Jacques de Reynier: 1950 A Jérusalem un drapeau flottait sur la ligne de feu

Préface de Paul Ruegger, ancien président du Cicr, postface de Jean-Claude Favez.
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Chapitre V
QUELQUES INClDENTS
Le 10 avril eut lieu l'affaire Nazal-Gottlieb. Et cette affaire a traîné pendant plus d'un an. M. Nazal, gros commerçant arabe, fut pris comme otage par les juifs, emmené on ne sait où, et disparut de la circulation. Le lendemain, un M. Gottlieb, ingénieur, fut pris par les Arabes, et emmené avec sa fille et son fils; tous trois disparurent aussi. Du côté arabe, comme du côté juif, on me demanda d'intervenir. Un échange fut longuement discuté, mais de part et d'autre, on y mettait de telles conditions qu'il ne fut jamais réalisé. Nous insistâmes alors pour que les enfants au moins fussent relâchés. Il fallut visiter toutes les autorités arabes, civiles et militaires. Les uns nous faisaient de vagues promesses, d'autres disaient tout ignorer de cette histoire, qui pourtant faisait l'objet de toutes les conversations, et les plus haut placés nous disaient vouloir étudier ce cas. Après trois jours de démarches, j'obtins au moins de voir les enfants.
Ayant passé les lignes juives, puis le no man's land, je longeai les murs de la vieille ville, région spécialement malsaine, puis arrivai au grand quartier général arabe. Il fallut cent fois montrer mes papiers, expliquer le pourquoi de cette visite, accepter une quantité incroyable de tasses de café, garder un air dégagé, plein de dignité et paraître avoir l'éternité devant soi. Finalement, dans un bureau identique à tous les bureaux militaires, on amena ce garçon et sa soeur, âgés de treize et dix-huit ans. Ne les ayant jamais vus auparavant, je les questionnai en allemand, seule langue qui nous fût commune. Immédiatement interrompu, il me fallut attendre qu'un interprète arabe sûr fût trouvé, requis et amené sur place, avant de pouvoir continuer mon interrogatoire,
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car parlant déjà français et anglais, il me semblait à ces gens impossible qu'un Suisse sût l'allemand. Il ne pouvait s'agir que d'un Juif. Et alors on pouvait comprendre pourquoi un Juif s'intéressait pareillement au sort de deux de ses coreligionnaires ! Je dus remontrer tous mes papiers: suisses, Ligue arabe, Haut Comité arabe, Légion arabe, etc., et me prêter à tout un interrogatoire, aussi poli que subtil. Je vis venir le moment où je serais aussi arrêté, car l'opinion de ces mes. sieurs était loin de m'être favorable. Finalement, j'en eus assez, et exigeai de téléphoner au colonel commandant les troupes arabes de Jérusalem qui, disais-je, attendait ma communication. Ceci fit de l'effet. J'obtins immédiatement le colonel à l'appareil et il voulut bien, à ma demande, ordonner que l'on me donnât satisfaction en me traitant comme un hôte de marque et en me remettant ces deux jeunes prisonniers.
Je pus alors les interroger; ils étaient à bout de nerfs et complètement désorientés l'un et l'autre, mais je pus me convaincre que c'était bien eux que je recherchais. Avant de me les remettre, on exigea qu'ils signent un papier en arabe, stipulant qu'ils avaient été bien traités. Je ne pus m'opposer à la chose mais fis remarquer que ce papier serait sans valeur, vu les conditions dans lesquelles la signature en était obtenue. Nouvelle discussion interminable pour me pousser à reconnaître que personne ici ne faisait usage de sévices, ni de pression d'aucune sorte sur ces deux jeunes gens, et que leur signature était absolument librement donnée. je prétendis mordicus le contraire, prévins loyalement que j'en témoignerais à toute occasion, et que ceci étant, je n'avais aucune objection à voir ces jeunes gens signer ce papier sans valeur. Ils signèrent.
Dans la cour, je fis des photos, et le photographe officiel de l'état-major prit une vue aussi. Avant de sortir des bâtiments, je demandai où était le père de ces jeunes gens, car ils m'avaient fait comprendre qu'il devait se trouver près de là. Je demandai que les enfants pussent lui dire au revoir; je n'osais pas prononcer adieu, quoique j'en eusse la certitude. Et peu après, on amena le père qui, comme ses enfants fut d'une dignité héroïque, embrassa ses petits et pensa même à me remercier avant de repartir vers sa geôle, poussé par ses «gardiens».
