Quel avenir pour le Kosovo?
L'Express du 17/06/1999
Article ancien, mais depuis la situation n'a pas changé. Comme preuve, ces deux jeunes Serbes assassinés à la mi-août 2003
Les pièges de la paix par Vincent Hugeux
Exactions, règlements de comptes, tireurs embusqués: pour les soldats de l'Alliance, pacifier cette province déchirée relève presque de la mission impossible.
Elle a replié d'un geste fébrile le tapis usé jusqu'à la trame. Découvrant ainsi, sur un lambeau de carton, la tache de sang brunie. C'est à cet endroit, le 16 mai, que les miliciens serbes ont égorgé mon garçon, gémit Shala, une Albanaise de Pec, deuxième ville de la province serbe du Kosovo. Sur le seuil de la petite cour, derrière cette maison basse à la façade crépie de blanc, la vieille femme brandit les pantoufles du fils disparu, les lâche dans un râle, puis pointe le doigt sur le lavabo de ciment. Pour me cacher chez les voisins, j'ai enjambé le mur en grimpant là. Connaît-elle les tueurs? Non. C'était la nuit. Ils avaient le visage cagoulé ou enduit de noir. La veuve édentée bégaie son malheur entre deux sanglots. L'aîné assassiné, les deux filles violées, et disparues, la terreur chaque nuit. Elle vous conduit ensuite vers un potager tout proche, près d'une masure calcinée. Là, entre un rang de haricots et un poirier, deux tombes fraîchement creusées. Voilà trois jours, on y a inhumé deux voisines. Bientôt, une autre silhouette voûtée vient caresser les monticules de terre, où se perd son soliloque plaintif. Kolina, qui ignore tout du sort de ses cinq enfants et de ses deux petits-enfants, n'a pas, elle non plus, fui sa ville. Mon mari a perdu la raison. Je ne pouvais ni l'emmener ni le laisser seul. En deux mois et demi, elle s'est aventurée une seule fois hors de son logis. Pour aller toucher sa pension de mai. 260 dinars, soit environ 90 francs. Avant de prendre la route de l'exode, une jeune femme lui rapportait parfois du marché un morceau de fromage.
Ce lundi 14 juin, une poignée de reclus émergent des ruines noircies par le feu. Hébétés, méfiants, la peur au ventre. Car ces Albanais rescapés peinent à croire que les soldats en faction, là-bas, près de leur véhicule blindé, servent bien au sein du contingent italien de la Kfor, la force de l'Otan en cours de déploiement au Kosovo. On peut sortir? Vous êtes sûr? Quand Shala entend un pas suspect ou devine au loin un uniforme, elle entraîne ses visiteurs dans le recoin d'une courée. Silence! chuchote-t-elle. C'est l'armée! c'est l'armée! Il est vrai que les militaires yougoslaves n'ont pas, tant s'en faut, achevé leur repli. Que leurs camions sillonnent encore les artères de la ville. Et que leurs tanks soviétiques défient toujours, çà et là, le détachement calabrais du 18e régiment de bersagliers. Il est vrai aussi, à en croire les récits recueillis ici, que des commandos d'incendiaires sévissaient deux heures à peine avant l'arrivée des protecteurs transalpins. A la mi-journée, plusieurs maisons d'un quartier apparemment désert continuaient de brûler. Pyromanes, tueurs et pillards signent leurs forfaits. Sur la façade ou le fragment de vitrine de l'échoppe albanaise dévastée, on peint la croix serbe et l'on inscrit le mot Srbia en alphabet latin ou cyrillique. La rage destructrice se veut sélective. Non loin de la place centrale, deux maisons intactes semblent jaillir d'un fatras de briques, de tuiles et de poutres rongées par les flammes. A l'angle de cette rue commerçante, la bijouterie Filigrane a échappé au feu, mais non aux maraudeurs. Dans le chaos des tiroirs renversés, on entrevoit de petits écrins de plastique et des photos de famille, souvenirs des sports d'hiver.

