Manuel d'Épictète (Traduction anonyme)
I
1. Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, dautres non. De nous, dépendent la pensée, limpulsion, le désir, laversion, bref, tout ce en quoi cest nous qui agissons ; ne dépendent pas de nous le corps, largent, la réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce nest pas nous qui agissons.
2. Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves ; ce qui nen dépend pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger.
3. Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui test étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté ; tu en voudras aux hommes comme aux dieux ; mais si tu ne juges tien que ce qui lest vraiment et tout le reste étranger , jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer la route ; tu ne ten prendras à personne, naccuseras personne, ne feras jamais rien contre ton gré, personne ne pourra te faire de mal et tu nauras pas dennemi puisquon ne tobligera jamais à rien qui pour toi soit mauvais.
4. A toi donc de rechercher des biens si grands, en gardant à lesprit que, une fois lancé, il ne faut pas se disperser en oeuvrant chichement et dans toutes les directions, mais te donner tout entier aux objectifs choisis et remettre le reste à plus tard. Mais si, en même temps, tu vises le pouvoir et largent, tu risques déchouer pour têtre attaché à dautres buts, alors que seul le premier peut assurer liberté et bonheur.
5. Donc, dès quune image viendra te troubler lesprit, pense à te dire : « Tu nes quimage, et non la réalité dont tu as lapparence. » Puis, examine-la et soumets-la à lépreuve des lois qui règlent ta vie : avant tout, vois si cette réalité dépend de nous ou nen dépend pas ; et si elle ne dépend pas de nous, sois prêt à dire : « Cela ne me regarde pas. »
II
1. Souviens-toi que le désir est tendu vers son objet tandis que le but de laversion, cest de ne pas tomber dans ce quon redoute. Si lon est infortuné en manquant lobjet de son désir, on est malheureux en tombant dans ce quon voulait éviter. Donc, si tu ne cherches à fuir que ce qui est dépendant de toi et contraire à la nature, il ne tarrivera rien que tu aies voulu fuir. Mais si tu cherches à éviter la maladie, la mort ou la misère, tu seras malheureux.
2. Supprime donc en toi toute aversion pour ce qui ne dépend pas de nous et, cette aversion, reporte-la sur ce qui dépend de nous et nest pas en accord avec la nature. Quant au désir, pour le moment, supprime-le complètement. Car si tu désires une chose qui ne dépend pas de nous, tu ne pourras quéchouer, sans compter que tu te mettras dans limpossibilité datteindre ce qui est à notre portée et quil est plus sage de désirer. Borne-toi à suivre tes impulsions, tes répulsions, mais fais-le avec légèreté, de façon non systématique et sans effort excessif.
III
Pour tout objet qui tattire, te sert ou te plaît, représente-toi bien ce quil est, en commençant par les choses les plus petites. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi : « Jaime un pot de terre. » Sil se casse, tu nen feras pas une maladie. En serrant dans tes bras ton enfant ou ta femme, dis-toi : « Jembrasse un être humain. » Sils viennent à mourir, tu nen seras pas autrement bouleversé.
IV
Quand tu te prépares à faire quoi que ce soit, représente-toi bien de quoi il sagit. Si tu sors pour te baigner, rappelle-toi ce qui se passe aux bains publics : on vous éclabousse, on vous bouscule, on vous injurie, on vous vole. Cest plus sûrement que tu feras ce que tu as à faire si tu tes dit : « Je vais aller aux bains et exercer ma liberté de choisir en accord avec la nature. » De même pour toutes tes autres tâches. Car, ayant fait cela, sil arrive quelque chose qui tempêche de te baigner, tu auras la réponse toute prête : « Je ne voulais pas seulement me baigner, mais exercer ma liberté de choisir en accord avec la nature ; si je me mets en colère à cause de ce qui marrive, ce ne sera pas le cas. »
V
Ce qui tourmente les hommes, ce nest pas la réalité mais les opinions quils sen font. Ainsi, la mort na rien de redoutable Socrate lui-même était de cet avis : la chose à craindre, cest lopinion que la mort est redoutable. Donc, lorsque quelque chose nous contrarie, nous tourmente ou nous chagrine, nen accusons personne dautre que nous-mêmes : cest-à-dire nos opinions. Cest la marque dun petit esprit de sen prendre à autrui lorsquil échoue dans ce quil a entrepris ; celui qui exerce sur soi un travail spirituel sen prendra à soi-même ; celui qui achèvera ce travail ne sen prendra ni à soi ni aux autres.
VI
Ne te monte jamais la tête pour une chose où ton mérite nest pas en cause. Passe encore que ton cheval se monte la tête en disant : « Je suis beau » ; mais que toi, tu sois fier de dire : « Jai un beau cheval »! Rends-toi compte que ce qui texcite cest le mérite de ton cheval ! Quest-ce qui est vraiment à toi ? Lusage que tu fais de tes représentations ; toutes les fois quil est conforme à la nature, tu peux être fier de toi : pour le coup, ce dont tu seras fier viendra vraiment de toi.
