Épicure. Lettre à Hérodote
Traduction de Maurice Solovine
Épicure à Hérodote, salut.
Comme il y a beaucoup de personnes, cher Hérodote, qui ne sont pas en état détudier avec soin tout ce que jai écrit sur la Nature, ni dexaminer attentivement mes ouvrages plus étendus, jai composé un abrégé de toute ma philosophie, afin quelles gardent bien dans la mémoire les doctrines principales et puissent, dans la mesure où elles sappliquent à létude de la Nature, y recourir à chaque instant pour les points les plus importants. Et ceux mêmes qui sont suffisamment avancés dans linvestigation de lunivers doivent avoir en mémoire le caractère fondamental de toute la doctrine. Car de la vue densemble nous avons souvent besoin, mais il nen est pas de même des détails. Il faut par conséquent, dune part, progresser continuellement dans linvestigation de lunivers et, dautre part, fixer dans la mémoire autant quil est nécessaire pour avoir une vue principale des choses; et lon parviendra aussi, une fois que les caractères principaux auront été bien compris et retenus, à une connaissance complète des détails. Car même celui qui est parfaitement instruit tirera de la connaissance complète et précise cet avantage capital de manier les notions avec finesse, en ramenant toutes choses à des éléments simples et à des formules. Car il nest pas possible de connaître la masse accumulée par létude persévérante de lunivers, si lon nest pas capable tout à la fois dembrasser par lesprit, au moyen de formules brèves, les détails explorés avec soin. Étant donné donc quune telle méthode est utile à tous ceux qui sadonnent aux recherches physiques et que je recommande létude constante de la Nature, grâce à laquelle je jouis dans ma vie dune sérénité parfaite, jai composé pour toi cet abrégé et exposé élémentaire de toutes mes doctrines.
En premier lieu, cher Hérodote, il faut découvrir ce qui est à la base des mots, afin que, en y ramenant les opinions ou les objets en discussion ou les sujets de doute, nous puissions juger et que toutes choses ne restent incertaines pour nous et nous obligent à les prouver indéfiniment, ou nous ne posséderions que des mots vides. En effet, il est nécessaire que la signification primitive de chaque mot soit mise en évidence et nait plus besoin de preuve, si toutefois nous voulons posséder quelque chose à quoi nous puissions rapporter lobjet en discussion ou le sujet de doute ou lopinion. Il faut de plus observer dune manière complète les sensations et les notions réelles, soit de lesprit soit de nimporte quel critère, de même encore les affections dominantes, afin de pouvoir, à leur aide, donner des indications sur ce qui est en suspens et sur linvisible.
Ces points étant établis, il convient maintenant de fixer lattention sur les choses invisibles.
Tout dabord, rien ne naît de rien, autrement tout pourrait naître de tout sans avoir besoin daucune semence. Et si ce qui disparaît était réduit à rien, toutes choses auraient déjà péri, étant donné que celles en lesquelles elles se sont dissoutes nexisteraient pas. Lunivers a toujours été le même quil est maintenant et sera le même dans toute éternité. En effet, il ny a rien en quoi il puisse se transformer, car il nexiste rien en dehors de lunivers qui puisse y pénétrer et produire un changement.
Lunivers est constitué de corps et de lieu. Que les corps existent, la sensation latteste en toute occasion, et cest nécessairement en conformité avec elle quon fait, par le raisonnement, des conjectures sur linvisible, comme je lai dit plus haut. Si, dautre part, il ny avait pas ce que nous appelons vide, espace ou nature impalpable, les corps nauraient pas où se placer ni où se mouvoir, ce quils semblent bien faire. En dehors de ces choses on ne peut rien concevoir, ni par généralisation ni par analogie, qui puisse être pris pour des substances parfaites et non pas pour ce quon appelle attributs ou accidents de ces dernières.
Parmi les corps il y en a qui sont composés et dautres dont les composés sont constitués. Ceux-ci sont indivisibles et immuables, si lon ne veut pas que toutes choses soient réduites au non-être, mais quil reste, après les dissolutions des composés, des éléments résistants dune nature compacte et ne pouvant daucune manière être dissous. Donc, les principes indivisibles sont de toute nécessité les substances des corps.
