< Le Pacte de Genève sape la Feuille de route

Y. Levy: “Le Pacte de Genève sape la Feuille de route” (06/11/2003)

Tribune de Genève, Jeudi 6 novembre 2003, INTERVIEW / ANDRÈS ALLEMAND ET JEAN-FRANÇOIS VERDONNET

* Le représentant permanent d’Israël à l’ONU déplore l'initiative suisse.
* Ce plan, qui doit être lancé à Genève n’offrirait aucune chance de paix.
* L’ambassadeur reproche à Jean Ziegler d’avoir diffamé son pays.

Lancé avec le soutien matériel de la Suisse, négocié par l’ancien ministre travailliste Yossi Beilin et par son "homologue" palestinien Yasser Abed Rabbo, le Pacte de Genève divise la classe politique israélienne depuis quelques semaines. S’il est soutenu par une partie de la gauche, il se heurte à une franche hostilité des colons, de la droite et du premier ministre Ariel Sharon, qui juge l’initiative "plus dangereuse" que les Accords d’Oslo. Le seul projet "légitime" reste la Feuille de route rédigée en décembre 2002, affirme l’ambassadeur Yaakov Levy, représentant permanent d’Israël auprès des Nations Unies à Genève. Interview.

Votre gouvernement a dénoncé le Pacte de Genève et convoqué un diplomate suisse. Que reprochez-vous à notre pays?

-Nous avons convoqué le chargé d’affaires suisse en Israël pour lui faire part de nos réserves concernant le Protocole de Genève qui n’a aucun statut légal. Ni du côté palestinien, ni du côté israélien, les participants n’avaient, à notre connaissance, reçu d’autorisation formelle pour mener des négociations et pour conclure des accords contraignants. Il ne s’agit que d’une initiative parmi beaucoup d’autres qu’il convient de distinguer d’une politique gouvernementale. A nos yeux, elle est plus virtuelle que concrète.

Enfin et surtout, un programme politique a déjà été défini dans le discours du président Bush de juin 2002 et dans la Feuille de route qu’Israël a acceptée tout en formulant diverses remarques. C’est le seul programme qui dispose d’une légitimité internationale et qui soit accepté par les deux camps. En outre, les questions qui font l’objet du Protocole de Genève ne doivent être traitées qu’à un stade ultérieur de la Feuille de route, après que d’autres auront été réglées - la première d’entre elles étant la fin du terrorisme. Ce protocole ne nous paraît donc d’aucune utilité. Nous craignons même qu’il n’affaiblisse la Feuille de route, s’il ne la sape pas tout à fait.

Comment le Pacte de Genève pourrait-il porter atteinte à la Feuille de route? N’est-il pas au contraire porteur d’espoir et d’enthousiasme?

-Il peut l’affaiblir de multiples façons. Par exemple, en conduisant l’Autorité palestinienne à remettre en cause ses obligations. Ne s’est-elle pas engagée à combattre le terrorisme, à ne plus inciter à la violence, à confisquer les armes illégales? Jusqu’ici elle n’a respecté aucune de ces obligations. Ni Arafat, ni Abou Mazen, ni le nouveau premier ministre. Leur proposer une offre alternative reviendrait à leur ouvrir une porte de sortie. Ils en prendraient prétexte pour s’exonérer de leurs engagements. L’isolement de M.Arafat n’a pas d’autre cause: il sanctionne le refus de l’Autorité palestinienne d’exécuter ses obligations. Peut-être parce qu’elle préfère le désespoir et le conflit aux décisions difficiles qu’implique le respect de ses engagements.

Le Gouvernement israélien autorise la création de nouvelles colonies et développe les anciennes. Quel espace reste-t-il à la négociation?

-Toutes les questions liées à la négociation d’un statut permanent figurent à l’ordre du jour. Aucun sujet n’a été retiré de l’agenda, que ce soit les réfugiés, Jérusalem, les futures frontières, les implantations, etc.

La Feuille de route n’appelle-t-elle pas Israël à démanteler toutes les colonies sauvages établies depuis mars 2001 et à geler l’expansion des plus anciennes?

-Elle comporte une liste d’engagements valables pour les deux parties. Nous estimons que les Palestiniens n’ont pas rempli leurs obligations principales et immédiates. On ne pourra donc demander à Israël de se conformer à ses engagements que lorsque les Palestiniens commenceront à respecter les leurs.

Pour quelles raisons?

-Parce que tout est lié dans la Feuille de route. Le premier pas est capital: il suppose de renoncer au terrorisme et à la violence, qui amènent Israël à réagir, à prendre des mesures défensives telles que la construction d’une barrière de sécurité. Tant que le terrorisme ne sera pas éradiqué, il sera très difficile de créer un climat propice à la confiance.

En quoi le développement des colonies contribue-t-il à la détente?

-Ce développement est perçu en Israël comme une évolution naturelle.

Ne risque-t-elle pas de créer un point de non-retour?

-Vous supposez tacitement que le règlement sur ce point se confond avec ce que les Palestiniens demandent - qu’il passe par un retrait de la moitié du territoire. Mais telle n’est pas notre position, ni même celle des parties aux négociations. Plusieurs solutions sont concevables. Nous jugeons toutefois irrecevable l’idée selon laquelle l’une des parties (Israël) devrait renoncer à défendre une politique particulière, qui risquerait, aux yeux des observateurs, de créer un point de non-retour.