VII
Pendant un voyage en bateau, si le navire jette lancre et que tu mettes pied à terre pour aller chercher de leau, tu ramasseras en chemin, ici un bigorneau, là un petit bulbe de plante, mais il te faut concentrer ta pensée sur le navire, te retourner sans cesse au cas où le pilote appelle ; sil appelle, il faut tout planter là, de peur dêtre jeté à fond de cale et ligoté comme du bétail. Cest pareil dans la vie ; si, en guise de bigorneau, on te donne une petite femme ou un esclave, il ny a pas de mal à cela ; mais quand le pilote tappelle, cours vers le navire et laisse tout sans te retourner. Et si, en plus, tu nes plus tout jeune, reste à proximité du navire de peur de manquer lappel.
VIII
Nattends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites ; décide de vouloir ce qui arrive et tu seras heureux.
IX
La maladie est une gêne pour le corps ; pas pour la liberté de choisir, à moins quon ne labdique soi-même. Avoir un pied trop court est une gêne pour le corps, pas pour la liberté de choisir. Aie cette réponse à lesprit en toute occasion : tu verras que la gêne est pour les choses ou pour les autres, non pour toi.
X
Devant tout ce qui tarrive, pense à rentrer en toi-même et cherche quelle faculté tu possèdes pour y faire face. Tu aperçois un beau garçon, une belle fille ? Trouve en toi la tempérance. Tu souffres ? Trouve lendurance. On tinsulte ? Trouve la patience. En texerçant ainsi tu ne seras plus le jouet de tes représentations.
XI
Ne dis jamais, à propos de rien, que tu las perdu ; dis : « Je lai rendu. » Ton enfant est mort ? Tu las rendu. Ta femme est morte ? Tu las rendue. « On ma pris mon champ ! » Eh bien, ton champ aussi, tu las rendu. « Mais cest un scélérat qui me la pris ! » Que timporte le moyen dont sest servi, pour le reprendre, celui qui te lavait donné ? En attendant le moment de le rendre, en revanche, prends-en soin comme dune chose qui ne tappartient pas, comme font les voyageurs dans une auberge.
XII
1. Si tu veux faire des progrès, laisse tomber les réflexions du genre : « Si je néglige mes intérêts, je naurai même pas de quoi vivre. » « Si je ne suis pas assez sévère avec mon esclave, il me servira mal. » Mieux vaut mourir de faim délivré du chagrin et de la peur, que vivre dans labondance au milieu des angoisses. Mieux vaut être mal servi par son esclave que malheureux.
2. Commence donc par les petites choses. On gaspille ton huile, on vole ton vin ? Dis-toi : cest le prix de la tranquillité, cest le prix dune âme sans trouble. On na jamais rien pour rien. Quand tu as besoin de ton esclave, souviens-toi quil peut ne pas venir et que, sil vient, il exécutera peut-être tes ordres à tort et à travers. Mais il na pas le pouvoir que ta tranquillité dépende de lui.
XIII
Si tu veux progresser, accepte de passer pour un ignorant et un idiot dans tout ce qui concerne les choses extérieures ; nessaie jamais davoir lair instruit. Si certains ont bonne opinion de toi, méfie-toi. Tu dois savoir quil nest pas facile de suivre ce quenjoint la nature en sattachant aux objets extérieurs : si tu poursuis lun de ces objectifs, il est inévitable que tu négliges lautre.
XIV
1. Si tu souhaites que tes enfants, ta femme et tes amis soient éternels, tu es un fou, car cest vouloir que ce qui ne dépend pas de toi en dépende ; que ce qui nest pas à toi tappartienne. De même, si tu veux un serviteur sans défauts, tu es stupide, puisque tu voudrais que la médiocrité soit autre chose que ce quelle est. Mais si tu veux atteindre lobjet de tes désirs, tu le peux. Exerce-toi à ce qui est en ton pouvoir.
2. Tout homme a pour maître celui qui peut lui apporter ou lui soustraire ce quil désire ou ce quil craint. Que ceux qui veulent être libres sabstiennent donc de vouloir ce qui ne dépend pas deux seuls : sinon, inévitablement, ils seront esclaves.
XV
Souviens-toi de te comporter comme dans un banquet. Quand le plat, faisant le tour des, convives, arrive devant toi, tends la main et sers-toi comme il convient. Sil te passe sous le nez, ninsiste pas. Sil tarde, ne louche pas dessus en salivant mais attends quil arrive devant toi. Fais de même pour les enfants, pour une femme, pour les charges officielles, pour largent, et, un jour, tu seras digne de boire à la table des dieux. Mais si, les choses tétant offertes, tu tabstiens même dy toucher, dy jeter les yeux, tu seras digne non seulement de boire avec les dieux, mais de régner comme eux. Cest ainsi quont vécu Diogène, Héraclite et leurs semblables, ségalant par là aux dieux et gagnant le renom dhommes divins.
XVI
Lorsque tu vois quelquun se lamenter sur son fils parti en exil, ou parce quil a perdu ses biens, ne te laisse pas aller à croire que ces événements font son malheur : ce qui cause du chagrin à cet homme, ce nest pas ce qui lui arrive (sinon cela ferait le même effet à tel ou tel), mais lopinion quil se fait de cet événement. Cependant, ne refuse pas de tassocier raisonnablement à sa peine, et même, au besoin, pleure avec lui ; prends seulement garde de ne pas pleurer aussi en toi-même.
XVII
Souviens-toi que tu joues dans une pièce qua choisie le metteur en scène : courte, sil la voulue courte, longue, sil la voulue longue. Sil te fait jouer le rôle dun mendiant, joue-le de ton mieux ; et fais de même, que tu joues un boiteux, un homme dÉtat ou un simple particulier. Le choix du rôle est laffaire dun autre.