Lunivers est infini. En effet, ce qui est fini a une extrémité ; or, celle-ci est considérée par rapport à quelque chose qui lui est extérieur, de sorte que sil na pas dextrémité il na pas de fin ; mais sil na pas de fin il est infini et non pas fini.
Lunivers est encore infini quant à la quantité des corps et à létendue du vide. Car, si le vide était infini et le nombre des corps fini, ceux-ci ne resteraient nulle part, mais seraient transportés et dispersés à travers le vide infini, puisquils nauraient pas de points dappui et ne seraient pas arrêtés par les chocs. Si, dautre part, le vide était limité, il ny aurait pas de place pour contenir les corps en nombre infini.
En outre, les corps indivisibles et compacts, dont les composés sont formés et en lesquels ils se résolvent, sont dune variété de formes indéfinie. Il ne pourrait pas, en effet, résulter tant de variétés des mêmes formes en nombre limité. Chaque forme est représentée par un nombre infini datomes ; quant à la diversité des formes, leur nombre nest pas absolument infini, mais seulement indéfini, à moins quon ne savise de regarder aussi les grandeurs des atomes comme pouvant sétendre à linfini.
Les atomes se meuvent continuellement de toute éternité, et les uns en sentrechoquant sécartent loin les uns des autres, les autres, en revanche, entrent en vibration aussitôt quil leur arrive dêtre liés par lentrelacement ou quand ils sont enveloppés par les atomes propres à sentrelacer. Car il est dans la nature du vide de séparer les atomes les uns des autres, puisquil ne peut pas leur fournir un support ; et la dureté inhérente aux atomes produit le rebondissement après le choc, dans la mesure où lentrelacement leur permet de revenir après le choc à létat antérieur. Il ny a pas de commencement à ces processus, étant donné que les atomes et le vide existent de toute éternité.
Le bref exposé de tous ces faits, dignes dêtre retenus par la mémoire, offre un plan suffisant pour la réflexion sur la nature des choses.
Les mondes de même sont en nombre infini, aussi bien ceux qui ressemblent au nôtre que ceux qui en diffèrent. En effet, les atomes étant en nombre infini, comme il vient dêtre démontré, ils sont aussi emportés extrêmement loin. Car ces atomes qui donnent naissance à un monde, ou qui le constituent, ne sont pas épuisés par la formation dun seul monde ou de plusieurs en nombre fini, ni par tous ceux qui se ressemblent, ni par tous ceux qui diffèrent de ces derniers. Rien, par conséquent, ne soppose à lexistence dune infinité de mondes.
En outre il y a des images qui ont la même forme que les objets réels et se distinguent des phénomènes par leur finesse extrême. Il nest nullement impossible que de telles émanations se produisent dans latmosphère, ni quil y ait des conditions favorables pour la production de formes creuses et ténues, ni que les effluves gardent la position relative et lordre quils avaient dans les objets réels. Nous appelons ces images simulacres. Dans leur mouvement à travers le vide ils parcourent, si aucun obstacle dû à la collision des atomes nintervient, toute distance imaginable dans un temps imperceptible. Car la résistance et la non-résistance prennent laspect de lenteur et de vitesse.
Le même corps en mouvement ne peut pas, dans des temps concevables par la raison, arriver simultanément en plusieurs lieux, cela est inconcevable ; et sil arrivait dans un temps sensible de nimporte où de linfini, il ne viendrait pas du lieu doù nous le voyons partir ; il sera, en effet, lexpression de la collision datomes, bien que nous ayons concédé jusquà présent que la vitesse du mouvement nest pas entravée. Il est utile de retenir aussi ce principe fondamental.
Que les simulacres soient dune finesse insurpassable, aucun phénomène ne le contredit ; de là vient quils sont aussi animés de vitesses insurpassables, tous trouvant un passage approprié, parce quun nombre infini dentre eux ne rencontre aucun ou peu dobstacles, tandis que les atomes en nombre infini rencontrent aussitôt quelque obstacle.
