut nous apporter que des éléments qui ne sont pas plus anciens que modernes, mais communs à toute sagesse. Ce que l'on a appelé les « grandes platitudes ». On les trouve en Israël dans le Décalogue, en Grèce chez les Sept Sages, et au fond un peu partout. Je n'ai pas plus à y ajouter que les générations passées.

Cela dit, si la nostalgie n'est pas dans le livre, elle est dans la chose même. Car cette situation nous met face à un problème immense. Il n'est pas que nous ne puissions plus chercher un modèle moral dans le ciel ou ailleurs dans le monde. Car ce qui se fait effectivement n'a rien à voir avec ce qu'il faut faire. Le problème est que nous ne savons plus si notre existence dans le monde est un bien. Nous savons assez clairement comment nous devrions nous comporter pour vivre dans la justice - de là à le faire, c'est bien sûr une autre paire de manches... Mais nous ne savons plus s'il est bien qu'il existe des hommes. Nous n'avons plus de réponse convaincante à la question de la légitimité de l'humain.
La voie épicurienne

PIERRE-HENRI TAVOILLOT : Vous distinguez quatre grandes réponses à la question de la sagesse...

RÉMI BRAGUE : Quatre modèles se sont disputé le marché à la fin de l'Antiquité. Dans le «Timée», Platon explique que le monde a été fabriqué par un divin artisan qui était bon et voulait partager sa bonté. Il a donc conçu les corps célestes d'une matière pure et régulière. Pour nos corps, il a sous-traité. Nous avons été sculptés par des artisans délégués, et d'une matière de second choix. Notre âme a donc fort à faire pour prendre le contrôle du corps où elle est tombée. Elle doit pour cela imiter sa soeur aînée, l'âme du monde, en se réglant sur les révolutions célestes dont celle-ci est le moteur. Le monde est donc bon, et suprêmement intéressant, puisque son étude nous permet de réaliser notre vocation d'hommes.

Un second modèle est commun aux trois religions qui se réclament d'Abraham: le monde est bon parce que créé par un Dieu bon ; il est intéressant, car son étude nous fait mieux connaître Dieu. Mais sans plus, car nous avons vers Dieu un accès plus direct, grâce à la révélation de Sa Loi ou l'incarnation de Son Fils.

Une sensibilité répandue vers les IIe et IIIe siècles de notre ère, et que l'on appelle « gnostique », suppose un troisième modèle. Le monde est l'oeuvre d'un sous-fifre incompétent, ou au contraire d'un habile bourreau. Il est bâclé, ou au contraire très réussi, mais comme prison ou comme piège. S'il est beau, c'est pour fasciner et captiver. Un tel monde n'est donc ni bon ni même intéressant. Tout ce qu'il nous reste à faire, c'est écouter l'appel du vrai Dieu, lequel trône bien au-delà de tout le créé, et de fuir vers Lui, loin du monde.

PIERRE-HENRI TAVOILLOT : Où se situe l'épicurisme ?

RÉMI BRAGUE : C'est le quatrième modèle, plus apaisé. Notre monde est une combinaison fortuite d'atomes, peut-être sur le point de se défaire. Il n'est donc ni bon ni mauvais. Il n'est pas non plus très intéressant. Il est utile de l'étudier, mais pour des raisons négatives: se tromper à son sujet mènerait à se donner des raisons d'avoir peur, par exemple en craignant des dieux qui nous en voudraient à travers des phénomènes physiques effrayants comme la foudre. S'il nous faut chercher une explication, ce pourra être n'importe laquelle, pourvu qu'elle nous délivre de tout ce qui pourrait nous troubler.

PIERRE-HENRI TAVOILLOT : Pouvez-vous décrire les traits caractéristiques d'une vie de sagesse selon l'épicurisme ?

RÉMI BRAGUE : Epicure l'a fait d'une façon suffisamment claire. L'absence de trouble, une paix de l'âme comparable au calme des flots quand le vent est tombé. On évitera tout ce qui peut agiter l'âme. En se contentant des plaisirs « purs », qui n'entraînent dans leur sillage aucune peine.

La sagesse épicurienne occupe, à vrai dire, une place à part. Ce n'est pas ce que j'appelle une «sagesse du monde». Au contraire, l'épicurisme essaie de définir une sagesse qui ne dépende en rien du monde.

Deux exemples: chez Epicure, il y a un modèle à imiter. Comme chez Platon. Ce sont les dieux. Mais quels dieux ! Ils vivent dans des « intermondes » situés, comme leur nom l'indique, dans les intervalles qui séparent les uns des autres les innombrables ensembles d'atomes que nous appelons des « mondes ». Ils ne se soucient pas de nous, ils ne nous connaissent même pas. Les imiter, et donc être comme un dieu parmi les hommes, c'est jouir d'une tranquillité qui est insouciance. Le Jardin où vivait et enseignait Epicure est une sorte d'intermonde.