XVIII
Si un corbeau pousse un cri de mauvais augure, ne te laisse pas entraîner par ton imagination : définis ce dont il sagit et dis-toi : « Rien de ce qui est annoncé là ne me concerne ; seulement ma petite carcasse, ma petite fortune, ma petite réputation, ma femme ou mes enfants. Quant à moi, pourvu que je le veuille, tous les présages me sont favorables : car, quoi quil résulte de ce signe, il est en mon pouvoir de faire tourner la chose à mon profit. »
XIX
1. Tu peux être invaincu, si jamais tu nengages de lutte où la victoire ne dépende pas de toi.
2. Garde-toi destimer heureux un homme choisi pour une charge officielle, ou très puissant, ou jouissant, pour une raison ou une autre, de lestime publique. En effet, si lessence du bien réside dans ce qui dépend de nous, il ny a de raison ni dêtre jaloux, ni dêtre envieux. Quant à toi, ce nest pas général, magistrat ou consul que tu veux être, mais libre ; or, pour y arriver, il ny a quun chemin : le mépris de ce qui ne dépend pas de nous.
XX
Souviens-toi que ce qui te cause du tort, ce nest pas quon tinsulte ou quon te frappe, mais lopinion que tu as quon te fait du tort. Donc, si quelquun ta mis en colère, sache que cest ton propre jugement le responsable de ta colère. Essaye de ne pas céder à la violence de limagination : car, une fois que tu auras examiné la chose, tu seras plus facilement maître de toi.
XXI
Que la mort, lexil et tout ce qui semble redoutable soient présents à tes yeux tous les jours ; la mort surtout, et jamais tu nauras de pensées lâches, ni de désirs immodérés.
XXII
Si ton désir te pousse vers la philosophie, prépare-toi à être partout en butte aux moqueries et aux sarcasmes ; à entendre dire : « Voyez-le nous revenir en philosophe ! » ou « Quest-ce qui nous vaut ce front superbe ? » Mais toi, garde ton front de tous les jours ; tiens-ten fermement aux conduites qui te semblent les meilleures, conscient que cest Dieu qui ta mis à ce poste. Et souviens-toi que, si tu restes constant dans ces principes, ceux qui au début se moquaient de toi finiront par tadmirer ; tandis que si tu ne te montres pas à la hauteur, on rira de toi deux fois plus fort.
XXIII
Sil tarrive un jour daccorder du poids aux objets extérieurs par désir de plaire à quelquun, sache que tu réduiras à néant tes principes de vie. Borne-toi donc à être toujours philosophe ; mais si tu tiens aussi à le paraître, que ce soit à tes propres yeux et tu en auras fait assez.
XXIV
1. Ne te laisse pas décourager par des réflexions du genre : « Je vais vivre sans honneur, je ne serai quun zéro. » Si vivre sans honneur est un mal, aucun mal ne peut tarriver par la faute dautrui ; rien de honteux non plus. Crois-tu quil dépende de tes efforts dêtre tiré au sort comme magistrat, invité à un banquet ? Pas du tout. Alors, comment serait-ce un déshonneur de ne pas lêtre ? Comment peux-tu dire que tu nes quun zéro, puisque tu nes tenu dêtre quelque chose quau regard de ce qui dépend de nous (domaine où tu peux prétendre aux plus grands honneurs) ?
2. Tes amis resteraient sans secours ? Comment cela ? Ils ne recevraient pas de tes mains leur petite pièce ? Tu ne les ferais pas nommer citoyens romains ? Qui te dit que ces choses-là dépendent de nous et nous regardent ? Qui peut donner à autrui ce quil na pas lui-même ?
3. Alors procure-le toi, dira-t-on, pour nous en faire profiter. Si je peux me le procurer sans déchoir à mes propres yeux, en restant loyal et sans bassesse, quon me montre le chemin, jy vais. Mais si lon veut que je perde mes biens propres pour vous procurer des choses qui ne sont pas des biens, considérez comme vous êtes injustes et ingrats. Et puis, quest-ce que vous aimez le mieux ? De largent ou un ami loyal et digne destime ? Aidez-moi à être tel au lieu de vouloir que jagisse dune façon qui me ferait cesser de lêtre.
4. Mais, dis-tu, ma patrie resterait sans secours quand je pourrais laider. Là encore, de quelle aide parles-tu ? Tu ne peux lui offrir ni thermes, ni portiques ? Et alors ? Le forgeron lui offre-t-il des chaussures, le cordonnier des armes ? Il suffit à chacun daccomplir sa tâche. En travaillant à fabriquer pour elle un citoyen de plus, plein de loyauté et de respect de soi, ne ferais-tu rien pour elle ? Si fait. Donc, tu peux, par toi-même, lui être utile.
5. Quelle place aurai-je dans la cité ? Celle où tu pourras rester loyal et digne destime. Mais si, voulant servir la patrie, tu réduis à néant ces vertus, une fois perdus toute loyauté et tout respect de toi, quels services pourrais-tu lui rendre ?