Il faut en outre ajouter que la genèse des simulacres a lieu avec la rapidité de la pensée et que lémanation de la surface des corps est continue, sans quune diminution y soit visible, parce que la perte est réparée. Les simulacres conservent longtemps lordre et la position des atomes dans lobjet, bien quils sembrouillent parfois, et comme il nest pas nécessaire quils soient remplis, des assemblages serrés se forment rapidement dans latmosphère ; cest encore de certaines autres manières que les phénomènes de ce genre peuvent se produire. Rien de tout cela nest contredit par le témoignage des sens, si, dune manière déterminée, on fixe son regard sur les perceptions claires, auxquelles on ramènera aussi les rapports naturels que les objets extérieurs ont avec nous.
Il convient encore de noter que cest parce que quelque chose des objets extérieurs pénètre en nous que nous voyons les formes et que nous pensons. Car les objets ne pourraient pas, par lintermédiaire de lair se trouvant entre nous et eux, ni au moyen de rayons lumineux ou démanations quelconques allant de nous à eux, imprimer en nous leurs couleurs et leurs formes aussi bien quau moyen de certaines copies qui sen détachent, qui leur ressemblent par la couleur et la forme et qui, selon leur grandeur appropriée, pénètrent dans nos yeux ou dans notre esprit. Elles se meuvent très rapidement, et cest pour cette raison quelles reproduisent limage dun tout cohérent, en gardant avec lui le rapport naturel grâce à la pression uniforme qui vient de la vibration des atomes à lintérieur du corps solide. Et quelle que soit limage que nous recevons, immédiatement par lesprit ou par les sens, dune forme ou dattributs, cest la forme de lobjet réel produite par la fréquence successive ou le souvenir du simulacre. Mais le faux jugement et lerreur résident toujours dans ce qui est ajouté par lopinion.
Et les images quon voit, par exemple, dans un miroir, celles qui apparaissent dans le sommeil, celles qui sont contenues dans certaines notions de lentendement, ou dans les autres critères, nauraient pas de ressemblance avec les objets appelés réels et vrais, si ceux-ci ne les émettaient pas. Et lerreur nexisterait pas, si nous néprouvions dans notre intérieur un certain mouvement qui est certes lié à la faculté imaginative, mais qui cependant présente une particularité distinctive ; si celle-ci nest pas confirmée ou est infirmée, nous sommes dans lerreur, mais si elle est confirmée ou nest pas infirmée, nous sommes ans le vrai. Il importe beaucoup de retenir ce principe, afin que les critères évidents ne soient pas détruits et que lerreur, étant raffermie comme la vérité, ne mette tout en désordre.
Laudition aussi a pour cause un courant partant dun objet, qui produit soit un phonème, soit un son, soit un bruit ou une affection auditive quelconque. Ce courant se propage par parties semblables, qui gardent entre elles un certain rapport et une unité caractéristique, laquelle se rattache à lobjet émetteur et produit, le plus souvent, la sensation qui lui correspond, ou rend simplement manifeste lexistence de lobjet extérieur. Car, sans un certain rapport avec celui-ci, une sensation de ce genre ne pourrait pas naître.
Il ne faut pas, par conséquent, croire que lair même soit modelé par la voix ou par des sons semblables il sen faut de beaucoup quil puisse en subir cette influence , mais que la percussion qui se produit en nous, aussitôt que nous émettons un son, engendre une poussée de certains corpuscules qui forment un courant du même genre que le souffle, lequel nous procure la sensation auditive.
Notons encore que, de même que lobjet sonore, lobjet odorant ne pourrait jamais produire de sensation, sil ne sen détachait certaines particules propres à exciter lorgane olfactif : les unes dune manière désordonnée et désagréable, les autres dune manière ordonnée et agréable.
Il faut en outre admettre que les atomes nont aucune autre qualité phénoménale en dehors de la pesanteur, de la grandeur, de la forme et de tout ce qui est nécessairement inhérent à cette dernière. Car toute qualité change, les atomes, par contre, ne subissent aucun changement, puisquil faut quil reste dans les dissolutions des composés quelque chose de solide et dindissoluble, qui aura pour effet que les changements ne finiront pas en non être et ne viendront pas du non être, mais, dans beaucoup de corps, des déplacements des atomes et aussi de leur augmentation et de leur diminution.
