Le chantage et les menaces de guerre contre l'Iran se précisent
En résumé: "Une offre qui prévoit des incitations économiques pour autant que l'Iran interrompe au préalable son programme d'enrichissement d'uranium dont on craint qu'il ait une finalité militaire", offre de 6 pays (Etats-Unis, Royaume-Uni, Russie, France, Chine et Allemagne), tous possesseurs d'armes nucléaires à l'exception de l'Allemagne. Curieux tout de même
Pour contourner les sanctions, l'Iran se tourne vers l'Asie
Ouvriers iraniens sur une installation pétrolifère. Les Occidentaux ne sen prennent pas pour le moment à ce qui pourrait être le plus douloureux: les revenus du pétrole. (photo: Keystone)
IRAN. Le président américain et le premier ministre britannique ont annoncé un durcissement des sanctions contre Téhéran. Est prévu un gel des fonds iraniens en Europe.
Le Temps, Stéphane Bussard, Mardi 17 juin 2008
L'Iran donne l'impression d'être proche de l'étranglement financier. Au cours des derniers mois, il a retiré 75 milliards de dollars de réserves en devises étrangères des banques européennes. Pour les déplacer surtout dans des banques asiatiques. Il anticipe ainsi un durcissement des sanctions que l'Union européenne et les Etats-Unis envisagent de prendre à son encontre.
Lundi à Londres, George Bush et Gordon Brown ont haussé le ton en sommant la République islamique d'accepter l'offre présentée par le groupe des Six (Etats-Unis, Royaume-Uni, Russie, France, Chine et Allemagne). Une offre qui prévoit des incitations économiques pour autant que l'Iran interrompe au préalable son programme d'enrichissement d'uranium dont on craint qu'il ait une finalité militaire. Le président des Etats-Unis a laissé entendre que si la diplomatie échouait, toutes les options restaient possibles. Les déclarations de Londres visent en particulier la banque commerciale iranienne Melli, qui dispose de trois succursales en Europe, à Londres, Paris et Hambourg. Le premier ministre britannique juge nécessaire de geler les fonds du plus grand établissement bancaire du pays.
Trois résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU n'ont pas suffi à infléchir la position de l'Iran dans le dossier nucléaire qui continue d'arguer qu'il a besoin du nucléaire pour couvrir ses futurs besoins en électricité. Jusqu'ici, les sanctions onusiennes restreignaient les transactions bancaires, mais touchaient avant tout de hauts responsables du programme nucléaire. Le probable gel des avoirs iraniens de la banque Melli représente une étape supplémentaire. Mais cette mesure aura-t-elle un impact?
Thierry Coville* en doute. Le chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) estime que l'efficacité d'une politique de sanctions économiques se mesure à sa capacité de nuire à l'économie visée et de forcer le pays à adopter la politique souhaitée. Pour l'heure, l'échec semble double. «Les sanctions n'ont pesé que marginalement sur l'économie iranienne qui a connu une croissance de 6,2% en 2006. En valeurs, les importations iraniennes ont même augmenté de 7,6%.» Si le pétrole représente 85% des exportations de l'Iran, même les exportations non pétrolières ont progressé de 13,8% entre mars 2007 et janvier 2008.
Thierry Coville fait remarquer que l'étranglement bancaire de Téhéran est loin d'être total. «Face aux sanctions, l'Iran a développé des circuits de paiements informels appelés hawala. Des sociétés iraniennes ont créé des partenariats avec des entreprises basées à Dubaï. Les Emirats arabes unis jouent un rôle clé dans la capacité de l'Iran à résister aux sanctions.»
Par ailleurs, les sociétés iraniennes se tournent vers des banques, notamment pakistanaises, moins sujettes aux pressions américaines. Le chercheur de l'IRIS avance que les sanctions pourraient faire le jeu du président Mahmoud Ahmadinejad. Elles peuvent lui permettre d'attribuer les graves difficultés économiques actuelles de l'Iran (chômage élevé, inflation de 24%, etc.) aux sanctions alors qu'elles découlent de la mauvaise politique économique du gouvernement. «C'est une erreur de diagnostic de croire que ces mesures vont faire plier l'Iran au sujet du nucléaire», ajoute Thierry Coville.
D'autant que l'on ne s'en prend pas à ce qui pourrait être le plus douloureux: les revenus du pétrole. Professeur à l'Institut de hautes études internationales et du développement à Genève, Mohammad-Reza Djalili souligne toutefois que les sanctions risquent de pénaliser davantage encore les investissements étrangers dont le pays a besoin. Ex-responsable militaire israélien, Shaoul Mofaz est moins optimiste: «Les sanctions ne sont pas efficaces. Il n'y a dès lors pas d'autre choix que d'attaquer l'Iran pour stopper son programme nucléaire.»
Dans l'histoire des sanctions économiques, l'Iran n'est pas une exception. Quarante-six ans d'embargo américain contre Cuba n'ont pas permis de renverser le régime. Saddam Hussein a résisté à douze ans de sanctions contre l'Irak, les plus globales depuis la Deuxième Guerre mondiale. Spécialiste de ces questions au Peterson Institute for International Economics de Washington, Jeffrey Schott l'explique dans le Christian Science Monitor: «Souvent, il est facile pour le régime visé de transférer l'effet douloureux des sanctions des élites au public.» * «Iran, la révolution invisible», 2007, La Découverte.