L'art de penser: Les sagesses antiques
Le cynisme
L'Express du 03/07/2003 François Busnel
Ou le spectacle de la subversion
Les cyniques n'ont jamais été si présents parmi nous: escrocs animés par le ressentiment, ils parlent au nom de l'intérêt général pour mieux poursuivre leurs intérêts propres, sont volontiers manipulateurs et menteurs; ils sont les gangsters des temps modernes. Mais ce cynisme-là, vulgaire, est le poison de notre société. Il n'a rien à voir avec la sagesse cynique, héritée de Diogène. Au contraire! Si les cyniques grecs récusent les lois, c'est précisément parce qu'ils les suspectent de n'être que des conventions sous lesquelles se dissimulent des mobiles peu reluisants.
Il n'y a, à vrai dire, aucune école cynique, mais une constellation d'individualités dont l'excentrique et audacieux Diogène (413-324 av. J.-C.) est la figure la plus foisonnante. Les cyniques tirent leur nom du chien (kunos) à la fois parce que leurs manières faisaient penser à celles de chiens peu commodes et parce qu'ils se réunissaient au lieudit le Cynosarge, à Athènes, c'est-à-dire "Au chien agile" (ce qui fait penser, non sans quelque raison, au "Lapin agile", à Montmartre).
Michel Onfray* Une sagesse matérialiste
Il est tout à fait possible de vivre en cynique aujourd'hui, à condition d'activer ces principes et de les actualiser. Ne pas rester dans l'écume théâtrale des cyniques (se masturber en public, vivre dans une amphore, traîner un hareng derrière soi), mais viser la profondeur de ce que ces anecdotes synthétisent: mépris du jugement d'autrui quand il s'agit d'avancer dans la voie de la sagesse, se dépouiller de tout ce avec quoi la société de consommation nous aliène. La sagesse cynique permet de résoudre le problème du rapport de soi à soi (liberté, indépendance, autonomie, recentrage du moi ni trop haut - contre l'égotisme contemporain - ni trop bas - contre la haine de soi chrétienne), de soi aux autres (la bonne distance - ni trop proches ni trop lointains - dans l'eumétrie, qui permet l'évitement des souffrances et la construction des joies), de soi au monde (cesser d'avoir peur de la mort, du néant, des dieux, car il n'y a que de la matière et rien à craindre de cette vérité d'évidence - une vérité cynique, car, on l'oublie souvent, les cyniques sont des matérialistes...)
* Fondateur de l'Université populaire de Caen. Dernier ouvrage publié: L'Invention du plaisir. Fragments cyrénaïques (Le Livre de poche).
La sagesse cynique évoque quelques idées simples, mais fortes. Elle est la mise en pratique de ce que Nietzsche appellera plus tard le gai savoir: la construction de soi par l'insolence et la subversion. Ni dieux ni maîtres, telle pourrait être l'injonction cynique: n'acceptant aucune autorité (politique, morale, religieuse), ils apparaissent comme les premiers rebelles, les premiers anarchistes, de l'Histoire. A ceci près que la philosophie est, pour eux, une esthétique de l'existence: il s'agit de donner sens à la vie, mais tout seul, en dehors du cadre de la famille ou de la société (considérées comme des valeurs grégaires), de la reconnaissance et des honneurs, ces vains hochets (on connaît l'anecdote: lorsque Alexandre le Grand demanda à Diogène, qui vivait dans une amphore, ce qu'il pouvait faire pour lui, le cynique répondit: Que tu t'ôtes de mon soleil!). Là où les autres sagesses érigent l'amitié - au sens communautaire - au premier plan, le cynisme exalte la distance, la juste appréciation de la présence de l'autre et le respect de la solitude; il anticipe la grandeur de l'individualisme. Pour les cyniques, le bonheur se trouve dans la liberté, qui elle-même se situe dans l'indépendance à l'égard des besoins inutiles et vains. Cette autarcie repose sur l'idée que l'état naturel de l'homme (même s'il est plein d'une spontanéité impudique) est supérieur à son état civilisé (marqué par le mensonge, la traîtrise et diverses hypocrisies qui l'aliènent).
Le geste cynique consiste à dénoncer les supercheries, à arracher les masques. Une attitude qui obéit à tout autre chose qu'à l'envie de provoquer. Là encore, il s'agit d'un choix existentiel: si le cynique préfère se parfumer les pieds plutôt que la tête au prétexte que le parfum versé sur la tête se perd dans l'air, tandis qu'il monte des pieds au narine (Laërce), c'est pour mieux faire comprendre, en suscitant l'étonnement, la nécessité d'inverser les valeurs. Et si cette inversion prend la forme de la subversion, c'est parce qu'ils avaient déjà compris qu'un spectacle déroutant était la seule forme qui permettait de se faire entendre.
Vivre en cynique, c'est donc:
Récuser dieux, lois et maîtres: ne reconnaître aucune autorité.
Croire possible la construction de soi et désirer la maîtrise de son existence et de ses forces.
Vivre en autarcie, c'est-à-dire sans dépendance d'aucune sorte à quoi que ce soit.
Vivre à contre-courant des modes et des dogmes, se transportant d'un endroit à l'autre en véritable citoyen du monde.
A lire. Léonce Paquet: Les Cyniques grecs. Fragments et témoignages (Le Livre de poche). Michel Onfray: Cynismes. Portrait du philosophe en chien (Le Livre de poche). Peter Sloterdijk: Critique de la raison cynique (Christian Bourgois).