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La sortie sur la rue fut difficile, un grand attroupement d'Arabes s'étant formé, entourant ma voiture, poussant des hurlements hostiles, et bien décidés à lyncher ces deux Juifs. Impossible de descendre le plan incliné qui conduisait à ma voiture. Je demandai que la Légion débarrassât la rue de cette populace furieuse. Discussion, puis exécution. A grands coups de crosse, de pieds, de matraques, on éloigna les plus agités, et profitant du recul de la foule nous nous précipitâmes dans la voiture dont le moteur voulut bien partir immédiatement, et nous démarrâmes sous les huées de la foule, criblés de pierres et de coups de bâtons lancés contre la carrosserie. Ceci se passait d'ailleurs dans la Via Dolorosa, témoin de combien de martyres qui devaient s'être déroulés dans la même atmosphère, avec les mêmes costumes sinon dans le même décor.
Arrivés dans le no man's land, où les balles sifflaient, nous eûmes, par comparaison, une impression de sécurité et de calme bien reposant. Comme quoi tout est relatif! La zone anglaise fut la plus difficile à traverser, car mes jeunes gens n'avaient aucun papier, ni aucune autorisation de circulation. Mais là aussi, nous finîmes par passer, puis après un autre no man's land, nous arrivâmes en bon état en zone juive, à l'Agence. Je demandai et obtins une attestation précisant que j'avais remis ces deux jeunes gens entre les mains de leurs propres autorités; on n'est jamais assez prudent. A cette occasion, on me reprocha vivement de n'avoir pas ramené également le père, et je dus subir des critiques pour le moins discourtoises sur la manière dont le CICR accomplissait sa mission. Voilà pour les remerciements.
Pendant six mois, la famille Nazal vint chaque jour nous supplier, parfois très énergiquement et avec menaces, pour que nous lui ramenions son parent, de même que les Juifs nous réclamaient Gottlieb. Ce dernier est mort en prison, un mois après ces événements, mais figura bien longtemps encore sur les listes des otages, ou des prisonniers à échanger. Nous ne l'avons jamais revu. Nazal, moins malheureux, dut subir une longue détention d'une année environ; sa santé déjà faible en fut durement ébranlée, mais il eut la joie d'être finalement rendu aux siens. Cette affaire, comme celle des médicaments et celle des Colonnes de Salomon décrite au début de ce livre, eut un
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grand retentissement. Les autorités responsables virent qu'un certain contrôle s'exerçait sur leurs faits et gestes touchant les Conventions de Genève, et que la loi du plus fort ou du plus rusé ne pouvait pas être appliquée sans autre. Le grand public prenait conscience de l'aide que nous pouvions apporter et de l'influence que nous pouvions avoir dans certains cas. La vue, enfin, de nos voitures qui passaient partout, sans armes et apparemment sans difficultés, créait un sentiment de confiance qui nous était aussi précieux que nécessaire. Les bonnes volontés se réveillaient et notre action semblait prendre corps.
Enfin le grand événement tant désiré se produisit. Le 3 avril, les Arabes nous firent connaître, par écrit, qu'ils s'engageaient à respecter et appliquer les Conventions. Cet engagement, signé à Jérusalem, fut confirmé par la Ligue des Etats arabes qui agit en l'occurrence au nom de tous les gouvernements engagés au conflit.
Le 5 avril, l'Agence juive à Jérusalem nous envoya un agrément similaire, signé Goldie Myerson et P. Ben Zeviès. A la même époque, l'ONU nous donna son accord au fonctionnement d'une délégation CICR après la date du 15 mai. Nous étions donc juridiquement armés et l'avenir s'ouvrait avec des perspectives plus réjouissantes. Maintenant nous allions pouvoir tabler sur certains droits découlant des obligations contractées, et rappeler aux autorités les devoirs qui leur incombent à la suite de la décision qu'elles ont librement prise. Dans les deux camps, on se montre assez satisfait du résultat de nos démarches, mais on attend volontiers de voir comment l'ennemi va s'en accommoder, plutôt que de les appliquer soi-même. Enfin une bonne intention est publiquement déclarée, c'est un pas immense et qui nous semblait impossible à franchir il y a peu de temps encore. Une mission du CICR va être envoyée ici, et nous allons pouvoir travailler sérieusement. Nous avons le droit de nous montrer optimistes, profitons-en.