Par ailleurs, Epicure insiste sur l'amitié qui doit régner entre les hommes. C'est bien sûr une notion psychologique et « politique », comme partout en Grèce ancienne, où le mot désigne aussi la concorde sociale. Mais l'amitié est aussi le programme d'une organisation de la vie humaine qui ne prenne modèle sur rien d'extérieur à l'humain, qui ne cherche qu'à rendre possible la coexistence sans friction des hommes dont il se trouve que, par hasard, ils vivent dans le monde.

PIERRE-HENRI TAVOILLOT : Vous dites que l'épicurisme est, avec la gnose, un des grands perdants de la synthèse victorieuse produite par les Pères de l'Eglise entre le platonisme et les Ecritures. Pourtant, malgré cette défaite historique, l'épicurisme ne va pas cesser d'exister et d'influencer durablement la philosophie. Ne peut-on pas considérer qu'avec le progrès des sciences il a retrouvé, dans le matérialisme contemporain, une nouvelle jeunesse ?

RÉMI BRAGUE : Cette défaite n'a jamais été que relative. Un mince filet souterrain a coulé au Moyen Age, où l'atomisme n'a jamais totalement disparu, jusqu'à ce qu'on retrouve le poème de Lucrèce au XVe siècle, puis les textes d'Epicure. Par ailleurs, l'épicurisme a connu une revanche au début des Temps modernes. L'autre modèle vaincu, la Gnose, a d'ailleurs lui aussi fait retour un peu plus tard, par exemple chez les innombrables écrivains et artistes qui ont subi l'influence de Schopenhauer. Au XVIIe siècle, on réhabilite Epicure en morale : ce n'était pas un pourceau, plutôt un ascète. On redonne une dignité à l'atomisme. Mais là il faut s'entendre sur les mots.

L'atomisme des anciens n'a pas grand-chose à voir avec les atomes (très divisibles en fait) de la physique moderne. En revanche, ce qui sonne épicurien dans la science d'aujourd'hui, ce sont ses présupposés ultimes. Ainsi, son parti pris en faveur d'explications purement mécanistes, contre toute explication qui supposerait une intention.

Et en morale, sans parler d'un hédonisme plus ou moins naïf, on trouve un peu partout la tentative de renouveler une pensée centrée sur la concorde entre les hommes. On entend dire que la démocratie vaut mieux que la vérité. Reste à savoir si la question que j'ai nommée plus haut, celle de la légitimité de l'humain, reçoit une réponse dans les épicurismes ancien et contemporain.
De la sagesse à l'Europe : itinéraire

PIERRE-HENRI TAVOILLOT : Comment le travail d'historien de la philosophie rejoint-il, selon vous, le projet, philosophique lui-même, d'une vie selon la sagesse ?

RÉMI BRAGUE : Je me considère plutôt comme un amateur, voire comme un touche-à-tout un peu fumiste ! Je me suis effectivement donné la peine d'apprendre des langues, car rien ne remplace l'accès direct aux textes. Mais je me suis contenté, si l'on peut dire, de langues occidentales - dont l'hébreu et l'arabe font partie. Ce qui m'intéresse, au fond, ce n'est pas le passé. C'est notre présent, à savoir le présent d'un monde « occidental » ou en rencontre avec l'Occident. Je voudrais comprendre ce qui a mené à notre présente situation, et donc mieux comprendre celle-ci. Un quatrain célèbre de Goethe dit à peu près : celui qui ne peut pas se rendre un compte exact de trois mille ans reste dans le noir, sans expérience, et se condamne à vivre au jour le jour. Je préférerais, quant à moi, que l'on dise « cinq mille ans », pour que l'on ne nous vole pas l'Egypte et la Mésopotamie, comme si tout commençait avec Homère et la Bible. Mais, à cette nuance près, c'est très juste. Nous ne comprenons le présent qu'en y voyant le résultat de décisions prises parfois il y a des siècles, voire des millénaires.

PIERRE-HENRI TAVOILLOT : Votre travail d'historien ne vous éloigne pourtant pas de l'actualité. Dans votre ouvrage « Europe, la voie romaine » (Gallimard, « Folio essais »), vous avez réfléchi à la définition de l'identité européenne : une identité « excentrique », selon vous, dont la « voie romaine » constituerait en quelque sorte l'emblème ?