Il en résulte avec nécessité que les éléments qui se déplacent sont indestructibles et ne possèdent rien de la nature changeante ; ils ont des masses et des formes propres, qui sont nécessairement permanentes. Dans les choses, en effet, qui se transforment sous nos yeux, la forme est considérée comme leur étant inhérente; mais il nen est pas des qualités comme de cette dernière, qui disparaissent entièrement du corps qui change.
Il ne faut pas croire non plus, si lon ne veut pas se mettre en contradiction avec le témoignage des phénomènes, que les atomes puissent avoir toutes les grandeurs possibles ; mais il faut admettre une certaine variété de ces dernières. En accordant ceci on pourra mieux expliquer les affections et les sensations. Il nest même daucune utilité, pour rendre compte de la variété des qualités, de supposer lexistence de toute grandeur possible; car alors il devrait y avoir des atomes visibles, ce qui ne sest jamais produit et on ne voit pas comment cela pourrait jamais se produire.
Il ne faut pas en outre croire quil puisse exister, dans le corps limité, des atomes en nombre infini et de nimporte quelle grandeur. Il devient ainsi nécessaire non seulement de rejeter la divisibilité en parties de plus en plus ténues à linfini, pour éviter que tout ce qui existe ne devienne débile et que nous ne soyons forcés, dans nos conceptions des masses atomiques, danéantir les choses à force de les réduire, mais aussi de ne pas admettre que, dans les corps limités, le passage dun point à un autre puisse se faire à linfini, ni même dune partie à une partie toujours plus petite.
Si quelquun savisait de dire quun corps fini contient des atomes en nombre infini et de nimporte quelle grandeur, on serait dans limpossibilité de le comprendre. Car, comment un tel corps pourrait-il encore être dune grandeur finie ? Il est, en effet, évident que les atomes en nombre infini doivent avoir une certaine grandeur ; or, quelles que soient leurs grandeurs, celle du corps devra de même être infinie. Étant donné, dautre part, que le corps limité a une extrémité discernable, bien quelle ne soit pas visible en soi, on ne peut pas concevoir que celle qui vient à sa suite ne soit pas de même caractère et quen passant ainsi successivement dune extrémité à une autre on puisse de la sorte aller, par la pensée, à linfini.
Le minimum sensible ne doit être conçu, ni comme étant de même nature que le corps permettant le passage dune partie à une autre, ni comme en étant complè-tement différent, mais comme ayant une certaine communauté avec lui. Mais quand, par suite de la ressemblance résultant de cette dernière, nous croyons y distinguer quelque partie en deçà et au-delà, ce doit être un minimum semblable qui se présente à nous. Nous considérons ces minima, en commençant par le premier, successivement et non dans lensemble, ni comme parties contiguës à dautres, mais dans leur nature particulière et mesurant les grandeurs, étant plus nombreux dans les grandeurs considérables et moins nombreux dans les grandeurs moindres. Il faut supposer que le minimum dans latome est quelque chose danalogue. Car, bien quil soit manifeste quil se distingue du minimum sensible par sa petitesse, lanalogie est la même. Cest, en effet, par analogie avec les objets sensibles que nous avons affirmé que latome a une grandeur, en réduisant la petitesse à lextrême.
Il faut de plus regarder les minima indivisibles, comme limites des longueurs et fournissant naturellement à la réflexion de la raison sur les invisibles la mesure originaire pour les grandeurs supérieures et inférieures. Laffinité entre ces minima et les particules immuables est propre à achever le sujet traité jusquici, mais il est impossible que le groupement vienne de ces minima en mouvement.
Il ne faut pas en outre attribuer à linfini le haut ou le bas dans le sens de haut absolu ou de bas absolu. Car, si haut que nous nous élevions, du lieu où nous sommes placés, au-dessus de la tête vers linfini, jamais ne nous apparaîtra le point extrême ; ce qui, dautre part, sétend à linfini au-dessous de ce lieu imaginé ne peut pas être à la fois haut et bas par rapport au même point ; cela est tout à fait inconcevable.
