L'occultation de l'URSS et des "démocraties" populaires où ne règne pas la joie de vivre.
La mort s'éloigne pourtant dans la France libérée de 1944, date à laquelle Picasso adhère au Parti communiste. Mais pas pour lui, qui peint Massacre, presque un pendant à Guernica, rebaptisée depuis Le Charnier. Pas pour ses compatriotes, pense-t-il, qui loin d'être libérés subissent le joug du franquisme. Pas pour le tiers-monde, où, tant en Corée que dans les colonies, les violences se multiplient.
Critique
Picasso, le démon du Midi
LE MONDE Article paru dans l'édition du 05.12.06.
VENISE ET VIENNE ENVOYÉ SPÉCIAL, Harry Bellet
La chose est entendue, Picasso aimait les femmes. Deux expositions, l'une à Venise, l'autre à Vienne, cumulant près de cinq cents oeuvres, et un livre de son ami Pierre Daix (Les Après-guerres de Picasso, édition Ides et Calendes) permettent d'en prendre la mesure.
Encore Picasso ? Oui, mais outre qu'on ne s'en lasse pas, les deux accrochages sont très ciblés. Celui de Venise, au Palazzo Grassi, est organisé par Jean-Louis Andral, le conservateur du Musée d'Antibes. Il traite de la période que passa Picasso là-bas, de 1945 à 1948, et reprend le titre d'un tableau réalisé alors, La Joie de vivre. Celui de Vienne est dû à Werner Spies, qui connut lui aussi Picasso. Première exposition consacrée au peintre en Autriche, elle est entièrement dédiée à la toute dernière période, depuis son installation à Mougins en 1961 jusqu'à sa mort, en 1973. On pourrait la sous-titrer "Notre-Dame-de-Vie", du nom de sa villa, tant l'urgence de sa fin rend l'artiste exubérant.
Picasso est ainsi fait que la camarde, qu'il hait, doit être combattue par la peinture. La mort s'éloigne pourtant dans la France libérée de 1944, date à laquelle Picasso adhère au Parti communiste. Mais pas pour lui, qui peint Massacre, presque un pendant à Guernica, rebaptisée depuis Le Charnier. Pas pour ses compatriotes, pense- t-il, qui loin d'être libérés subissent le joug du franquisme. Pas pour le tiers-monde, où, tant en Corée que dans les colonies, les violences se multiplient. Et puis, il a largement dépassé la soixantaine...
Alors quand deux tendrons viennent le visiter à l'atelier... L'une se nomme Françoise Gilot. Elle est âgée de 21 ans. Avec elle, il s'échappe à Golfe-Juan. C'est sur la plage que les trouve Michel Sima, un jeune sculpteur et photographe, porteur d'une proposition: le conservateur du Musée d'Antibes voudrait les rencontrer. Il a nom Romuald Dor de la Souchère, espère bien une petite donation pour son musée, et a un trait de génie: le 8 août 1946, il propose à Picasso, en panne d'atelier dans le Midi, de lui prêter ses locaux. "C'est ainsi, écrivit-il, que Picasso a été saisi par le château d'Antibes, comme M. Le Trouhadec par la débauche !"
Formule mutine, mais heureuse. En quelques mois, les faunes cornus et rigolards, les satyres, les nymphes reviennent dans les tableaux. La Joie de vivre est une bacchanale tranquille, l'évocation d'une Arcadie heureuse, où une danseuse à la poitrine somptueuse célèbre on ne sait quel printemps.
"STALINE QUI BANDE"
Picasso peint dans l'urgence. En témoigne le sort du malheureux général Vandenberg, dont le portrait, oeuvre d'un peintre aujourd'hui oublié, qui traînait dans les réserves, fut recouvert par un Mangeur d'oursins. Au même moment, il découvre la céramique à Vallauris, s'en empare, en joue avec une rapidité confondante, retrouve les gestes et l'inventivité des potiers antiques, puis les dépasse.
Cette ode à la jeunesse revient ensuite ponctuellement dans son travail. On lui en a fait le reproche public en 1953, lorsque paraît en "une" du journal communiste Les Lettres françaises un portrait de Staline que Picasso a voulu juvénile. Aragon, noyé sous les protestations, fera son autocritique. Picasso n'apprécie pas, comme il l'a confié à Pierre Daix : "J'ai pensé à un héros tout nu... Oui, mais et sa virilité ? Tu lui fais un zizi grec, on se fâche : "Ça, pour le père des peuples ? Allons donc ! Si petit !" Alors tu le traites avec les attributs du Minotaure : "Mais vous le voyez en obsédé, en satyre ! Cachez-moi ça, c'est répugnant !" Et si tu calcules le juste milieu, comme toi et moi, qu'est-ce que tu prends! Dis-moi, le réalisme socialiste, ce devrait être Staline qui bande, non ? Alors là, tu les entends hurler : "Mais camarade, qu'est-ce que tu fais de la morale et de la pudeur communistes ! Tu as vu des gens s'embrasser dans une peinture soviétique" ?"
Cette fois-ci septuagénaire, Picasso rencontre une nouvelle muse, Jacqueline Roque. Et c'est reparti, comme le montre l'exposition de Vienne. Celle-ci repose sur une injustice, qu'a souhaité réparer Werner Spies. Les derniers Picasso furent en effet qualifiés par Douglas Cooper, qui était pourtant son ami, de "barbouillages incohérents d'un vieillard obsédé dans l'antichambre de la mort". Outre que la précision du trait de ses dessins et gravures exposés à Vienne fait pièce de l'accusation de barbouillage, Spies tient au contraire les tableaux de l'obsédé pour une manifestation de la vie. Certes, ils sont expédiés gaillardement. Mais Picasso lui-même avait dit ce qu'il en pensait.
A Pierre Daix, toujours : "Ils voudraient toujours que tu leur livres une peinture en habit de soirée. Plastron, cravate, et tout et tout. Pourquoi pas la Légion d'honneur ?" La "Légion d'honneur", sourit une spécialiste de l'oeuvre, "c'est ainsi que Picasso désignait le trou du cul".
Et il est vrai qu'en quelques traits, l'anus se transforme en rosette. Qu'un bout de carton plié, puis confié à un tôlier, devient sculpture. Que les époux Crommelynck passent leurs nuits dans leur cuisine à tirer les épreuves des gravures que Picasso a incisées dans la journée. Que les formats des tableaux s'agrandissent, à mesure que la peinture se lâche, que la joie toujours demeure. Certes, Picasso meurt, comme tout le monde. Mais il est mort debout.