XXV
1. Pour un festin, un discours, un conseil, on ta préféré quelquun dautre. Si ce sont des biens, réjouis-toi quils lui échoient. Si ce sont des maux, ne te plains pas dy avoir échappé ! Dailleurs, souviens-toi aussi que si tu nen fais pas autant que dautres pour obtenir ce qui ne dépend pas de nous, tu ne peux pas tattendre aux mêmes résultats queux.
2. Si tu ne vas pas rendre visite aux gens qui comptent, comment pourrais-tu être récompensé comme ceux qui y courent ? Comment, si tu ne flattes personne, obtenir autant que les flatteurs ? Tu as refusé de payer le prix de ces faveurs et tu voudrais quon te les accorde pour rien ? Tu es injuste et insatiable.
3. Combien coûte une laitue ? Une obole, plus ou moins. Suppose que quelquun donne une obole pour une laitue ; si, toi, tu ne donnes rien et ne reçois rien, ne considère pas avoir eu moins que lui : il a sa laitue, toi, lobole que tu nas pas donnée. Eh bien, là encore, cest la même chose : on ne ta pas invité à un festin ? Cest que tu nas pas donné le prix auquel on estimait le repas. Et ce prix, cétaient flatteries ou services. Donc, si cela te sert, donne ton dû quel quen soit le prix. Mais si tu veux être payé de retour sans rien donner, tu nes quun insatiable et un fou. Nas-tu rien obtenu à la place de ce repas ? Si : lhonneur de navoir pas flatté qui tu ne voulais pas, de navoir pas eu à supporter la morgue des serviteurs devant sa porte.
XXVI
Lexpérience commune nous sert à comprendre ce que veut la nature. Ainsi, quand le jeune esclave du voisin casse une coupe, nous sommes prêts à dire : « Ce sont des choses qui arrivent. » Sache donc que, si cest une de tes coupes quon a cassée, tu dois avoir la même réaction que pour celle du voisin. Applique cette règle aux choses les plus graves. Quelquun perd son enfant, sa femme ? Chacun de dire : « Nous sommes tous mortels. » Mais si lon est soi-même frappé par un deuil, on sécrie aussitôt : « Hélas, pauvre de moi ! » Nous devrions avoir à lesprit la réaction que nous avons eue en apprenant la nouvelle à propos de quelquun dautre.
XXVII
De même que la marque nest pas là pour faire rater la cible, de même il ny a pas de place pour le mal dans lordre universel.
XXVIII
Si on livrait ton corps au premier venu, tu serais indigné ; et pourtant tu livres à nimporte qui ton jugement, avec pouvoir dy jeter trouble et confusion pour peu quon tinjurie, et tu nas pas honte.
XXIX
1. Pour tout ce que tu entreprends, examine les tenants et aboutissants avant de passer à laction. Sans cela, tu seras dabord plein de zèle, parce que tu ne penseras à rien de ce qui va sensuivre, et puis, dès que surgiront les difficultés, tu abandonneras lâchement la partie.
2. Tu aimerais être vainqueur aux Jeux olympiques ? Moi aussi, par les dieux ! Gagner aux Jeux, cest bien agréable ! Mais, avant de te lancer, examine un peu les tenants et aboutissants : labstinence sexuelle, le régime, le renoncement aux friandises, les exercices sous la contrainte et aux heures réglementaires, quon cuise ou quil gèle. Il ne faut pas boire frais ; dans certains cas même pas de vin, sen remettre entièrement à son entraîneur comme à un médecin ; ensuite, en luttant, piétiner dans la poussière au coude à coude avec son adversaire, parfois se démettre un poignet, se tordre la cheville, et peut-être recevoir le fouet pour finalement être vaincu.
3. Pense à tout cela et après, si tu en as encore envie, entre dans la carrière. Sinon, tu ne seras quun gamin qui joue tantôt aux lutteurs, tantôt aux gladiateurs, tantôt aux sonneurs de trompette, tantôt aux acteurs de tragédie. Un jour tu seras athlète, un autre gladiateur, un autre rhéteur, un autre philosophe, mais jamais tu ne seras rien à fond. Comme un singe, tu imiteras tout ce que tu vois, et tu choisiras tantôt une chose, tantôt lautre. Car tu ne te seras pas mis à la tâche après réflexion, en ayant fait le tour de la question, mais au petit bonheur, poussé par une éphémère envie.
4. Cest ainsi que daucuns, en voyant un philosophe, en lentendant parler comme Euphrates (et pourtant, qui pourrait se vanter de parler comme lui ?), veulent aussitôt se lancer dans la philosophie.
5. Mais, mon brave, il faut dabord examiner ce dont il sagit ! Bien observer ton caractère pour voir si tu pourras tenir. Tu as envie dêtre champion au pentathlon ou à la lutte ? Regarde tes biceps, tes cuisses, tes reins. Nous ne sommes pas tous doués pour les mêmes choses.
6. Crois-tu, en te mettant à la philosophie, que tu pourras boire et manger comme à présent, céder à tes désirs et te laisser emporter par la colère comme à présent ? Il te faudra veiller, souffrir, quitter tes proches, endurer le mépris dun petit esclave, être tourné en dérision par les passants et, toujours, avoir le dessous, quil sagisse dhonneurs officiels, du pouvoir, de procès, ou dautres affaires de même farine.
