Shimon Peres: Je reste loyal envers la feuille de route
Pour lancien premier ministre israélien Shimon Peres, laccord de Genève comporte des aspects positifs, mais il ne remplace pas la feuille de route.
Le Temps, Propos recueillis à Paris par Samuel Gardaz,Vendredi 31 octobre 2003
C'est peu de dire que Shimon Peres n'est pas un partisan enthousiaste de l'accord de Genève. Après lui avoir réservé un accueil glacial au moment de son officialisation, mi-octobre, l'ancien premier ministre israélien et Prix Nobel de la paix en 1994, qui n'a pas été associé à son élaboration, n'envisage pas de mettre son aura symbolique d'homme de paix au service d'un projet qui prétend pourtant avoir réglé tous les aspects, même les plus sensibles, du conflit israélo-palestinien. Il préfère s'en tenir à un plan de paix existant. Interview.
Le Temps: Quel jugement portez-vous sur l'accord de Genève?
Shimon Peres: Je voudrais d'abord dire que je n'ai rien contre lui. Il a un aspect positif: il renouvelle le débat sur le processus de paix; il montre qu'il existe un interlocuteur du côté palestinien; peut-être un ou deux points sont-ils importants comme la question des réfugiés, la reconnaissance d'Israël comme Etat juif. Mais le vrai problème, dans un pays démocratique, c'est qu'il faut gagner des deux côtés: du côté de vos voisins et du côté de votre peuple. Peut-être avons-nous gagné quelques points du côté des Palestiniens, mais je ne suis pas sûr que nous en ayons gagné de l'autre. Par ailleurs, nous disposons déjà d'un plan qui a été accepté par tout le monde: la feuille de route. Pourquoi changer un accord acceptable par un accord controversé? Enfin, il y a un problème d'ordre conceptuel. Je ne crois pas qu'on puisse parvenir à une paix totale en une seule fois. Je pense par exemple que les Palestiniens n'ont pas abandonné leur revendication sur la question de leurs 4 millions de réfugiés. Même chose sur la question de Jérusalem, où Palestiniens et nous-mêmes sommes divisés. C'est pourquoi je suis convaincu qu'il faut faire la paix en deux fois: résoudre les problèmes que l'on peut résoudre dans un premier temps, et poursuivre la négociation sur les points en suspens pour parvenir à un règlement final.
Le fait que l'accord, justement, prétende régler les problèmes jusque dans les moindres détails, même les plus sensibles, n'est-ce pas une opportunité historique?
Le problème avec un plan total, c'est que si l'une des parties tombe, c'est tout l'ensemble qui se trouve menacé. C'est pourquoi j'insiste pour une démarche en deux temps. Concrètement, si je devais choisir entre un retrait de Gaza et ce plan-là, je choisirais le retrait. Peut-être pourrions-nous mobiliser sur cette question un soutien plus large, chez nous et chez les Palestiniens, parce qu'il s'agit de quelque chose de concret. Encore une fois, je ne suis pas contre cet accord en tant que projet alternatif, mais parce que je ne suis pas sûr qu'il emportera l'adhésion. Je m'en tiens donc au plan existant.
Malgré le fait qu'il ressemble à un projet mort-né?
Le problème de la feuille de route, ce n'est pas la feuille elle-même mais la locomotive. Or je ne vois pas en quoi l'accord de Genève crée cette locomotive. La difficulté demeure la même. Il faudra le soutien américain, du monde arabe, européen, etc.
Mais dès lors que cette initiative existe, comment la faire coexister avec la feuille de route. Doivent-elles se compléter?
Je ne veux aucun mal à l'accord de Genève, au contraire. Il faut selon moi chercher la paix dans toutes les directions. Mais comme je le répète, la paix est aussi un processus électoral. Il faut d'abord changer de gouvernement et, pour cela, nous avons besoin d'une majorité.