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Deir Yassin
C'est à ce moment-là précisément que se produisit un événement d'une extrême gravité et qui faillit tout remettre en question. Le samedi 10 avril, dans l'après-midi, je reçois un téléphone des Arabes me suppliant d'aller immédiatement à Deïr Yassin où la population civile de tout le village vient d'être massacrée. J'apprends que ce sont les extrémistes de l'Irgoun qui tiennent ce secteur, situé tout près de Jérusalem. L'Agence juive et le grand quartier général de la Haganah me disent ne rien savoir de cette affaire et qu'en outre il est impossible à quiconque de pénétrer dans une zone Irgoun. Ils me déconseillent de me mêler de cette affaire, ma mission risquant d'être définitivement interrompue si j'y vais. Non seulement ils ne peuvent pas m'aider, mais déclinent toute responsabilité sur ce qui ne manquera pas de m'arriver. Je réponds que mon intention est d'y aller, et que l'Agence juive, de notoriété publique, exerce son autorité sur tout le territoire en mains juives, qu'elle reste donc responsable de ma personne comme de ma liberté d'action dans le cadre de ma mission.
Cependant, en fait, je ne sais pas du tout comment faire; sans appui juif, il m'est impossible d'arriver à ce village. Et soudain, à force de réfléchir, je me rappelle qu'une infirmière juive d'un hôpital d'ici, m'avait fait prendre son numéro de téléphone, me disant avec un air bizarre que si jamais j'étais dans une situation inextricable, je pouvais faire appel à elle. A tout hasard, le soir, tard, je l'appelle et lui expose la situation. Elle me dit de me trouver le lendemain à sept heures à un endroit désigné et d'embarquer dans ma voiture la personne qui y sera, puis elle coupe la communication.
Le lendemain, à l'heure et au lieu dits, un individu en civil, mais avec les poches gonfiées de pistolets, saute dans ma voiture et me dit de rouler sans m'arrêter. A ma requête, il consent à me montrer la route de Deir Yassin, mais il avoue ne pas pouvoir grand-chose pour moi. Nous sortons de Jérusalem, quittons la grande route et le dernier poste de l'armée régulière, et nous nous engageons dans un chemin de traverse. Très rapidement, nous sommes arrêtés par deux espèces de soldats, à l'air tout ce qu'il y a de moins rassurant, mitraillettes en avant, et large coutelas à la ceinture. Je reconnais la tenue de ceux que je cherchais.
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Je dois sortir de voiture et me prêter à une fouille en règle, puis je comprends que je suis prisonnier. Tout semble perdu, quand un immense gaillard, d'au moins deux mètres de haut, et large comme une armoire à glace, arrive, bouscule ses camarades, me prend la main et me la broie dans ses énormes pattes, en hurlant je ne sais quoi. Il ne comprend ni anglais, ni français, mais en allemand, nous arrivons à nous entendre parfaitement. Il m'exprime sa joie de voir un délégué du CICR, car, prisonnier dans un camp de juifs en Allemagne, il ne dut la vie sauve qu'à nos interventions et ceci à trois reprises. Il me déclare que je suis plus qu'un frère pour lui, et qu'il fera tout ce que je lui demanderai. Avec un pareil garde du corps, je me sentais capable d'aller au bout du monde et pour commencer, nous allons à Deir Yassin.
