Une armée suréquipée attaque par terre, air et mer un ghetto de 1,4 millions d'habitants qui ne peut fuir. De plus, Nous nous sommes préparés durant plus d'un an à cette guerre contre le Hamas.
Tsahal sème la terreur dans Gaza-City
Colonne de fumée sur Gaza-City, à l'arrière-plan, et des soldats israéliens. La journée a été marquée par son nouveau lot de «bavures». (photo: Keystone)
MOYEN-ORIENT. Ban Ki-moon scandalisé par l'attaque d'entrepôts de l'ONU. Le CICR qualifie d'inacceptable le bombardement d'un hôpital.
Le Temps, Frédéric Koller, Vendredi 16 janvier 2009
Jeudi en fin de journée, Tsahal avait un trophée à exhiber: Saïd Siam, le ministre de l'Intérieur du Hamas et l'un des principaux responsables du mouvement islamiste, était déclaré mort. «Nous avons enregistré des succès exceptionnels», exultait Ehoud Barak, le ministre de la Défense, laissant entendre que la mission de Tsahal était remplie et que le temps du cessez-le-feu était sans doute proche. Mais cette même journée de jeudi, avec un intense pilonnage de Gaza-City, a surtout été marquée par un nouveau lot de «bavures» sur des civils et une pluie de condamnations de la communauté internationale contre Israël.
Les habitants de Gaza-City ont passé une nuit d'enfer au bruit des bombardements incessants avant de commencer à fuir en masse certains quartiers de la ville au petit matin. Tsahal a bombardé le QG de l'agence de l'ONU pour l'aide aux réfugiés palestiniens (Unrwa), où se trouvait la plate-forme de toutes les opérations humanitaire à Gaza, dont l'essence et la nourriture. «Il n'y a pas eu de combats aux environs du complexe, a expliqué à l'AFP John Ging, le directeur de l'agence, écartant l'hypothèse d'une riposte à des tirs du Hamas. Ce sont des obus d'artillerie et des bombes au phosphore qui ont atteint la zone.» Les dépôts sont partis en fumée, faisant deux blessés. De passage en Israël, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, s'est déclaré scandalisé alors qu'Ehoud Barak évoquait une «grave erreur».
Civils «terrorisés»
Plus tôt dans la matinée, c'était l'hôpital Al-Quds, géré par le Croissant-Rouge palestinien et où s'étaient réfugiés de nombreux civils qui avait été pris pour cible. «Les Israéliens bombardent et attaquent partout autour de l'hôpital, a témoigné à l'AFP un médecin urgentiste, Régis Garrigue, présent dans l'hôpital. On ne peut pas sortir, il y a le feu, on est prisonnier à l'intérieur, l'eau a été coupée.» Le président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui avait visité la veille un hôpital de Gaza, a réagi en déclarant qu'il était «inacceptable que des blessés soignés dans un hôpital soient mis en danger».
Les attaques israéliennes ont par ailleurs visé un immeuble qui abrite les bureaux de plusieurs médias arabes et occidentaux. Deux cameramen palestiniens ont été blessés. Dans le même temps, les chars israéliens progressaient dans le quartier périphérique de Gaza-City, Tal Al-Hawa, où ils affrontaient les tirs au mortier et les roquettes antichar des combattants palestiniens. «Mon frère habite l'un des immeubles de ce quartier, explique Rania al-Haddad, une Palestinienne qui vit à Genève. Je l'appelle toutes les heures. Il s'est réfugié avec sa femme, sa fille de 3 mois et six ou sept autres familles dans un appartement. Ils sont terrorisés. Les soldats, les chars, les tirs approchent. Il craint l'arrivée des forces spéciales israéliennes. Ils n'osent plus bouger depuis ce matin. Il pleure au téléphone et s'excuse de ce qu'il a fait dans le passé comme pour dire adieu.»
Dans un quartier adjacent, celui de Rimal, Ibrahim el-Hamman, 67ans, témoigne au téléphone: «Les bombes viennent de la mer, de la terre et du ciel. C'est un bruit terrible. Ils visent des immeubles, des écoles. Je n'ai rien vu de tel de ma vie, ce sont de nouvelles armes.» Le retraité ajoute: «Je n'aime pas le Hamas, ils ne sont pas bons. Les juifs sont intelligents, ils n'arrêteront pas avant de les avoirs tous attrapés.»
Selon les chiffres de l'ONU, un million de personnes vivent désormais sans électricité à Gaza, 750 000 sont sans eau, et les hôpitaux fonctionnent grâce à des générateurs de secours. Le Parlement européen a dénoncé un «châtiment collectif» infligé au 1,5 million de Gazaouis en violation du droit humanitaire international. De source palestinienne, 1073 personnes ont été tuées depuis le 27 décembre, dont 355 enfants et il y a plus de 5000 blessés.