L'accord de Genève peut-il déboucher sur une recomposition de la gauche israélienne, ce qui lui permettrait d'aboutir à une nouvelle majorité?
Bien sûr, ce projet a ses supporters au sein du Parti travailliste, mais je ne pense pas qu'il emportera une quelconque majorité. Dans la perspective des prochaines élections, la seule préoccupation doit être de créer la plus large coalition possible.
A vous entendre, vous n'envisagez donc pas de vous impliquer pour promouvoir ce plan auprès de la communauté internationale.
Je préfère rester loyal envers la feuille de route, qui bénéficie du soutien le plus large possible.
En avez-vous parlé avec les membres du gouvernement français, que vous avez rencontrés ce matin (ndlr: jeudi, la France a annoncé qu'elle était disposée à soutenir financièrement la publication de l'accord, qui doit être distribué à tous les foyers israéliens et palestiniens)?
Non.
Envisagez-vous de vous rendre à Genève début novembre à l'occasion de la cérémonie de lancement de l'accord (ndlr: à laquelle Jimmy Carter a annoncé sa venue)?
Non, non. (Catégorique.)
Vient de paraître: Un temps pour la guerre, un temps pour la paix, Shimon Peres, Robert Laffont, 2003.
Corruption: Ariel Sharon interrogé par la police
L'interrogatoire du premier ministre porte sur deux affaires dans lesquelles ses fils sont aussi cités.
Serge Dumont, Tel-Aviv
Ariel Sharon a été interrogé durant la plus grande partie de la journée de jeudi, dans sa résidence privée de Jérusalem, par une équipe spéciale de la Cellule des enquêtes internationales de la police israélienne. Celle-ci est chargée d'élucider deux affaires de corruption dans lesquelles le nom du premier ministre ainsi que ceux de ses fils Gilad (un homme d'affaires) et Omri (député du Likoud) sont cités. Ne bénéficiant pas de la présence d'un avocat, le premier ministre a dû expliquer pourquoi l'homme d'affaires britannique Cyril Kern lui a prêté un million et demi de dollars par l'intermédiaire de Gilad et de Omri et pourquoi cet argent n'a pas été restitué.
Déjà interrogés le mois dernier, les deux fils du chef du gouvernement ont déclaré que cette somme a été utilisée pour rembourser des dons anonymes (donc illégaux) qui avaient permis à leur père de remporter les élections primaires du Likoud en 1999. Mais ils se sont ensuite retranchés derrière le droit au silence reconnu par le droit pénal israélien. Dans ce cadre, Gilad a d'ailleurs obtenu une décision judiciaire interdisant à la police de saisir les documents dont il dispose. Jeudi, son père (qui sera de nouveau interrogé la semaine prochaine) ne s'est d'ailleurs pas montré plus loquace puisqu'il s'est retranché derrière ses trous de mémoire.
Connu sous le nom de l'affaire de l'île grecque, le deuxième dossier met de nouveau Gilad en scène puisque ce dernier a été rémunéré comme consultant par David Appel, le plus important promoteur immobilier d'Israël. Montant du salaire? Un million de dollars pour un travail dont la police n'a retrouvé aucune trace. Or, au moment où il émargeait à la caisse de l'entrepreneur, celui-ci voulait acheter une île grecque afin de la transformer en village de vacances. Pour cela, il avait besoin d'interventions à Athènes et Sharon alors ministre des Affaires étrangères s'en est chargé.
Les révélations de la presse sur les millions de dollars de la famille Sharon surviennent au moment où le Likoud prépare pour la troisième année consécutive un projet de budget comprenant de nouvelles coupes sombres dans les allocations sociales accordées aux plus défavorisés. Elles déstabilisent d'autant plus le gouvernement que la Histadrout (le syndicat unique) annonce une grève générale contre l'élargissement de la fracture sociale et que deux rapports officiels révèlent coup sur coup que 20% des familles israéliennes vivent désormais sous le seuil de pauvreté.