Parvenus sur une crête, à cinq cents mètres du village que nous apercevons en contrebas, il nous faut attendre longuement l'autorisation d'avancer. Le tir arabe se déclenche chaque fois que quelqu'un tente de passer sur la route et le commandant du détachement de l'Irgoun ne semble pas disposé à me recevoir. Enfin il arrive, jeune, distingué, parfaitement correct, mais ses yeux sont d'un éclat très particulier, cruel et froid. je lui explique ma mission qui n'a rien de commun avec celle d'un juge ou d'un arbitre. je veux sauver les blessés et ramener les morts. Les juifs ont d'ailleurs signé l'engagement de respecter les Conventions de Genève et ma mission a donc un caractère officiel. Cette dernière affirmation provoque la colère de cet officier qui me prie de considérer une fois pour toutes qu'ici c'est l'Irgoun qui commande et personne d'autre, pas même l'Agence juive avec laquelle ils n'ont rien de commun. Mon armoire à glace, voyant le ton monter, intervient, et trouve les arguments qu'il faut, puisque soudain l'officier me dit que je puis agir comme bon me semble, mais sous ma responsabilité. Il me raconte l'histoire de ce village, peuplé exclusivement d'Arabes, au nombre d'environ quatre cents, désarmés depuis toujours et vivant en bonne intelligence avec les juifs qui les encerclent. Selon lui, l'Irgoun est arrivé il y a vingt-quatre heures et a donné ordre, par haut-parleur, à toute la population d'évacuer toutes les maisons et de se rendre. Délai d'exécution, un quart d'heure. Quelques-uns de ces malheureux se sont avancés et auraient été faits prisonniers puis relâchés peu
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après vers les lignes arabes. Le reste n'ayant pas exécuté l'ordre a subi le sort qu'il méritait. Mais il ne faut rien exagérer, il n'y a que quelques morts qui seront enterrés dès que le « nettoyage» du village sera terminé. Si je trouve des corps, je puis les emporter, mais il n'y a certainement aucun blessé. Ce récit me donne froid dans le dos.
Je retourne alors sur la route de Jérusalem et vais chercher une ambulance et un camion que j'avais fait alerter par le Bouclier Rouge. Les deux chauffeurs et le médecin juifs qui les montent sont plus morts que vifs, mais me suivent courageusement. Avant d'arriver au poste Irgoun, je m'arrête et inspecte ces deux véhicules. Bien m'en a pris, car j'y découvre deux journalistes juifs qui s'apprêtaient à faire le reportage de leur vie! Malheureusement pour eux, j'ai dû les mettre à pied, et ceci assez énergiquement.
J'arrive avec mon convoi au village, le feu arabe cesse. La troupe est en tenue de campagne, avec casque. Tous des jeunes gens et même des adolescents, hommes et femmes, armés jusqu'aux dents: pistolets, mitraillettes, grenades, mais aussi de grands coutelas qu'ils tiennent à la main, la plupart encore ensanglantés. Une jeune fille, belle, mais aux yeux de criminelle, me montre le sien, encore dégoulinant, qu'elle promène comme un trophée. C'est l'équipe de nettoyage qui accomplit certainement très consciencieusement son travail.
Je tente d'entrer dans une maison. Une dizaine de soldats m'entourent, les mitraillettes se braquent contre moi, et l'officier m'interdit de bouger de place. On amènera les morts s'il y en a, dit-il. J'entre alors dans une des belles colères de mon existence, disant à ces criminels tout ce que je pense de leur façon d'agir, les menaçant de toutes les foudres possibles, puis je bouscule ceux qui m'entourent et entre dans la maison.
La première chambre est sombre, tout est en désordre, mais il n'y a personne. Dans la seconde, je trouve parmi les meubles éventrés, les couvertures, les débris de toutes sortes, quelques cadavres, froids. On a fait ici le nettoyage à la mitraillette, puis à la grenade; on l'a terminé au couteau, n'importe qui s'en rendrait compte. Même chose dans la chambre suivante, mais au moment de sortir, j'entends comme un soupir. Je cherche partout, déplace chaque cadavre, et finis par trouver un petit pied encore chaud. C'est une fillette de dix ans, bien abîmée par une grenade, mais encore vivante. Comme je veux l'emporter,
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l'officier me l'interdit et se met en travers de la porte. Je le bouscule et passe avec mon précieux fardeau, protégé par mon armoire à glace, le brave. L'ambulance chargée s'en va avec ordre de revenir au plus tôt. Puisque cette troupe n'a pas osé encore s'attaquer directement à moi, j'ai la possibilité de continuer. Je donne ordre qu'on charge les cadavres de cette maison sur le camion, et j'entre dans la maison voisine et ainsi de suite. Partout c'est le même affreux spectacle. Je ne retrouve que deux personnes vivantes encore, deux femmes, dont une vieille grand-mère, cachée derrière des fagots où elle se tenait immobile depuis au moins vingt-quatre heures.
Il y avait quatre cents personnes dans ce village, une cinquantaine se sont enfuies, trois sont encore vivantes, tout le reste a été massacré sciemment, volontairement, car, je l'ai constaté, cette troupe est admirablement en mains et elle n'agit que sur ordre.
