A l'occasion d'une lettre ouverte à Christoph Blocher,en 2004, Pierre Weiss retrouve, hélas pour peu de temps, des valeurs libérales: «D'un Etat de responsabilité, la Suisse s'est insidieusement transformée, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, en un Etat d'assistance. Les contribuables ont beau être pressurés par les fiscs, les recettes ne suivent plus l'explosion des dépenses; l'endettement gangrène la Confédération et certains cantons.»
Entreprise romande du 5 novembre 2004
Editorial , Lettre ouverte à Christoph Blocher, Par Pierre Weiss
Monsieur le conseiller fédéral,
Votre discours aux membres de la Société économique zurichoise m'a particulièrement intéressé (1). Par ce qu'il disait de pertinent au sujet des défis de la Suisse. Par ce qu'il affirmait d'exagéré voire de faux sur l'action menée par les responsables d'entreprises et les associations économiques pour sortir ce pays de ses ornières. Par ce qu'il taisait de votre activité de conseiller fédéral encore débutant. Et j'en éprouve, en fin de compte, plus qu'un malaise: un doute sur l'existence du sens du bien collectif qui doit également habiter chacun des sages mis à la tête de notre pays, au point de faire passer au second plan leurs intérêts partisans.
La Suisse et notamment son économie souffrent d'une grave crise. Certaines analyses lénifiantes font fi de la réalité, des classements internationaux où est déjà bien entamée la descente vers une 2e ligue faite de moindre prospérité. D'un Etat de responsabilité, la Suisse s'est insidieusement transformée, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, en un Etat d'assistance. Les contribuables ont beau être pressurés par les fiscs, les recettes ne suivent plus l'explosion des dépenses; l'endettement gangrène la Confédération et certains cantons.
Peu s'en soucient. Les finances publiques, il est vrai, n'ont rien d'un thème sexy pour le citoyen lambda. Et encore moins pour le politicien obsédé par sa réélection. Votre diagnostic sur certains silences coupables est ainsi exact.
Mais l'amalgame vous guette. Ainsi en mettant dans le même sac les cadres supérieurs et les responsables de l'économie accusés d'avoir cédé aux tentations de l'Etat-providence. D'un chef de parti populiste, l'accusation ferait sourire, par son outrance. Venant d'un conseiller fédéral, ancien entrepreneur de surcroît, elle inquiète. Le soutien accordé par ces mêmes milieux, et votre peuple, à l'assurance maternité vous aurait-il à ce point affecté?
Vous reprochez aussi aux chefs d'entreprise et, a fortiori, aux associations économiques de ne pas vous "harceler" dans votre travail. Outre que les uns et les autres frappent aux portes les concernant directement - sauf erreur, votre département n'a pas pour tâche prioritaire de s'occuper de l'économie ou des assurances sociales -, ils n'ont de cesse de prendre à bras le corps votre thème d'un soir. Trois exemples nationaux: la demande formulée en 1993 déjà par l'Union patronale suisse (UPS) d'un moratoire en matière d'assurances sociales; le concept des dépenses publiques d'economiesuisse; le combat déterminé de l'USAM contre le nouveau certificat de salaire voulu par des bureaucrates que vous n'avez pas désavoués, à ma connaissance.
Alors, prétendre que ces organisations se complairaient à imprimer de jolies brochures sur papier glacé tombe tout simplement à coté de la plaque. Et reprocher aux "fonctionnaires des associations économiques faîtières" de se plaindre, dans des feuilles de boulevard de gauche - les mêmes qui vous soutiennent -, de l'odeur nauséabonde donnée à la campagne récente sur la naturalisation facilitée des étrangers fait mauvais gagnant. Les entrepreneurs, et ceux qui les représentent, ont un mandat prioritaire: la promotion de l'économie suisse; mais ils ont aussi à faire état de leurs valeurs, de leur vision du monde lorsque des enjeux supérieurs le justifient. Le sort du pays, ses relations tant avec les étrangers qui y résident qu'avec l'étranger, Union européenne incluse, pas toujours bienveillant à notre égard, en font légitimement partie.
Au surplus, la contradiction n'est pas absente de vos propos. Après avoir critiqué les entrepreneurs de n'en pas faire assez pour soutenir l'amélioration des conditions cadre, vous prenez à partie ceux qui se sont groupés en "amis de l'économie" pour soutenir un parti de tous temps attaché à la défense de l'économie. La clé de cette contradiction serait-elle que ce parti n'est pas l'UDC, mais le parti radical? A vos yeux, ces "amis" devraient se passer d'intermédiaires politiques. Comme le peuple, qui devrait élire directement le Conseil fédéral. Or l'on peut douter que la Suisse s'en trouverait mieux à supprimer ses corps intermédiaires, ses partis, les responsabilités de ses parlementaires et, au fond, son fédéralisme, si seul y comptait le dialogue fusionnel, passionnel entre la masse et son chef.
Le moment est venu pour chacun de retrousser ses manches. Restructurer des offices ou limiter les coûts de fonctionnement ne suffit pas. D'autres problèmes ne sont pas résolus. La question de l'asile. La sécurité intérieure. Et même l'efficacité des services de renseignement. Votre stature d'homme d'Etat gagnera à faire passer votre mandat avant votre image.
Avec l'expression de ma très haute et très critique considération.
(1) Le discours prononcé le 25 octobre 2004 devant la "Zürcher Volkswirtschaflichen Gesellschaft" est disponible sur le site
http://www.ejpd.admin.ch/doks/red/content/red_view-f.php?redID=258&redTopic=Wirtschaft