Il faut ainsi considérer distinctement le mouvement qui seffectue à linfini vers le haut et celui qui seffectue à linfini vers le bas, même si le mobile qui se dirige vers le haut touche mille et mille fois les pieds de ceux qui habitent au-dessus de nous, ou que celui qui se dirige vers le bas touche mille et mille fois la tête de ceux qui se trouvent au-dessous de nous. Le mouvement dans son ensemble nest pas moins conçu comme seffectuant dans des sens opposés lun à lautre à linfini.
Les atomes ont nécessairement la même vitesse quand, en se déplaçant à travers le vide, ils ne rencontrent aucun obstacle. Car les atomes lourds ne se meuvent pas plus rapidement que ceux qui sont petits et légers, du moment que rien ne leur résiste. Les petits atomes, dautre part, ne se meuvent pas plus rapidement que les gros, étant donné quils trouvent tous un passage facile quand eux non plus ne rencontrent aucun obstacle. Il ny a pas non plus de différence de vitesse entre le mouvement vers le haut et le mouvement oblique, déterminé par les chocs, et celui qui seffectue vers le bas en vertu de la pesanteur propre des atomes. Car, tant que latome conservera lun ou lautre de ces mouvements, il se déplacera avec la rapidité de la pensée jusquau moment où, soit par une cause extérieure, soit par sa pesanteur propre, il sera amené à réagir contre limpulsion reçue.
Toutefois, en ce qui concerne les composés, lun se meut plus rapidement que lautre, bien que les atomes soient de vitesse égale, parce que les atomes contenus dans les agrégats tendent vers le même lieu dans le minimum de temps continu, tandis quils narrivent pas au même lieu dans lintervalle de temps concevable par la raison ; mais ils se heurtent souvent avant que la continuité de leur mouvement devienne perceptible par les sens.
En effet, ce que la pensée ajoute au sujet des choses invisibles, à savoir que même les intervalles de temps concevables par la raison contiennent la continuité du mouvement, nest pas vrai dans des cas de ce genre. On ne doit considérer comme vrai que ce quon peut réellement voir, ou ce qui est immédiatement saisi par la pensée.
Après cela il faut reconnaître, en se référant aux sensations et aux sentiments car en procédant ainsi on arrivera à la certitude inébranlable que lâme est un corps composé de particules subtiles, qui est disséminé dans tout lagrégat constituant notre corps et qui ressemble de plus à un souffle mêlé de chaleur, se rapprochant en partie de lun, en partie de lautre. Mais une certaine partie de lâme se distingue notablement de ces dernières propriétés par sa ténuité extrême et est de la sorte mêlée plus intimement à notre corps. Cest ce que mettent en évidence les forces de lâme, ses affections, la facilité de ses mouvements, ses pensées et tout ce dont la privation entraîne notre mort. Il faut en outre retenir que lâme est la cause principale de la sensibilité. Mais elle ne pourrait pas lêtre si elle nétait pas en quelque sorte abritée par lorganisme. Celui-ci, en permettant à lâme de produire la sensibilité, en reçoit sa part, pas cependant de toutes les propriétés quelle possède. Cest pourquoi il perd la sensibilité sitôt que lâme se retire. Car le corps na pas acquis de lui-même cette faculté, mais cest lâme, née avec lui, qui la lui a procurée. Quand elle a, grâce à lexcitation, pleinement développé sa puissance, elle acquiert la sensibilité que, par suite de leur contiguïté et conformité, elle communique au corps, comme je lai déjà dit.
Cest pourquoi tant que lâme est présente dans le corps elle ne cesse jamais de sentir, même si quelque partie sest détachée de lui ; et quelle que soit la perte quelle subit quand le corps se relâche, soit tout entier, soit dans quelque partie, pourvu quelle subsiste, elle conservera la sensibilité. Au contraire, lorganisme qui reste, soit entièrement, soit en partie, ne possède plus de sensibilité si la quantité datomes appartenant à la nature de lâme a disparu.