Je rentre à Jérusalem, vais à l'Agence juive où je trouve les chefs consternés, mais s'excusant en prétendant, ce qui est vrai, qu'ils ont toujours dit n'avoir aucun pouvoir ni sur l'Irgoun, ni sur Stern. N'empêche qu'ils n'ont rien fait pour empêcher une centaine d'hommes de commettre ce crime inqualifiable.
Je vais visiter ensuite les Arabes. Je ne dis rien de ce que j'ai vu, mais seulement que, après une première et rapide visite des lieux, il me semble qu'il y a plusieurs morts et que je demande ce que je dois en faire, où il faut les déposer. L'indignation des Arabes est bien compréhensible, mais les empêche de prendre une décision. Ils voudraient que les corps soient ramenés du côté arabe, mais craignent une révolte dans la population et ne savent ni où les entreposer, ni où les enterrer. Finalement, ils décident de me prier de veiller à ce qu'une sépulture convenable leur soit donnée, en un lieu qui sera reconnaissable ultérieurement. Je m'y engage et repars pour Deir Yassin. Je trouve les gens de l'Irgoun de très mauvaise humeur, ils tentent de m'empêcher d'approcher du village et je les comprends quand je vois la quantité et surtout l'état des cadavres qu'on a alignés sur la rue principale. Je demande fermement qu'on procède à l'enterrement et exige d'y assister. Après discussion, on commence effectivement à creuser une grande tombe dans un petit jardin. Il est impossible de vérifier l'identité de ces morts, car ils n'ont aucun papier, mais je fais noter très exactement leur signalement
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avec âge approximatif. La nuit venue, je m'en retourne à Jérusalem, assurant vouloir revenir le lendemain.
Deux jours après, l'Irgoun avait disparu de ces lieux, et c'était la Haganah qui en avait pris possession. Nous avons découvert différentes places où les cadavres avaient été entassés, sans décence, ni respect, en plein air.
Rentré à mon bureau, après cette dernière visite, j'y reçois deux messieurs, en civil, très bien mis, qui m'attendent depuis plus d'une heure. C'est le commandant du détachement de l'Irgoun et son adjoint. Ils ont préparé un texte qu'ils me prient de signer. C'est une déclaration selon laquelle j'ai été très courtoisement reçu par eux, j'ai obtenu toutes les facilités désirées dans l'accomplissement de ma mission et je les remercie de l'aide qu'ils m'ont apportée. Comme je fais mine d'hésiter et commence même à discuter, ils me disent que si je tiens à ma vie, je dois signer immédiatement. Il ne me restait donc plus d'autre possibilité que de les persuader que je ne tenais nullement à la vie et qu'un rapport d'un sens tout à fait contraire au leur était déjà parti pour Genève. j'ajoute que d'ailleurs je n'ai pas l'habitude de signer des textes étrangers mais exclusivement ceux établis par moi.même. Avant de les laisser repartir, je leur expose encore une fois notre mission et leur demande s'ils s'y opposeront à l'avenir ou non. Ce jour-là je n'obtins aucune réponse, mais plus tard, à Tel-Aviv, je les ai revus; ils désiraient notre aide pour quelquesuns des leurs, et en remerciement de notre concours, ils nous ont à diverses reprises grandement aidés, nous remettant sans discuter certains otages que nous réclamions.
Cette affaire de Deïr Yassin eut des répercussions immenses. La presse et la radio ont diffusé la nouvelle partout, chez les Arabes aussi bien que chez les juifs. Ainsi, du côté arabe se créa une terreur généralisée, que les juifs se sont toujours habilement arrangés à entretenir. On en fit des deux côtés un argument politique et les résultats furent tragiques. Poussés par la peur, les Arabes quittèrent leurs foyers pour se replier du côté des leurs. Les fermes isolées, puis les villages et enfin les villes furent ainsi évacués, même quand l'envahisseur juif n'avait fait que le geste de vouloir attaquer. Finalement, quelque sept cent mille Arabes se sont mutés en réfugiés, abandonnant tout dans une grande hâte, et dans le seul but d'éviter de subir le sort de ceux de Deir Yassin. Les
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effets de ce massacre sont loin d'être épuisés, puisque cette foule immense de réfugiés vit encore aujourd'hui dans des camps de fortune, sans travail, sans espoir, la Croix-Rouge leur distribuant les secours de l'ONU.