7. Voilà ce quil te faut examiner. Seras-tu prêt, alors, à payer de ce prix linsensibilité aux émotions, la liberté, la sérénité ? Si cest non, Il ne va pas plus loin. Ne sois pas, comme les enfants, philosophe un jour, percepteur impôts le lendemain, et puis rhéteur, et puis encore procurateur de César : tout cela ne fait pas bon ménage ! Il faut que tu sois un ; bon ou mauvais, il te faut cultiver ou bien la part qui dirige ton âme, ou alors tes biens matériels ; consacrer tes efforts au dedans ou au dehors ; cest-à-dire régler ta vie en philosophe ou en homme ordinaire.
XXX
La plupart du temps, notre conduite se mesure à laune de nos relations. Celui-ci est mon père ? Je dois prendre soin de lui, lui céder en tout, supporter ses injures, ses coups. « Mais, cest un mauvais père ! » Eh bien, la nature ne ta pas fixé pour rôle de vivre avec un bon père, mais avec un père. « Mon frère me fait du tort ! » Alors garde, vis-à-vis de lui, le poste qui est le tien et ne te demande pas comment il se conduit, mais comment, toi, tu dois te conduire pour suivre, dans tes choix, ce quenjoint la nature. Personne ne te fera de mal, à moins que tu ny consentes ; le mal ne viendra que lorsque tu jugeras quon te fait du mal. De la même façon, examine ce que doivent être tes relations avec tes voisins, tes concitoyens, le gouverneur de ta province, et tu sauras quelle conduite adopter à légard de chacun deux.
XXXI
1. Pour se conduire avec piété envers les dieux, lessentiel est davoir deux une conception juste ; à savoir quils existent et régissent lunivers conformément au bien et à la justice. Ensuite, il faut être personnellement résolu à leur obéir, à céder au cours des événements et à le suivre de son plein gré, en sachant que cest un dessein idéal qui le gouverne. De cette façon, jamais tu nadresseras de reproches aux dieux, ni ne les accuseras de te négliger.
2. Dailleurs, il est exclu que cela tarrive si tu ne te laisses pas emporter par des buts qui ne dépendent pas de nous, Si tu choisis de ne voir le bien et le mal que dans ce qui dépend de nous. De même, si tu considères un mal ou un bien ce qui ne dépend pas de nous, si tu ne peux obtenir ce que tu voulais ou sil téchoit ce que tu voulais éviter, tu ten prendras aux responsables et tu leur en voudras.
3. Car la nature fait que tout être vivant cherche à éviter et à fuir les événements qui lui semblent nuisibles, ainsi que les causes qui les déterminent, tandis quil accueille avec gratitude les événements conformes à son intérêt avec ce qui les cause. Il est donc impossible, quand on se croit lésé, dêtre bien disposé envers lauteur de ce tort supposé, tout comme on ne saurait se réjouir du dommage lui-même.
4. Voilà pourquoi on voit des fils injurier leur père quand celui-ci refuse de leur donner une part de ce quils considèrent comme des biens. Et, de même, ce qui a dressé Étéocle contre Polynice, cest de croire que la tyrannie était un bien. Cest pour la même raison que le paysan blasphème le nom des dieux, comme le marin, le marchand et ceux qui ont perdu leur femme ou leurs enfants. Car, là où est lintérêt, là est la piété. En sorte que si lon sattache à diriger ses désirs et ses aversions comme il convient, du même coup, on sera assuré de se conduire avec piété.
5. Pour ce qui concerne les libations et les sacrifices aux dieux, il convient dagir suivant les traditions de son pays, en état de pureté, sans négligence ni oubli, mais sans excès de minutie non plus, et sans dépasser ses moyens.
XXXII
1. Quand tu as recours à la divination, souviens-toi que, puisque tu es venu trouver le devin pour quil te lapprenne, tu ignores ce qui doit arriver. Mais une fois lévénement prévu, pour ce qui est de sa nature, tu la connais si tu es vraiment philosophe : sil sagit de quelque chose qui ne dépend pas de nous, ce ne saurait être ni un bien, ni un mal.
2. Donc, quand tu vas voir un devin, laisse derrière toi désirs et aversions, ne tavance pas en tremblant mais en homme pénétré de cette vérité que tout ce qui peut arriver est indifférent et ne te concerne en rien. Alors, quel que soit lévénement, tu seras en mesure dy faire face comme il convient et sans que personne ne puisse ten empêcher. Donc, naie pas peur, va vers les dieux comme on va demander un conseil. Pour le reste, une fois le conseil reçu, note bien qui était ton conseiller ; note à qui tu désobéirais si tu técartais de son avis.
3. Suis le précepte de Socrate : ne recours à la divination quen des circonstances où tout porte sur lissue dun événement, quand ni le raisonnement, ni aucun art dune autre sorte ne peuvent plus têtre daucun secours pour connaître ce qui tattend. Par conséquent, sil te faut risquer ta vie pour un ami ou pour la patrie, ne demande pas au devin si tu dois le faire : sil tannonçait que les présages sont mauvais, il est clair que cela signifierait la mort, ou une quelconque mutilation, ou encore lexil ; ici, la raison commande, même dans ces circonstances, de prêter secours à son ami et de risquer sa vie pour la patrie. Pense au plus grand des devins, loracle de Delphes, qui jeta hors du temple lhomme qui avait choisi de ne pas secourir son ami.