Mais lorsque lorganisme tout entier sest dissous, lâme se disperse, ne possède plus les mêmes facultés, nest plus excitée et est de la sorte privée de sensibilité. Car on ne peut concevoir que lâme qui nest plus dans cet organisme puisse néanmoins, quand son enveloppe protectrice nest pas telle que celle où elle se trouve à présent, éprouver les mêmes excitations que dans cette dernière.
Ajoutons en outre que nous appelons incorporel daprès lusage le plus fréquent de ce terme, ce qui peut être conçu comme existant en soi. Mais, le vide étant mis à part, il nest pas possible de concevoir lincorporel en soi. Le vide ne peut ni agir ni pâtir, il permet seulement aux corps deffectuer leurs mouvements. Ceux donc qui disent que lâme est incorporelle parlent sottement. Car si elle était telle, elle ne pourrait ni agir ni pâtir. Il est cependant certain que nous distinguons en elle ces deux genres de manifestations. En appliquant, par suite, tous ces raisonnements concernant lâme aux sentiments et aux sensations et en se rappelant ce qui a été dit au début, on verra aisément quils sont embrassés par des formules au moyen desquelles on pourra étudier les détails dune façon sûre.
Les formes et les couleurs, les grandeurs et les poids, ainsi que toutes les autres qualités quon affirme du corps et qui sont des attributs de tous les objets, ou de ceux qui sont visibles et connaissables par la sensation quils nous donnent, ne doivent pas être regardés comme des natures ayant une existence indépendante cela est inconcevable ni comme étant totalement privés dexistence, ni comme certaines natures incorporelles appartenant au corps, ni comme parties de ce dernier, mais il faut reconnaître que le corps entier tient absolument sa nature durable de toutes ces propriétés, sans en être dailleurs le simple assemblage, comme il arrive quand un complexe supérieur est formé, soit déléments primaires, soit de grandeurs qui lui sont inférieures. Cest de toutes ces propriétés, comme je lai déjà dit, quil tient sa nature durable. Elles déterminent aussi des perceptions et des notions propres, pourvu que lagrégat leur soit associé et nen soit jamais séparé ; cest en effet grâce à la notion densemble quil reçoit lattribut de corps.
Il arrive souvent que les corps ont des propriétés qui ne les accompagnent pas dune manière permanente, qui ne se trouvent pas parmi les substances invisibles et qui ne sont pas non plus incorporelles. En employant ce terme dans son acception courante, nous rendons manifeste que les propriétés accidentelles ne possèdent ni la nature du complexe, que nous appelons corps quand nous le saisissons dans sa totalité, ni celle des propriétés permanentes, sans lesquelles le corps ne peut être conçu. Et cest en conformité avec certaines notions de la masse qui leur est connexe quelles sont dénommées, mais au moment seulement où chacune delles se manifeste, étant donné quelles ne lui sont pas attachées dune façon permanente.
Et il ne faut pas exclure de lêtre ces propriétés évidentes sous prétexte quelles ne possèdent pas la nature du tout où elles apparaissent et que nous appelons corps, ni celles des propriétés qui lui sont attachées dune manière permanente. Il ne faut pas non plus croire quelles existent en soi (cela nest concevable ni delles ni des qualités permanentes), mais les regarder toutes ensemble, ce qui est parfaitement évident, comme des accidents du corps et non comme des attributs qui les accompagnent éternellement, ni comme ayant rang de substances par elles-mêmes ; il faut observer de quelle façon la sensation produit leur caractère particulier.
Nous devons maintenant insister avec force sur le fait suivant. Il ne faut pas explorer le temps de la même manière que les autres phénomènes, comme ceux, par exemple, qui ont leur siège dans un objet concret, en nous reportant aux prénotions que nous constatons en nous-mêmes, mais prendre comme point de départ du raisonnement le fait évident qui nous conduit à affirmer que le temps est long ou court, en lui appliquant ce qualificatif par analogie.