«Nous nous sommes préparés durant plus d'un an à cette guerre»
Des soldats israéliens détaillent la mission qui leur a été assignée.
Le Temps, Serge Dumont, Tel-Aviv
«Contrairement à ce qui s'était passé en 2006, rien ne semble improvisé.» Gérant de fast-food et capitaine de réserve de l'armée israélienne, Ronen* a participé à la deuxième guerre du Liban avant d'être mobilisé dans le cadre de l'opération «Plomb durci». «Au Liban, la plupart des cartes fournies par l'Aman (ndlr: les Renseignements militaires) étaient erronées. Cette fois, rien n'y manquait. Sur certaines, on trouvait même l'emplacement des maisons de Gaza piégées par le Hamas ainsi que des champs de mines qu'il avait installés dans la prévision de notre opération. C'est pour cela que nos pertes sont aussi faibles jusqu'à présent.» Et de poursuivre: «Nous nous sommes préparés durant plus d'un an à cette guerre contre le Hamas. Moi et mes collègues nous sommes, par exemple, entraînés à contrer les tactiques de guérilla de cette organisation. Avant de faire la guerre en vrai, on nous a même envoyés en stage sur un site militaire du désert du Néguev sur lequel un camp de réfugiés factice avait été reconstitué.»
Les soldats israéliens qu'il nous a été autorisé de rencontrer reconnaissent que la résistance des Palestiniens est «acharnée». Mais elle serait également «désorganisée». «Les combats rapprochés sont rares et les échanges de tirs ne durent généralement pas plus d'une minute», affirme Shimon*, un soldat d'active dans une unité d'élite dont le baptême du feu s'est déroulé dimanche dernier. «Le Hamas a creusé des tunnels partout. Ses hommes circulent donc aisément d'un pâté de maisons à l'autre. Ils tirent quelques rafales ou des roquettes antichars d'un côté et continuent d'un autre quelques secondes plus tard. C'est pénible car la bande de Gaza est un labyrinthe truffé de souterrains et d'abris en tout genre où les «terroristes» se cachent. Plutôt que de nous y laisser entraîner, nous avons attiré les «terroristes» vers nous. Ils étaient mal entraînés et fatigués. Nous les avons souvent tirés comme des lapins».
«L'ordre d'être agressifs»
A ce propos, notre interlocuteur estime que le nombre de morts palestiniens serait beaucoup plus élevé que le chiffre publié jusqu'à présent. «Indépendamment des civils, des dizaines de «Hamasnik» ont été enterrés sur place sans que personne ne s'en occupe plus ni que leur famille soit prévenue», dit-il.
Plusieurs soldats israéliens évoquent la présence de kamikazes qui auraient tenté de se faire exploser dans leurs rangs. Deux d'entre eux - dont une femme - auraient ainsi été abattus avant d'avoir pu mener leur mission à bien. Tous insistent également sur la présence de tireurs embusqués les visant depuis les toits d'immeubles, de minarets de mosquées, voire de trous creusés dans le sol. «Aves les maisons piégées, ils constituent le seul danger réel», estime Yoav, un réserviste qui s'est battu à Beit Lahiya (nord de Gaza). «Lorsque nous n'arrivons pas à les déloger, on appelle les hélicoptères et ils pulvérisent l'immeuble même s'il s'agit d'une mosquée.»
Les civils palestiniens sont peu présents dans les récits des commandos de Tsahal. «J'ai entendu dire que beaucoup sont morts. Pour ma part, j'en ai vu quelques-uns brandissant le drapeau blanc. Quelques-uns sont également restés dans leur maison mais la plupart des endroits où nous sommes passés étaient déserts», dit Shimon.
Selon les chroniqueurs militaires, le ministre de la Défense, Ehoud Barak, et le chef de l'état-major Gaby Ashkenazi estiment que Tsahal a rempli toutes les missions assignées et que la poursuite des combats serait superflue. C'est également ce que semblent croire les soldats avec lesquels nous avons parlé. «Sans être dans le secret des dieux, je crois que le premier objectif de cette opération était de donner un coup de massue sur la tête du Hamas pour qu'il comprenne ce que nous sommes capables de faire si l'on nous provoque trop souvent, affirme Ronen. Avant d'entrer dans Gaza, nous avons reçu l'ordre d'être agressifs et nous l'avons été. J'espère que les «terroristes» ont compris la leçon.»
* Prénoms seuls cités.
Pierre Razoux: «Le but n'est pas de détruire le Hamas, ce n'est pas possible, mais de lui casser les reins»
Tsahal est l'une des plus puissantes armées du globe.
Le Temps, Caroline Stevan
Pierre Razoux, auteur de Tsahal, nouvelle histoire de l'armée israélienne (Perrin, 2008) et responsable de recherches au Collège de défense de l'OTAN, revient sur les stratégies de défense de l'Etat hébreu. Il s'exprime ici à titre personnel.