XXXIII
1. A partir daujourdhui, décide dun style, dun genre de vie que tu garderas aussi bien seul que devant les autres.
2. La plupart du temps, tais-toi ou, si tu veux parler, attends dy être contraint et fais-le en peu de mots. Exceptionnellement, quand loccasion ty convie, parle, mais ne toccupe pas de lactualité : combats de gladiateurs, courses de chevaux, jeux du stade, nourritures et boissons ; ici ou ailleurs, tiens ta langue et, surtout, pas de réflexions sur les gens, en bien ou en mal, ni de comparaisons.
3. Aiguille, autant que faire se peut, les conversations de ceux avec qui tu te trouves sur des sujets convenables. Si tu te trouves seul au milieu de gens que tu ne connais pas, tais-toi encore.
4. Ris rarement et pas à tout propos ni à gorge déployée.
5. Abstiens-toi de prêter serment, sinon en toute occasion, du moins chaque fois que cest possible.
6. Laisse tomber les invitations à dîner, officielles ou privées. Et, si un jour les circonstances justifient que tu ty rendes, sois extrêmement attentif à ne pas te laisser aller à la vulgarité. Car si ton partenaire est plein de boue, en luttant avec lui, même si tu étais propre en arrivant, tu en sortiras tout crotté.
7. Pour ce qui concerne le corps, soigne-le autant quil faut pour répondre aux besoins : nourriture, boisson, vêtements ; un toit et des esclaves. Tout ce qui est pour la galerie, tout le luxe, rejette-le.
8. Quant au sexe, dans la mesure du possible, garde-toi pur jusquau mariage. Quand tu fais lamour, prends ta part de ce qui est permis. Toutefois, ne deviens pas bégueule envers ceux qui se livrent à la fornication, ne te pose pas en censeur de ces gens-là. Ne va pas non plus proclamer partout que tu es continent.
9. Si lon te rapporte quun tel a dit du mal de toi, ne cherche pas à te défendre de ses accusations, mais réponds simplement : « Je vois quil ne connaissait pas tous mes défauts, sinon il en aurait dit bien davantage ! »
10. Il nest pas nécessaire daller souvent au spectacle. Mais, si un jour loccasion se présente, fais voir à tous que cest à toi que va la préférence ; applique-toi à vouloir que ce qui arrive arrive, et que le meilleur gagne : de cette façon, rien ne viendra te contrarier. Défense absolue de crier, de te moquer dun concurrent ou de te passionner outre mesure. Une fois sorti, ne discute pas longuement de ce que tu viens de voir ; toutes ces choses nont aucun rapport avec ton progrès moral. Ce serait la preuve que tu tes passionné pour le spectacle.
11. Ne va pas pour un oui pour un non écouter des lectures publiques. Mais, une fois dans lauditoire, garde une attitude à la fois digne, tranquille et sans provocation.
12. Sil te faut rendre visite à quelquun, surtout sil fait partie de ceux que lopinion publique place aux sommets du pouvoir, demande-toi ce quauraient fait Socrate ou Zénon à ta place et tu nauras plus le moindre doute sur la conduite à tenir en cette circonstance.
13. Lorsque tu te rends chez un personnage influent ; prévois quil ne sera pas chez lui, quon te fermera la porte au nez en la faisant claquer bien fort et quon ne se souciera pas de toi le moins du monde. Si, malgré tout, ton devoir te commande dinsister, vas-y et montre-toi à la hauteur des circonstances ; mais ne te dis jamais : « Le jeu nen valait pas la chandelle. » Cest une réflexion vulgaire et dun esprit esclave des choses extérieures.
14. Au cours de la conversation, abstiens-toi de tétendre sur tes actions passées, sur les risques que tu as pris : car sil test doux de te remémorer les dangers que tu as courus, le récit de tes aventures na pas les mêmes charmes pour les autres.
15. Évite également de faire rire : car non seulement cela peut facilement tomber dans la vulgarité, mais cela risque, en plus, de faire abandonner à tes interlocuteurs leur retenue envers toi.
16. Un autre terrain glissant, cest quand on en vient à parler de choses obscènes. Quand cela se produit, si cest possible, nhésite pas à reprendre celui qui a commencé. Sinon, exprime au moins clairement, par ton silence, ta rougeur et ton air réprobateur, que cette conversation te déplaît.
XXXIV
Quand il te vient lenvie dun plaisir, comme pour les autres sortes de représentations, prends garde de ne pas céder à sa violence : laisse reposer la chose et accorde-toi un délai, songe à ces deux instants : celui où tu goûteras le plaisir et celui où, après y avoir goûté, tu en auras le regret et tinsulteras toi-même tout bas. Oppose à cela la joie que tu éprouveras et les louanges que tu tadresseras, si tu tabstiens. Si tu trouves opportun de passer à lacte, fais attention de ne pas succomber à la douceur agréable et séduisante de la chose. Imagine, pour y résister, combien précieuse est la conscience davoir remporté cette victoire-là.
XXXV
Lorsque tu en arrives à la conclusion quil faut faire une chose, fais-la, et ne cherche pas à ten cacher même si les gens risquent den penser du mal. Car ou bien tu as tort dagir ainsi, et il ne fallait pas le faire, ou bien tu as raison, et tu nas pas à craindre les reproches injustifiés.