Pour désigner le temps, il faut se servir de termes qui sont en usage, et ne pas lui en substituer dautres sous prétexte quils sont meilleurs. Il ne faut pas non plus lui attribuer des caractères étrangers et prétendre quils sont identiques à ce qui constitue sa nature propre (ce que font en effet certaines gens), mais considérer principalement avec quoi nous formons cette notion particulière et comment nous la mesurons. Or, il suffit dune simple réflexion, sans quil soit besoin de recourir à une démonstration, pour se convaincre que nous la formons avec les jours et les nuits et avec leurs divisions, ainsi quavec les affections et les états apathiques, avec les mouvements et les états de repos, supposant dans toutes ces choses une certaine caractéristique particulière que nous appelons temps.
Il faut ajouter à ce qui vient dêtre dit que les mondes, et tout groupe datomes limité qui est de même espèce que les objets que nous voyons constamment autour de nous, viennent de linfini ; car tous les mondes, les grands aussi bien que les petits, ont leur origine dans des tourbillons déterminés. Et toutes choses se dissolvent de nouveau, les unes plus rapidement, les autres plus lentement, les unes par suite de telle cause, les autres par suite de telles autres. Il ne faut pas, en outre, croire que les mondes aient nécessairement une forme unique. Personne ne saurait démontrer que ces sortes de germes, doù sont sortis les êtres vivants, les plantes et toutes les autres choses visibles, pourraient ou non exister dans tel monde et ne le pourraient pas dans tel autre.
Il convient de noter que la nature humaine acquiert des connaissances nombreuses et variées grâce au contact quelle prend avec les choses et sous lempire de la nécessité. La raison explore ensuite minutieusement ce que la nature lui a donné et y ajoute de nouvelles découvertes: dans tel domaine plus rapidement, dans tel autre plus lentement. Ses progrès sont plus considérables dans telle période et moindres dans telle autre. Cest pourquoi les noms ne sont pas à lorigine de pures conventions, mais cest la constitution physique des hommes de chaque peuple qui, prouvant des sentiments particuliers et recevant des images particulières des objets, expire lair dune manière spéciale, modelé quil est par chacune des affections et des images, selon la diversité des peuples qui vient des lieux quils habitent.
Chaque peuple a ensuite établi pour son usage commun des termes appropriés, afin que ses membres disposent de significations moins ambiguës et plus concises. Ceux enfin qui ont introduit certaines choses quils connaissaient parfaitement, mais qui étaient inconnues avant eux, furent forcés de créer certains termes pour les désigner. Les autres, en appliquant les procédés du raisonnement, adoptèrent ces termes et les interprétèrent selon le motif prédominant.
En ce qui concerne les corps célestes, il ne faut pas croire que leurs mouvements, leurs changements de direction, leurs éclipses, leurs levers et leurs couchers, et tous les autres phénomènes du même genre, soient dus à laction dun être qui les règle, ou qui les a réglés, et qui jouirait en même temps de la félicité absolue et de limmortalité. Car les occupations et les soucis, les colères et les faveurs ne saccordent pas avec la félicité, mais sont liés à la faiblesse, à la peur et à létat de dépendance de nos semblables. Il ne faut pas croire non plus que les corps célestes, formés de feu conglobé, soient en possession de la félicité et quils exécutent tous ces mouvements en vertu de leur volonté propre.
Mais il convient de garder tout le respect à ces idées, conformément aux termes ou dénominations quon leur applique, si toutefois il ny a rien en eux qui paraisse y être contraire. Si on ne le fait pas, le contraste portera le plus grand trouble dans les âmes. Cest pourquoi il faut supposer que cest depuis lorigine, suivant les répartitions de ces masses agglomérées au moment de la formation du monde, que saccomplit avec nécessité ce mouvement périodique.
Il faut ensuite se pénétrer de lidée que cest la tâche de la physique de rechercher avec soin la cause des faits principaux, que notre félicité consiste dans la connaissance des phénomènes célestes et dans la détermination de leur nature, ainsi que de tous les phénomènes semblables dont létude exacte contribue au bonheur. Il nest pas, en outre, permis de soutenir que toutes ces choses pourraient sexpliquer de diverses façons ou quelles pourraient être autres quelles ne sont, car il ny a absolument rien, dans la nature immortelle et bienheureuse, qui soit capable dengendrer la discordance ou le désordre. Il est facile de saisir par lintelligence quil en est réellement ainsi.
