La gauche guidant le peuple
Le Figaro Hors-Série, « 8 mai 1945, la victoire finale » - 01/05/2005
Quand les communistes français profitent du rôle joué par lURSS dans la victoire contre le nazisme pour développer un véritable terrorisme intellectuel.
Le 6 juin 1944, les Anglo-américains débarquent en Normandie. Le 15 août, cest en Provence que les Alliés prennent pied sur le continent. Le 25 août, Paris est libéré. Au même moment, sur le front Est, les troupes du Reich reculent. Le 1er août, alors que les Allemands commencent à évacuer Varsovie, larmée secrète polonaise se soulève. Ce sont les SS qui sont chargés de réprimer linsurrection. Larmée rouge nest quà 20 km de la ville, mais elle ne bouge pas. Les plans de Staline sont formels : il faut laisser les nazis écraser les patriotes polonais, ce qui épargnera aux Soviétiques de le faire. Le 28 août, les derniers résistants se réfugient dans les égouts de Varsovie, où ils tiendront un mois encore. A Paris, à la mi-septembre, lIFOP (institut de sondage fondé juste avant la guerre) reprend ses activités. Une de ses premières enquêtes, publiée dans le courant du mois, révèle que pour 61 % des Français, lURSS est la puissance qui a le plus contribué à la défaite allemande, 29 % attribuant ce mérite aux Etats-Unis...
Un an plus tard, en octobre 1945, lors des premières élections législatives daprès-guerre, le parti communiste remporte plus de 26 % des suffrages, devançant les démocrates-chrétiens du MRP et les socialistes de la SFIO. En 1946, ce score monte à 28 % des voix. De 1945 à 1947, les communistes siègent au gouvernement. Le PCF, auréolé de sa participation à la Résistance (« le parti des 75 000 fusillés », chiffre mythologique, supérieur au nombre total des fusillés sous lOccupation), atteint alors son apogée. Son prestige saugmente du crédit accordé à lURSS, ce pays ami dont lopinion pense quil a joué le plus grand rôle dans la défaite de Hitler.
Un trou de mémoire collectif engloutit ce qui sest passé quelques années auparavant. En août 1939, les communistes français ont approuvé le pacte germano-soviétique, et pendant que Maurice Thorez, le secrétaire général du PCF, désertait son régiment pour rejoindre lURSS, le gouvernement Daladier a interdit le Parti et lHumanité. Six jours après lentrée des Allemands dans Paris, les communistes ont sollicité lautorisation de faire reparaître leur quotidien auprès de la Propagandastaffel. Cest en 1941 seulement, quand Hitler a attaqué lURSS, quils sont entrés dans la Résistance. A la Libération, qui oserait rappeler ces faits ? Thorez a été amnistié, lentente Hitler-Staline est occultée, et les 4'500 officiers polonais dont les dépouilles ont été exhumées par les Russes à Katyn, selon la version officielle, ont été tués par les nazis.
Tragique ambiguïté de 1945. La victoire sur lAllemagne nationale-socialiste, victoire indispensable, victoire vitale, a été remportée grâce au concours de lUnion soviétique. Stratégiquement, il nexistait pas dautre solution. Mais voilà lURSS rangée dans le camp de la liberté, et le silence de se faire sur la nature totalitaire de son régime. Comparer le nazisme et le communisme est interdit : sy risquer, cest être suspecté de sympathie rétrospective pour Hitler.
Le résistant Jean Paulhan est un des premiers à en faire lexpérience. Membre du Conseil national des écrivains, il en démissionne, effrayé par la tournure prise par lépuration. Dès février 1945, le journal communiste Le patriote lance laccusation : « Monsieur Jean Paulhan, trahissant les Lettres françaises quil avait servies durant loccupation nazie, se met au service de la pensée fascisante. »
« Lantifascisme : avec ce mot, tout est dit de ce qui va faire le rayonnement du communisme dans laprès-guerre », écrira François Furet dans Le passé dune illusion. La technique, pour autant, date de lavant-guerre. Dans les années 30, lanticléricalisme étant passé de mode, lantifascisme est le creuset de toutes les gauches. Il sert de dénominateur commun à lalliance ébauchée, le 12 février 1934, lors de la première manifestation réunissant communistes et socialistes, alliance concrétisée, en juillet 1934, par la signature dun pacte dunité daction entre le parti communiste et la SFIO. Cest aussi lantifascisme qui prépare la coalition formée entre communistes, socialistes et radicaux, un an plus tard, en vue des élections de 1936 qui donneront la victoire au Front populaire.
