«Regardez à quoi ressemble un Etat policier! On ne peut même plus s'exprimer librement»

RUSSIE. La police a brutalement dispersé un rassemblement de l'opposition dimanche à Saint-Pétersbourg. Même chose la veille à Moscou. Impressionnantes démonstrations de force et du caractère policier du régime russe.

INTERNATIONAL Le Temps Lorraine Millot, Moscou Lundi 16 avril 2007

«Regardez à quoi ressemble un Etat policier, regardez!» Samedi, à Moscou, puis dimanche, à Saint-Pétersbourg, les manifestants anti-Poutine n'étaient que quelques milliers, mais ils ont suffi à faire une démonstration très impressionnante du caractère policier du régime russe. «Regardez, on ne peut même plus exprimer librement son opinion en Russie», s'indignaient trois jeunes étudiants venus, ce samedi-là, manifester sur la place Pouchkine au centre de Moscou armés d'un exemplaire de la constitution russe. «Article 31, lisaient-ils. Les citoyens ont le droit de se rassembler pacifiquement!» Pas moins de 9000 policiers et soldats, harnachés comme des tortues Ninja, ont bouclé le centre de Moscou, samedi midi, puis celui de Saint-Pétersbourg, dimanche, pour contenir des marches de l'opposition au centre des deux plus grandes villes russes. A Moscou, samedi midi, le McDonald's de la place Pouchkine n'était plus peuplé que de policiers, se réchauffant après des heures de piétinement au centre-ville. Dans le métro, les agents de l'ordre étaient postés par deux devant chaque pilier, comme si ceux-ci s'apprêtaient aussi à aller manifester contre Poutine. Ratissant la foule qui s'amassait, samedi, aux abords de la place Pouchkine, les policiers ont arrêté plusieurs centaines de personnes, attrapant surtout les jeunes garçons ou tous ceux qui osaient ouvrir la bouche pour scander «Liberté». Forte de son surnombre, la police a embarqué la plupart des gens en douceur, mais elle a aussi fait usage de ses matraques dès que la moindre résistance lui était opposée.

Dimanche, à Saint-Pétersbourg, les policiers ont bastonné la foule et fait plusieurs blessés, sans raison apparente. L'ancien champion du monde d'échecs Garry Kasparov, leader de L'Autre Russie, le nouveau mouvement d'opposition russe, a été arrêté au moment même où il approchait de la place Pouchkine. Retenu pendant six heures, il a été condamné à une amende de 1000 roubles (30 euros) pour participation à une manifestation non autorisée. Un autre leader de L'Autre Russie, l'écrivain Edouard Limonov, 64 ans, a été interpellé dimanche à Saint-Pétersbourg, avec huit autres personnes, au domicile d'un des sympathisants du mouvement. Les centaines de jeunes interpellés ce week-end à Moscou et à Saint-Pétersbourg encourent, de même, des amendes ou un «avertissement». Ils ont tous été fichés.

«Le pouvoir n'a pas seulement peur. Il est hystérique. En pleine panique», observait hier le journaliste libéral Andreï Kolesnikov pour expliquer cette disproportion totale entre le petit nombre d'opposants descendus dans la rue et la réaction des autorités. La répression semble d'autant plus démesurée qu'une infime partie de la population russe se dit prête aujourd'hui à manifester contre Poutine. Le président, qui a rétabli la «stabilité» et permis une forte croissance économique ces dernières années, reste très populaire.

Grâce au cerveau de Garry Kasparov, l'opposition au régime Poutine a pourtant fait preuve ces derniers mois d'une nouvelle intelligence tactique qui peut expliquer la nervosité du Kremlin.

Sous la bannière de L'Autre Russie, cette opposition rassemble des esprits très différents, qui vont des libéraux jusqu'aux jeunes «nationaux bolcheviques», dont on ne peut dire s'ils sont d'extrême droite ou d'extrême gauche. En baptisant ces manifestations «marches de ceux qui ne sont pas d'accord», L'Autre Russie peut attirer aussi bien de jeunes étudiants excédés par la corruption dans les universités que des retraités réduits à des pensions misérables, de moins de 100 euros par mois. Si ces marches étaient libres de s'exprimer au centre des grandes villes, elles pourraient bien faire «boule-de-neige», redoute le Kremlin. «Les enquêtes sociologiques montrent que la majorité de la population, sans participer aux actions de protestation, a de la sympathie pour ces actions», rappelle le journaliste Andreï Kolesnikov.

A moins d'un an, maintenant, du départ de Vladimir Poutine, qui a promis de quitter le Kremlin en mars 2008, les batailles en cours pour la succession pourraient aussi venir grossir les rangs de l'opposition, mise Garry Kasparov: «Si nous arrivons à garder L'Autre Russie unie pour six mois encore, il y aura de plus en plus de perdants des batailles actuelles au Kremlin qui pourraient se rallier», espère l'ancien champion d'échecs. A force de policiers et de fourgons d'interpellés, Vladimir Poutine a en tout cas donné l'impression, ce week-end, de n'être plus très sûr de la solidité de son régime.

Neige d'avril
Lorraine Millot

La télévision russe a ressorti ce week-end la grosse artillerie de la désinformation. Alors que la place centrale de Moscou semblait en état de guerre samedi à midi, la télévision d'Etat a d'abord rapporté comme seule nouvelle de la capitale qu'il avait neigé en ce matin d'avril. Par la suite, les chaînes d'Etat ont décrit un grand chaos au centre de Moscou, dû à plusieurs manifestations aussi bien d'opposants que de partisans du pouvoir. De fait, pour faire diversion, rien de moins que trois autres manifestations avaient été organisées. Pour le dimanche soir, la télévision promettait un documentaire racontant comment les «révolutions colorées» dans l'ex-URSS seraient financées et organisées depuis les Etats-Unis.

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