Les autorités juives furent très ennuyées de cette affaire qui arriva juste quatre jours après qu'elles avaient signé leur engagement de respecter les Conventions de Genève. On me supplia d'agir auprès des Arabes pour leur expliquer qu'il s'agissait d'un accident exceptionnel et que les vraies autorités respecteraient leur engagement. Je répondis vouloir essayer, mais ne pus cacher mon mécontentement, ni mes craintes quant à l'avenir.
Les Arabes, eux, étaient absolument furieux et se montraient totalement découragés. Pour eux, ils n'attendaient plus rien de bon du côté juif et se demandaient s'il ne vaudrait pas mieux abandonner toute idée humanitaire les concernant. Il ne fut certes pas facile de les calmer en les persuadant que la faute des uns n'excuserait en rien celle des autres. Au contraire, disions-nous, le fait que les Arabes maintiendraient leur promesse prouverait au monde leur honnêteté, et leur fidélité à la parole donnée. Nous les assurâmes que notre vieille expérience nous interdisait de douter d'eux, et que nous savions qu'ils se conduiraient avec dignité et humanité, quoi qu'il arrivât. Après cette séance mémorable, nous avions bien l'impression que tout n'était pas perdu, mais qu'il s'en était fallu de peu.
Le prestige de notre mission fut rehaussé par notre intervention en cette affaire. Les juifs constatèrent notre fermeté et furent étonnés de voir que nous étions revenus vivant de Deir Yassin, sans aucune aide de leur part. Ils nous furent reconnaissants de n'avoir fait aucune publicité ni aucune publication, ni à la presse, ni à la radio et ont constaté, à cette occasion, notre parfaite neutralité. Une autre attitude de notre part n'aurait fait qu'envenimer un contlit déjà bien assez cruel ainsi, et d'autres innocents auraient été victimes de représailles.
Les Arabes, de leur côté, ont mieux compris encore la nécessité de notre appui et se sont montrés dès lors beaucoup plus confiants à notre égard.
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Le soir même me parvient une grande nouvelle: la radio suisse annonce de Genève que des délégués vont arriver sous peu, les premiers dans trois jours. C'est pour moi une joie indescriptible, car tout seul, je n'arrive pas à bout de tout, et il y a tant à faire. Les Anglais seront partis dans un mois, et alors ce sera sûrement dix fois pire que maintenant.
Je ne reçois des nouvelles de Suisse que par la radio sur ondes courtes, la nuit. De jour, on n'entend rien, et le soir c'est souvent très difficile, car l'électricité est rationnée, irrégulière dans le temps comme en intensité. Chaque soir à vingt et une heures, j'écoute, et ce lien avec le pays, et spécialement avec Genève, est très précieux. Les PTT ne marchent plus du tout ici et les télégrammes moins que tout le reste. Aussi avons-nous établi un code avec Genève qui me répond par oui ou non à certains paragraphes d'anciennes lettres auxquelles je me réfère également. J'envoie mes messages par la radio particulière du Consulat général d'Amérique et par celle des Anglais, alternativement. Les nouvelles émanant d'ici parviennent ainsi à Genève une fois par NewYork et l'autre par Londres. Cela évite des indiscrétions. J'envoie mon courrier par différentes voies, et toujours au minimum en doubles exemplaires successifs. La liaison restera constamment pour nous, en temps de guerre, un problème à plusieurs inconnues, dont la solution réclame à chaque fois une nouvelle étude et de nouvelles dispositions. Il est notoire que plus les événements sont critiques, plus les liaisons nous sont nécessaires, avec Genève surtout, mais c'est justement alors qu'elles sont le plus difficiles, parfois même impossibles. Chaque délégué CICR agit, dans ce cas, de son propre chef en assumant des responsabilités qui dépassent souvent très largement ses compétences ordinaires. l'essentiel reste l'action.
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Le 12 avril, l'Agence juive nous demande d'intervenir dans une grave affaire de violation des Conventions par les Arabes. L'Hôpital Hadassah, magnifique bâtiment situé sur le Mont-Scopus, qui est en direction nord la prolongation du Mont-des-Oliviers, forme avec l'Université du même nom et une école d'infirmières, une grande enclave, en plein