En ce qui concerne létude du coucher et du lever des astres, des solstices et des éclipses, et de tous les phénomènes analogues, elle ne contribue en rien à la félicité qui est attachée à la connaissance, car ceux qui savent cela, mais qui ignorent la nature et les causes principales des choses, éprouvent autant de craintes que sils ne le savaient pas. Peut-être même en éprouvent-ils de plus grandes, si létonnement résultant de la connaissance de ces faits narrive pas à se dissiper en présence de lordonnance des faits principaux. Cest pourquoi nous pouvons imaginer plusieurs causes pour les couchers et les levers des astres, les solstices et les éclipses, et les autres phénomènes du même genre, comme on le constate dans les phénomènes particuliers. Et il ne faut pas croire que la question concernant ces choses nait pas été étudiée avec le soin quil est nécessaire pour quelle nous procure la tranquillité de lâme et la félicité. En observant de combien de manières un même fait se manifeste autour de nous, nous devrons ensuite chercher la cause des phénomènes se produisant dans les régions supérieures et de tout ce qui est encore inconnu. Il ne faut avoir aucune estime pour ceux qui méconnaissent ce qui existe ou se produit dune seule manière et ce qui arrive de plusieurs manières, qui ne tiennent pas compte de lillusion due aux distances et qui, de plus, ignorent dans quels cas il nest pas possible de jouir de la tranquillité dâme et dans quels cas il est possible den jouir.
Si donc nous croyons possible quun phénomène se manifeste de telle ou telle manière, le fait de savoir quil pourrait se manifester de plusieurs autres manières ne nous empêchera pas de jouir de la même tranquillité dâme que dans le premier cas.
Après toutes ces considérations il faut se mettre dans lesprit que le plus grand trouble est engendré dans les âmes humaines par le fait quon regarde ces corps célestes comme des êtres bienheureux et immortels, et quon leur attribue en même temps des propriétés opposées, telles que des désirs, des actes et des motifs ; parce quon attend ou quon suspecte, en croyant aux mythes, quelque torture éternelle et quon craint même linsensibilité de la mort, comme si elle avait quelque rapport avec nous ; et, enfin, parce que toutes ces affections ne proviennent pas dune opinion philosophique, mais dun sentiment irréfléchi, de sorte que, faute de délimiter ce qui est à craindre, on éprouve un trouble aussi grand ou même plus grand que si lon avait une opinion bien fondée là-dessus. La tranquillité dâme nest possible que si lon sest affranchi de tout cela et quon garde constamment dans la mémoire les principes généraux de lensemble des choses.
Cest pourquoi il faut fixer notre esprit sur les affections présentes et les sensations, sur les communes quand il sagit de quelque chose de commun, et sur les individuelles quand il sagit de quelque chose dindividuel, ainsi que sur la parfaite évidence inhérente à chaque critère. Car, en nous attachant à lexamen attentif de toutes ces choses, nous parviendrons à découvrir les motifs véritables du trouble et de la peur, et en déterminant la cause des phénomènes célestes et des autres événements, nous serons délivrés de ce qui effraie à lextrême les autres hommes.
Voici, cher Hérodote, brièvement résumées, les idées principales sur la nature de lUnivers. Notre doctrine peut de la sorte être comprise avec exactitude, et je suis persuadé que celui qui la suivra, tout en ne pénétrant pas le détail de toutes choses, aura une incomparable supériorité sur les autres hommes. Car il éclaircira de lui-même beaucoup de sujets que nous avons étudiés minutieusement dans notre oeuvre et ces idées, une fois gravées dans la mémoire, lui seront dun secours constant. Elles sont, en effet, dune nature telle que ceux-là mêmes qui ont déjà exploré, dune manière suffisante ou complète, les choses dans leurs détails, poursuivront leurs recherches en sappuyant sur ces notions. Et ceux qui ne sont pas des chercheurs accomplis pourront, sans être instruits de vive voix, acquérir pour leur apaisement, par leur seule pensée, un aperçu des vérités fondamentales.
(Diogène Laërce, X, 35-83)