L’Assemblée générale de l’ONU a récemment condamné l’édification du mur entre Israël et la Cisjordanie...
-Le mur?

La barrière de sécurité...

-La situation est devenue insupportable. Des attentats suicides qui se multiplient, des Palestiniens incapables de respecter leurs engagements: voilà ce qui nous a contraints à prendre une telle mesure. Documents à l’appui, j’ai démontré devant le Comité des droits de l’homme des Nations Unies que sur les 132 kilomètres de clôture, le mur était long de 8,5 kilomètres seulement, en raison de la configuration particulière de la région. Cette zone est aussi celle d’où sont venus la plupart des kamikazes. Partout ailleurs, vous avez une barrière qui obéit aux exigences de la prévention. Ce n’est ni une frontière, ni une ligne politique, mais un mécanisme de défense.

Cette clôture mord aussi sur le territoire palestinien...
-Elle ne lui enlève rien. Elle est dans certaines régions érigée le long de la Ligne verte, et épouse dans d’autres un tracé différent pour des raisons topographiques. Les Palestiniens expriment leur mécontentement. Mais ils pouvaient prendre les mesures - ils le peuvent encore - empêchant les infiltrations terroristes. La barrière, au reste, n’est pas là pour l’éternité.

Selon des sources palestiniennes, l’emprise d’Israël en Cisjordanie pourrait atteindre 10%...

-C’est très exagéré. La barrière n’annexe rien. Les désagréments qu’elle cause aux Palestiniens doivent être remis en perspective. Il faut aussi penser aux victimes des attentats commis en Israël.

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"Ziegler a violé les règles d’impartialité"

Israël a demandé à la présidente libyenne de la Commission des droits de l’homme de l’ONU de prendre des mesures contre Jean Ziegler, rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, et auteur d’un rapport très critique sur la situation alimentaire des Palestiniens. La Tribune de Genève vous a proposé de débattre avec M.Ziegler. Vous avez refusé. Pour quelles raisons?

La stratégie de M.Ziegler consistait dès le départ à diffamer Israël dans les médias plutôt que de s’en tenir aux devoirs de sa tâche de rapporteur, laquelle implique la neutralité, l’impartialité, la précision du mandat. Il ne me paraissait pas juste de nous placer sur le terrain que M.Ziegler avait choisi: celui de la confrontation.

Que reprochez-vous au rapport lui-même?

-Nous ne l’acceptons pas. J’ai demandé que le rapport soit retiré, qu’il ne soit pas diffusé en tant que document des Nations Unies, et que l’on examine les dispositions nécessaires afin d’empêcher M.Ziegler d’être à nouveau rapporteur spécial de l’ONU. Pourquoi? Parce qu’il a violé les règles sur lesquelles un rapporteur doit toujours fonder son travail et ses conclusions. Autant que je sache, M.Ziegler n’a révélé ni aux membres de la Commission, ni à la présidente, ni au Bureau qu’il est membre - et même au sein du Conseil - d’une organisation non gouvernementale (ONG) dont la politique et les recommandations sont à 100% identiques à son rapport.

Pouvez-vous nous montrer, dans le texte, un exemple de cette partialité?

-Le texte lui-même ne répond pas au mandat de son auteur - qui portait sur la situation alimentaire. Il s’agit d’un rapport politique. Voyez ses recommandations sur ce que le Gouvernement israélien doit faire: se retirer jusqu’à la ligne de 1967, adopter le processus de la Feuille de route, mettre fin à l’occupation, démanteler la ligne de sécurité ou les implantations. Autant de questions politiques, qui relèvent d’autres organes des Nations Unies: l’Assemblée générale, le Conseil de sécurité, la Commission des droits de l’homme. M.Ziegler s’est évadé de son mandat pour suivre des opinions préconçues - celles que révèle son adhésion à une organisation non gouvernementale*.

Quant à nos réserves sur le rapport lui même, elles viennent d’être présentées aux organes compétents des Nations Unies. Elles ne sont pas encore publiées. Contrairement à M.Ziegler, nous ne nous adressons pas à la presse d’abord.

Tout de même, un petit exemple...

-Je ne mentionnerai qu’une seule de nos réserves: elle a trait à ce qui est dit de la faim et de la volonté d’affamer. C’est une accusation insultante.

La situation économique dans les Territoires - et en Israël - s’est détériorée. Les causes en sont très claires. La dégradation n’est pas le fait d’Israël, mais de la décision de l’Autorité palestinienne et de ses leaders de s’engager sur le chemin de la violence. Auparavant, entre 1995 et 2000, a prévalu au contraire une croissance rapide et constante. Cent trente mille Palestiniens venaient travailler chaque jour en Israël. Une famille comptant en moyenne huit enfants, c’est près d’un million de personnes qui vivaient de ce travail. Mais peut-on imaginer qu’Israël continue à laisser 130 000 Palestiniens venir en Israël en toute liberté, sans contrainte, sans contrôle quand quelques-uns d’entre eux tenteraient de venir avec une bombe, un véhicule piégé ou une ceinture d’explosifs? Non bien sûr. Or, ce contexte n’est nulle part évoqué dans le rapport de M.Ziegler:

J.-F. V et A.A.

* L'ambassadeur fait allusion à l'organisation The alternative information center.

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