Pour les communistes, ces retrouvailles avec les socialistes obéissent à un choix tactique opéré à Moscou. Après lécrasement des communistes allemands par les nazis, échec dune stratégie qui consistait, pour Staline, à laisser Hitler démolir la République de Weimar dans lespoir que les communistes ramassent le pouvoir, le Kremlin, abandonnant la ligne « classe contre classe », donne consigne aux partis affiliés à la IIIe Internationale de sallier aux socialistes, afin de former, au nom de la défense de la paix, un front commun contre le fascisme. A Paris, Willi Münzenberg, un agent du Komintern, chef dorchestre de la propagande pour lEurope de lOuest et lAllemagne, met cette tactique en oeuvre, pendant quEugen Fried, un Tchèque qui est le véritable chef clandestin du PCF, veille à son application. Il sagit de faire passer la cause de la paix par la défense de lURSS, donc du communisme : être pour la paix, cest être contre Hitler ; être contre Hitler, cest être pour Staline ; a contrario, être contre Staline, cest donc être pour Hitler.
Après-guerre, les communistes resservent cette thématique antifasciste. Le communisme incarne le bien absolu, et le nazisme le mal absolu. A gauche, ceux qui veulent servir la « classe ouvrière » doivent suivre les communistes (le Bien). A droite, lhostilité à lencontre du Bien (le communisme) trahit une connivence implicite avec le Mal (le nazisme). La droite libérale et la droite nationale sont complices dans lanticommunisme ; la droite nationale est en réalité fasciste ; or le paradigme du fascisme est le nazisme. Donc un libéral peut glisser vers le fascisme, car lanticommunisme conduit au nazisme.
Immense sophisme, mais dune puissance dattraction considérable : qui ne serait pas révulsé par Hitler ? Afin de donner consistance au danger fasciste, il faut donc inventer des fascistes. De Gaulle fonde le Rassemblement du peuple français ? Cest un fasciste. Certains prétendent que lURSS abrite des camps de concentration ? Ce sont des fascistes. Raymond Aron dénonce le communisme international ? Cest un fasciste.
Les accords de Yalta, en 1945, ont prévu en Europe de lEst des élections libres qui nauront jamais lieu : la nuit du stalinisme tombe sur les démocraties populaires. « De Stettin, dans la Baltique, à Trieste, dans lAdriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent », constate Churchill le 5 mars 1946. La guerre froide commence, mais la propagande communiste invente un ennemi fictif : limpérialisme américain. Et ceux qui se hasardent à mettre en garde contre ladversaire réel tombent sous le coup de laccusation suprême, colportée non seulement par les communistes mais par leurs compagnons de route : « Lanticommunisme est la force de cristallisation nécessaire et suffisante dune reprise du fascisme », affirme Emmanuel Mounier en 1946.
Le terrorisme intellectuel culmine en 1949, lors du procès Kravchenko. Dans son livre Jai choisi la liberté, ce citoyen soviétique, réfugié politique aux Etats-Unis, a exposé la nature totalitaire du régime soviétique. A Paris, un procès loppose aux dirigeants des Lettres françaises, hebdomadaire communiste qui laccuse dêtre un faussaire. Kravchenko produit des témoins qui sont tous des rescapés des camps soviétiques, et parfois, comme Marguerite Buber-Neumann, doublement rescapés, puisque cette dernière est passée directement du goulag à Ravensbrück, livrée par Staline à Hitler après le pacte germano-soviétique. Devant le récit de leurs souffrances, lavocat des Lettres françaises na quun commentaire : « La propagande nazie continue ». « Un anticommuniste est un chien », sécriera encore Jean-Paul Sartre en 1961.
Pour que la vérité sur le système soviétique se fasse jour, il faudra attendre longtemps encore. Mais dailleurs, a-t-elle jamais été vraiment faite ?