XXXVI
De même que les phrases « il fait jour » et « il fait nuit » ont une grande valeur en tant que propositions disjointes, mais ne veulent rien tire si on les joint, de même, choisir la plus grosse part, si cest valable du point de vue du corps, quand il sagit de sociabilité, tans un banquet, cela nest pas bien. Donc, quand tu dînes avec quelquun, ne considère pas seulement la valeur des plats pour le corps, veille aussi à respecter ton hôte.
XXXVII
Si tu te lances dans une entreprise qui dépasse tes forces, non seulement tu te conduis comme un idiot, mais tu négliges daccomplir ce qui était dans tes possibilités.
XXXVIII
Tout comme tu fais attention, en te promenant, à ne pas marcher sur un clou et à ne pas te tordre la cheville, fais attention aussi à ne pas faire de mal à ce qui dirige ton âme. En gardant cette nécessité à lesprit au seuil de chaque entreprise, nous ferons plus sûrement ce que nous avons à faire.
XXXIX
Le corps est pour chacun la mesure des richesses, comme le pied est celle de la chaussure. Si tu ten tiens à ce critère, tu garderas la mesure. Mais si tu vas au-delà, tu seras forcément entraîné comme du haut dune falaise. Pour la chaussure, si tu vas au-delà des besoins du pied, tu la voudras couverte dor, puis teinte en pourpre, puis brodée. Une fois quon a passé la mesure, il ny a plus aucune limite.
XL
Dès quelles ont passé quatorze ans, les hommes appellent les femmes maîtresses. Elles, voyant que leur unique intérêt est de coucher avec eux, commencent à se maquiller et mettent en cet art toutes leurs espérances. Il faut donc leur faire comprendre que leur seule gloire est de donner à tous limage dune vie réglée et dune âme pudique.
XLI
Cest la marque dun naturel débile que de sattarder aux choses du corps, comme de passer trop de temps à prendre de lexercice, à manger, à boire, à faire ses besoins, à copuler. Tout cela, il faut le faire comme en passant ; cest sur notre jugement que nous devons porter toute notre attention.
XLII
Face à quelquun qui te fait du tort par sa conduite ou ses propos, souviens-toi que sil agit ainsi, cest quil pense avoir raison. Il ne lui est pas possible de régler sa conduite sur ta façon de penser : cest la sienne qui le guide, et, si elle est erronée, il se fait du tort à soi-même en demeurant dans son erreur. En effet, si une vérité complexe passe pour un mensonge, ce nest pas la complexité qui est en faute, mais bien celui qui se trompe. En te fondant sur ce principe, tu garderas ton sang-froid face à ceux qui tinsultent : chaque fois, tu nauras quà te dire: « Cest ce que lui pense. »
XLIII
Toute chose a deux poignées: lune permet de la porter, lautre non. Si ton frère te fait du tort, ne prends pas cela en te disant quil te fait du tort (cest le côté impossible à porter), dis-toi plutôt que cest ton frère, ton compagnon, tu prendras ainsi la chose du côté où lon peut la porter.
XLIV
Il nest pas logique de dire: « Je suis plus riche que toi, donc je vaux mieux que toi »; « Je parle mieux que toi, donc je vaux mieux que toi. » Ce serait bien plus logique de dir : « Je suis plus riche que toi, donc ma fortune vaut mieux que la tienne » ; « Je parle mieux que toi, donc mon éloquence vaut mieux que la tienne. » Car tu nes ni ta fortune ni ton éloquence.
XLV
Un tel se lave vite : ne dis pas quil se lave mal, mais quil se lave vite. Si un autre boit beaucoup de vin, ne le traite pas divrogne, dis simplement quil boit beaucoup. En effet, quen sais-tu, avant davoir pesé leurs raisons ? De cette façon, tu éviteras, devant ce que tu te représentes dun objet, de lui donner une autre représentation.
XLVI
Où que tu te trouves, ne te présente jamais comme philosophe. Ne parle pas longuement, devant des profanes, des principes de la philosophie, agis plutôt suivant ces principes. Par exemple, dans un banquet, ne dis pas comment on doit manger, mange seulement comme il faut. Souviens-toi de Socrate : il sétait si bien débarrassé de toute envie de briller que, lorsquon venait le trouver pour se faire présenter à des philosophes, cétait lui qui conduisait les gens, tant il lui était égal dêtre méconnu. Si, dans une assemblée de profanes, la conversation tombe sur un principe philosophique, dune manière générale, abstiens-toi dintervenir : tu risquerais fort de recracher des bribes de savoir mal digéré. Si un jour on te dit que tu ne sais rien, et que tu nen es pas mortifié, sache que tu es en bonne voie. Ce nest pas en lui mettant lherbe sous le nez que les moutons montrent au berger quils ont bien mangé ; cest à leur laine et à leur lait quon sen aperçoit, après quils ont digéré leur nourriture ; eh bien, fais de même : ne va pas mettre sous le nez des profanes les principes de la philosophie, fais-leur en voir les effets quand tu les as digérés.
XLVII
Si tu te contentes de peu pour les besoins du corps, ne va pas en faire parade. Si tu ne bois que de leau, ne va pas dire à tout propos : « Je ne bois que de leau. » Si un jour tu décides de tentraîner à supporter la douleur, fais-le en privé et non devant tout le monde. Nembrasse pas les statues. Si tu as trop soif, prends de leau fraîche dans ta bouche et recrache-la sans rien dire à personne.