Le Temps: Tsahal a une excellente réputation. Quels sont ses atouts?
Pierre Razoux: L'armée israélienne a une longue tradition d'efficacité. Sa force réside en plusieurs points: la qualité de son entraînement, celle de ses équipements et surtout sa totale motivation. Elle maîtrise parfaitement le combat aéroblindé et la coordination de la manuvre, du feu et du choc. A partir des années 1970, cependant, on note une évolution: l'armée passe d'une logique offensive à défensive. A cela s'ajoutent une série de déconvenues, la surprise de la guerre du Kippour en 1973, le bourbier libanais de 1982 à 1985 et la première Intifada. On assiste ensuite à un processus de modernisation à outrance suivant le modèle américain. C'est le mythe des frappes à distance, la fausse croyance que l'armée peut faire face à toutes les situations sans déployer ses soldats au sol. Cette approche a culminé au Liban en 2006, avec l'échec que l'on sait. «Plomb durci» marque le retour de l'ancienne méthode.
- Quelle analyse faites-vous de l'offensive actuelle?
- Elle répond d'abord à une logique politique. L'armée israélienne frappe très fort pour faire étalage de sa puissance et rappeler aux Palestiniens de Gaza, dont la majorité est très jeune et n'a guère connu les conflits précédents, qu'ils n'ont pas intérêt à s'enfermer dans une logique de confrontation. Le but n'est pas de détruire le Hamas, ce n'est pas possible, mais de lui casser les reins. Tsahal veut anéantir ses stocks d'armes et l'empêcher de les reconstituer, afin de se retrouver en position de force pour les négociations qui ne manqueront pas d'arriver. L'armée cherche également à se recrédibiliser après le fiasco libanais. Dernier objectif, Tzipi Livni et Ehoud Barak se positionnent en vue des législatives de février.
- Et du point de vue militaire?
- Tsahal cherche à protéger au maximum ses forces. L'essentiel du dispositif est cantonné aux grands axes périurbains, coupant la bande de Gaza en plusieurs tronçons. Les soldats grignotent ensuite Gaza quartier par quartier, protégés par des tirs intenses. Tsahal craint les pertes et surtout les enlèvements.
- Quid des pertes palestiniennes?
- Aucune guerre n'est propre. Israël affiche un souci de respecter le droit international, mais c'est toujours difficile à appliquer sur le terrain, particulièrement en milieu urbain.
- Quelles sont les armes dont dispose cette armée?
- Israël est en passe de devenir le quatrième exportateur d'armement. Le pays se distingue dans la haute technologie, les drones, les missiles et l'électronique militaire.
- Des médecins supposent que Tsahal utilise des «Dense Inert Metal Explosive». Qu'en est-il?
- Ce sont des bombes à fragmentation, c'est-à-dire qu'elles explosent en répandant des milliers d'éclats de métal. Elles sont destinées à tuer et blesser les fantassins adverses, mais aussi à rendre une zone impraticable. Israël a le droit de les utiliser puisqu'il n'a pas ratifié le traité international les interdisant.
- Tsahal semble impuissant contre les roquettes du Hamas. A-t-il des moyens de lutter contre?
- Israël est très bien équipé en antimissiles, mais de tels systèmes ne sont pas capables d'intercepter ni de détruire des roquettes. Un missile est un projectile de grande taille suivant une trajectoire balistique. Une roquette est beaucoup plus petite et suit une trajectoire tendue, comme une balle de fusil. L'armée israélienne est en train de développer un système qui pourrait arrêter une partie de ces roquettes, mais il n'est pas opérationnel.
- Israël a-t-il infiltré le Hamas?
- Israël a occupé pendant trente-cinq ans la bande de Gaza. Il a méticuleusement cartographié, photographié et répertorié le territoire et sans doute posé des micros et des capteurs un peu partout. Ses drones et ses satellites survolent le champ de bataille en permanence. Israël bénéficie aussi de nombreux informateurs palestiniens, surtout depuis que le Hamas a voulu liquider le Fatah.
- Quelle est la structure de Tsahal?
- L'armée israélienne est une armée à deux vitesses. Elle est composée de quelques unités d'élite, type commando, parachutistes et aviation, extrêmement bien entraînées et équipées. Elles sont redoutables. Ces unités font partie de l'armée régulière, qui compte environ 160'000 individus. Ensuite, il y a la masse de réservistes, de qualité beaucoup plus médiocre. Ceux-là sont environ 480'000.
- Son budget?
- 12,8 milliards de dollars en 2008, dont 3 offerts par les Américains au titre de l'assistance militaire.
- Que représente Tsahal en Israël?
- Les hommes lui doivent trois ans, les femmes deux. Les ferments traditionnels de la société ayant volé en éclats (sionisme, socialisme), l'armée reste le seul creuset de cohésion sociale. Elle jouit d'un très grand prestige.