RÉMI BRAGUE : Je ne mérite pas le beau nom d'historien. Je ne suis qu'un philosophe qui lit de l'Histoire. Et qui ne s'intéresse au fond qu'à l'actualité. Seulement, l'actualité se définit par ce qui la précède. Et il y a des gens qui voient plus ou moins loin en arrière, c'est-à-dire plus ou moins profond. Combien de Sciences po ou d'énarques rencontre-t-on qui font commencer l'Histoire à la dernière guerre, et la préhistoire à la crise de 29 ! Certes, nous sommes après tout cela, mais aussi après la Révolution, après la physique mathématique, après le christianisme, etc. Plus on comprend la série de choix culturels qui ont été faits avant, et souvent longtemps avant nous, plus profondément on perçoit les enjeux du présent.

Ma « Voie romaine » est un autre exemple de la méthode que j'applique aussi dans « La sagesse du monde ». Je cherche l'identité européenne du côté de sa culture. Mais ce n'est pas pour faire une fois de plus une promenade autosatisfaite dans la galerie des ancêtres. Que nous soyons tombés dans la culture européenne quand nous étions petits n'y change rien : elle reste excentrique, et aux deux sens du mot. D'abord, elle est bizarre, plutôt une exception qu'une règle. Ensuite, elle a son centre en dehors de soi. C'est ce que recouvre la référence à Rome, qui n'a cessé de loucher vers la Grèce. Et au christianisme, qui se sait fondé sur une religion qui l'a précédé. De la sorte, c'est aussi pour savoir qui l'on est qu'il faut tous ces détours : « Allez voir là-bas si j'y suis ! »
Brague

Né en 1947, Rémi Brague, spécialiste des philosophies anciennes et médiévales, est professeur à l'université Paris-I et à l'université de Munich. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont « Aristote et la question du monde » (PUF) et « La sagesse du monde » (Livre de poche) et « Europe, la voie romaine » (Gallimard, Folio Essais).

Et pour aller plus loin, on lira :

- D'Epicure, la « Lettre à Ménécée » dans l'édition à la fois claire, savante et profonde de Marcel Conche (Epicure, « Lettres et maximes », PUF).

- De Lucrèce, « De la nature » (Les Belles Lettres), ainsi que la belle introduction de Marcel Conche (« Lucrèce », éd. de Mégare).

- Egalement : Jean Salem, « Tel un dieu parmi les hommes, l'éthique d'Epicure », Vrin ; et le livre ancien mais remarquable de J.-M. Guyau, « La morale d'Epicure », (1878).

- Enfin l'ouvrage de Pierre Hadot, « Qu'est-ce que la philosophie antique ? » (Folio), sans doute la meilleure introduction à la philosophie grecque.

Les philosophes grecs repéraient généralement pour l'homme trois voies d'accès à l'immortalité.

1. La procréation par laquelle l'individu assure la pérennité d'un nom et d'une mémoire dans une lignée ou dans l'espèce : c'est l'immortalité la plus fruste, car elle ne prend pas en compte l'individualité, mais seulement le groupe.

2. La renommée et la gloire par lesquelles l'homme espère voir ses actes et ses paroles gravés dans le marbre de l'Histoire : immortalité plus noble, mais bien fugace néanmoins, qui consiste à survivre dans la mémoire... de mortels.

3. La philosophie par laquelle la connaissance juste de l'univers permet de fusionner avec lui et d'adhérer à l'éternité de la nature elle-même: c'est ce dernier genre d'immortalité que doit viser le sage.

Rien de commun entre ces deux écoles, qui se sont vigoureusement combattues. L'école de l'hédonisme s'établit au IVe siècle av. J.-C. à Cyrène (d'où l'appellation d'école cyrénaïque), dans l'actuelle Libye. Elle fut fondée par Aristippe (v. 435- 350 av. J.-C.). Celui-ci, après avoir suivi l'enseignement de Socrate à Athènes, s'en éloigne en professant que la sagesse consiste à jouir de notre bonheur présent et que la seule vertu vient du plaisir: c'est le fameux carpe diem, «profite de l'instant», que reprendra Horace. Seule une perversion (comme la religion ou... la philosophie) peut nous faire renoncer à cet idéal naturel. «Il y a, enseigne Aristippe, deux états de l'âme : la douleur et le plaisir. Le plaisir est un mouvement doux et agréable, la douleur un mouvement violent et pénible.» Cette conception est refusée par Epicure, pour qui le véritable plaisir est «en repos». A quoi les cyré-naïques rétorquèrent que l'idéal d'Epicure est d'imiter les joies du cadavre !

* Propos recueillis par Pierre-Henri Tavoillot, philosophe, maître de conférence à la Sorbonne*.

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