XLVIII
1. Attitude et caractère de lhomme ordinaire : il nattend rien, en bien ou en mal, de soi-même, et tout des circonstances extérieures. Attitude et caractère du philosophe : il attend tout, en bien comme en mal, de soi-même.
2. Signes distinctifs de lhomme en progrès : il ne blâme personne, ne loue personne, ne reproche rien à personne, naccuse personne ; il ne dit jamais rien qui tende à faire croire quil sait quelque chose ou quil est quelquun. En cas déchec ou dobstacle, il ne sen prend quà soi-même. Sil reçoit des éloges, il rit en secret de celui qui les fait ; si on le critique, il ne cherche pas à se défendre. Il marche comme les malades, attentif à ne pas brusquer le membre en voie de guérison tant quil nest pas cicatrisé.
3. Tout désir, il la écarté de lui ; quant à laversion, il est entraîné à nen éprouver que pour ce qui, tout en dépendant de nous, est contraire à la nature. Ses inclinations, quel quen soit lobjet, sont modérées. Sil passe pour stupide ou ignorant, il nen a cure. En un mot, le seul ennemi quil ait à redouter, cest lui-même.
XLIX
Si quelquun se vante de comprendre et dexpliquer les écrits de Chrysippe, dis-toi que, si Chrysippe navait pas écrit dans un style obscur, celui-là naurait pas eu de quoi se vanter. Mais moi, quest-ce que je cherche ? A connaître la nature afin de la prendre pour guide. Je cherche donc un homme qui puisse mexpliquer la nature. Jentends dire que Chrysippe est cet homme : je vais le trouver, et je ne comprends rien à ses écrits : je cherche alors quelquun pour me les expliquer. Jusque-là, rien qui mérite le respect. Quand jai trouvé cet interprète, il me faut me conformer aux principes énoncés : cest cela qui mérite le respect. Mais si cest seulement lexplication de texte que jadmire, ne serais-je pas, plutôt que philosophe, devenu un grammairien qui gloserait Chrysippe au lieu dHomère ? Il y aurait de quoi rougir si, lorsquon me dit : « Apprends-moi à lire Chrysippe », je nétais pas en mesure de montrer une conduite semblable et conforme à ses écrits.
L
Une fois que tu tes fixé des buts, tu dois ty tenir comme à des lois quon ne peut transgresser sans impiété. Et quoi que lon dise de toi, ny prête pas attention : cela ne te concerne plus.
LI
1. Combien de temps encore vas-tu attendre pour testimer digne des plus grands biens, et cesser enfin denfreindre la règle qui doit déterminer ta vie ? Tu connais les principes qui doivent fonder ta réflexion ; cest assez réfléchi ! Quel maître attends-tu, à présent, pour te décharger, sur lui, du soin de ton progrès moral ? Tu nas plus quinze ans, tu es un homme mûr. Si désormais tu te montres négligent, si tu prends les choses à la légère, si tu continues à échafauder projet sur projet en reculant sans cesse le jour où tu devras enfin prendre soin de ta vie, tu ne feras aucun progrès, et, sans ten rendre compte, tu finiras par vivre et mourir comme un homme ordinaire.
2. Décide donc tout de suite de vivre en adulte résolu à progresser. Que tout ce qui te semble le meilleur te soit une loi incontournable. En présence de quelque tâche pénible ou agréable, glorieuse ou honteuse, dis-toi que tu dois te lancer ; que les Jeux olympiques sont ouverts ; que tu ne peux plus tergiverser et quen un seul jour une seule action peut anéantir ou confirmer ton progrès moral.
3. Cest ainsi que se comportait Socrate qui nécoutait, en toutes circonstances, que la règle dictée par la raison. Pour toi même si tu nes pas encore Socrate vis au moins en tefforçant de limiter.
LII
1. Le premier domaine de la philosophie et le plus indispensable, cest la mise en pratique des principes, comme, par exemple, linterdiction de mentir. Le second concerne les démonstrations : pourquoi il ne faut pas mentir, par exemple. Le troisième concerne létablissement et larticulation de ces démonstrations : ce qui explique, par exemple, quon est en présence dune démonstration ; ce que sont une démonstration, une déduction, le vrai, le faux. Par conséquent, le troisième domaine est indispensable pour accéder au second, comme le second pour accéder au premier.
2. Mais le plus indispensable, le terme de toute recherche, cest le premier. Seulement, nous faisons tout à lenvers : nous nous attardons au troisième, nous lui consacrons tous nos efforts en oubliant complètement le premier. Voilà pourquoi nous mentons sans cesse en étant prêts, cependant, à dégainer le raisonnement qui prouve quil ne faut pas mentir...
LIII
1. En toute occasion, rappelle-toi ces mots :
« Emmène-moi, ô, Zeus ! et toi, ô ! Destinée !
Où vous avez formé le voeu de me conduire.
Je vous suivrai sans peur. Mais si, par lâcheté,
Je résiste, je sais quil faut vous obéir. »
2. « Lhomme qui cède dignement à la Nécessité,
On le nomme sage car il connaît les secrets des dieux. »
3. « Eh bien, Criton, si cest là la volonté des Dieux, quil en soit ainsi. »
4. « Anytos et Mélétos peuvent me tuer, ils ne peuvent me nuire. »