Dans la sinistre Loubianka, un musée à la gloire du KGB

LE MONDE | 25.02.03

Cet immeuble dont la seule évocation déclenche encore un imperceptible frisson chez de nombreux Russes, était, avant 1917, le siège d'une compagnie d'assurances tsariste. Ici, on magnifie avant tout le rôle joué par les services secrets contre les plans des nazis.

Moscou de notre correspondante

Des portes vitrées s'ouvrent sur un vaste hall aux colonnades vert pâle, où trône un imposant buste de Dzerjinski, les premiers services spéciaux soviétiques. Ainsi commence la visite du Musée du KGB. Ses quatre salles, dont l'accès au public (15 € ) n'est autorisé qu'au compte-gouttes, cherchent à présenter sous le meilleur jour possible l'histoire des services secrets soviétiques, puis russes.

"Gloire aux tchékistes, soldats de la révolution !", dit l'emblème à l'entrée de ce bâtiment du FSB, le successeur du KGB, que Vladimir Poutine dirigea un an avant d'arriver au Kremlin. "On pense que 1,7 million de personnes ont été arrêtées en 1937, dont 700 000 fusillées, raconte la guide. Mais les services secrets ont été aussi victimes de la répression. Des milliers d'agents ont été éliminés. Je ne dis pas que c'étaient des personnes particulièrement bonnes. Simplement, ils étaient des instruments dans les mains de Staline."

Dévouement total à la patrie, au risque de finir en victime des humeurs d'un pouvoir imprévisible : voilà la marque de l'agent du KGB vantée dans ce musée situé à quelques étages des fameuses caves de la Loubianka, où tant d'hommes ont péri sous la torture et les balles. La Loubianka, immeuble dont la seule évocation déclenche encore un imperceptible frisson chez de nombreux Russes, était, avant 1917, le siège d'une compagnie d'assurances tsariste. Un deuxième bâtiment fut construit en 1930 "pour rajouter des cellules de détention et des caves, où se déroulaient les interrogations", raconte la guide. En 1947, Beria ajouta un troisième immeuble.

Le musée n'accorde qu'un coin de salle aux répressions. Le Goulag est à peine effleuré. La seconde guerre mondiale a la part du lion, avec notamment l'histoire du héros "guébiste" Nikolaï Kouznetsov, qui "déjoua un plan des nazis" visant à assassiner, à Téhéran, en 1943, Churchill, Roosevelt et Staline. Et si l'URSS fut prise de court par l'attaque de la Wehrmacht, en juin 1941, raconte encore ce musée, ce n'est pas par la faute de ses services secrets, qui "avaient depuis longtemps tenu Staline informé des projets de Hitler", mais parce que le Guide refusa d'accorder crédit à ces informations.

La "lutte" actuelle des services secrets russes contre "les réseaux terroristes", "les groupes armés tchétchènes" et "l'immigration clandestine" est présentée comme une continuation du combat des années 1920-1930 contre les "forces contre-révolutionnaires", puis contre l'envahisseur nazi et, enfin, contre les "infiltrations" de la CIA. Comme si le KGB n'avait fait que protéger la nation russe contre les agressions extérieures.

Natalie Nougayrède

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 26.02.03

Retour