LAujourdhui blessé
Traduit du russe par F. Andreieff, Z. Andreyev, N. Favre et N. Pighetti-Harrison
448 pages, 23 €, ISBN : 2-86432-270-6
Olga Adamova-Sliozberg
Je suis née en 1902 à Samara. Mes parents étaient de grands couturiers très renommés. Parmi les meilleurs de Samara, ils habillaient la femme du gouverneur, Nina Andreevna, une sommité locale. Cest pourquoi nous ne manquions de rien.
À lâge de huit ans, jentrai dans un collège privé que Nina Andreevna finançait. Son père, lavocat Khardine, est passé dans lhistoire, car Vladimir Illitch Lénine fut son assistant durant ses années dexil à Samara. Vladimir Illitch fréquentait souvent sa maison et se lia damitié avec sa fille. Héritière dune somme importante à la mort de son père, cette dernière fit construire un collège pour jeunes filles. Parmi les maîtres, beaucoup étaient des révolutionnaires en exil, et quelques élèves y étaient admises sans payer (je lappris plus tard), car leurs parents subissaient la répression du gouvernement tsariste.
Après la révolution, lorsque des rumeurs coururent, prétendant que Lénine était un espion allemand et quil était revenu de létranger dans un wagon plombé, Nina Andreevna vint dans notre classe et nous dit :
Écoutez-moi bien, petites filles. Je suis en désaccord avec Lénine sur la question de lAssemblée constituante, mais je puis vous assurer une chose: Lénine est un homme parfaitement honnête, il ne peut être un espion allemand.
Cest ainsi, de la bouche de Nina Andreevna, que jentendis pour la première fois parler de Lénine.
Après la révolution dOctobre, les écoles de filles et de garçons fusionnèrent. On cessa détudier, des romans houleux virent le jour.
Nous, dans notre collège, nous pûmes comme par le passé continuer nos études jusquà la 7e. (Jétais entrée en 6e en 1917) [...].
Et cest ainsi quen 1919 je terminai mes classes au collège de Khardina. Lorsque je partis poursuivre mes études à Moscou avec un groupe de camarades en fin de scolarité eux aussi, Nina Andreevna nous confia une lettre pour Lénine. [...]
Jai terminé mes études et travaillé à Moscou.
En 1928, jépousai Zakgeïm, qui était chargé de cours à lUniversité. Cétait un biologiste extrêmement érudit et compétent, il enseignait lhistoire des sciences naturelles. [...] Tous ceux qui ont suivi ses cours en ont gardé longtemps le souvenir.
Javais une vraie famille: un mari que jaimais, deux enfants, de quatre et six ans, un travail intéressant. Tout cela fut brisé lorsque lon marrêta, en 1936, sur la foi dune accusation totalement obscure. En 1956, nous fûmes réhabilités « faute de corps du délit », moi jétais vivante, mon mari, hélas, nétait plus.
Aujourdhui, jai quatre-vingt-six ans. Grâce à ma famille, mon frère et mes surs, mes enfants ont connu un foyer et ont reçu une bonne instruction. Je vis au milieu deux, ils soccupent de moi, je suis entourée de mes enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Ma famille comprend actuellement seize personnes et je ne manque de rien. Quelle tristesse pourtant de penser que jai vécu en détention la période habituellement la plus merveilleuse de lexistence, et que mon mari est mort à lâge de trente-sept ans.
Parfois je minterroge: quest-ce qui fut le plus important dans ma vie? Avant mon arrestation, je menais lexistence classique dune intellectuelle soviétique sans parti. Je ne métais distinguée par aucune de mes interventions touchant aux problèmes sociaux. Je faisais consciencieusement mon travail. Mon cercle familial était au cur de mes préoccupations. Cest lorsque ma vie fut ruinée que naquit alors en moi le désir ardent de lutter contre cette injustice qui avait mutilé une vie qui métait si chère. Jai décidé de rester vivante, de dire publiquement tout ce que mavait enseigné ce temps passé derrière les barreaux.
Là est la raison de mes écrits. Commencés dès 1946, plus dune fois cachés dans des bouteilles que jenterrais, déterrais, je les ai poursuivis pendant la période de stagnation, sans espoir de les voir publiés.
Aujourdhui quest rétablie la vérité sur « les ennemis du peuple », que grandit dans la société intérêt et compassion pour le destin qui fut le nôtre, je suis heureuse dapporter ma pierre à cette recherche de la vérité.
Cest ce que jai accompli de meilleur dans ma vie.
1988