A deux pas des boutiques ravagées, une robuste Serbe refoule à grand-peine ses larmes. Elle s'apprête à son tour à quitter Pec. Je n'ai pas le choix, explique-t-elle. Les terroristes de l'UCK [l'Armée de libération du Kosovo] vont nous égorger tous. Très vite, un attroupement se forme. Entre fureur et résignation, on détaille les atrocités imputées aux rebelles kosovars et on dénonce les mensonges de la presse occidentale. Des exactions contre les civils albanais? Calomnies. Les maisons détruites, les commerces en cendres? La faute aux bombes de l'Otan. Les relations entre Serbes et Albanais? Idylliques avant l'agression des alliés. Nul, ici, ne fait confiance au bouclier de la Kfor. D'ailleurs, on redoute de voir les maquisards honnis revêtir, à l'heure de la vengeance, le treillis italien. Bien sûr, d'autres refusent de nier en bloc. Tel Nikola, directeur d'un combinat rencontré à Klina, à l'est de Pec. Pourquoi s'obstiner à mentir, à raconter n'importe quoi? lance cet homme trapu. Oui, extrémistes et paramilitaires ont chassé les Albanais. Mais ils venaient d'ailleurs. Les Serbes d'ici n'y sont pour rien. Moi-même, je fournissais aux démunis de la farine, des Sufs ou des poulets. Et j'ai vu partir ainsi l'un de mes amis la mort dans l'âme. Que Dieu vous vienne en aide! lui ai-je dit. Que le diable noir vous emporte! m'a-t-il répondu. Aveu louable, mais ambigu: Nikola ne veut croire ni aux viols, ni aux massacres, ni à l'errance des naufragés kosovars dans des forêts et des montagnes. Et pourtant, la Kfor aurait déjà découvert, en début de semaine, deux charniers.

Alors que sonne l'heure de la retraite pour toutes les forces yougoslaves - armée régulière, police et groupes paramilitaires - la peur change de camp. A Klina comme ailleurs. On y voyait, le 13 juin, des familles serbes empiler le mobilier, le lave-linge et l'antenne parabolique dans un camion ou une remorque de tracteur. Cap sur le nord pour les uns, sur le Monténégro pour les autres. Certes, la menace est plus diffuse, l'exode moins hâtif et la retraite mieux ordonnée. Reste que ces Kosovars-là empruntent les mêmes moyens de transport, voire les mêmes itinéraires, qu'hier leurs voisins albanais. Fondées ou non, les rumeurs alimentent la psychose. La veille, trois policiers en patrouille auraient péri dans un hameau voisin, sous les balles d'un commando de l'UCK. Ce matin même, renchérit Nikola, les terroristes ont abattu deux femmes à leur domicile. Les autorités municipales et le chef de la police locale tentent bien de retenir leurs concitoyens. Sans grand succès. Comment croire que l'Otan protégera demain ceux qu'elle a bombardés pendant des semaines? s'emporte un jeune barbu. La Kfor, d'accord, nuance une mère, mais avec les Russes. Sans eux, nous sommes tous condamnés. Ce patron de café, quant à lui, ne sait plus que faire: Je souhaite rester. J'ai ici pour 2 millions de deutsche Mark et de capital [7 millions de francs environ]. Mais, si tout le monde part, je m'en irai aussi. A quoi bon garder sa maison et perdre la vie? Ma fille a 19 ans. Je veux qu'elle se marie un jour. Je ne crains pas les Albanais honnêtes, mais leurs terroristes. Ceux de la Drenica [le fief historique de l'UCK] nous encerclent et ils ont dressé la liste des Serbes à liquider. Alors...
Les troupes de l'Alliance atlantique, que dirige le général britannique Michael Jackson, ont hérité d'une mission impossible. Elles devaient, en vertu d'un calendrier précis, se déployer par zones sur les talons des gardes-chiourme de Belgrade. Empêchant ainsi l'Armée de libération du Kosovo de combler les vides laissés par le retrait. Mais il leur fallait aussi éviter toute friction avec les cohortes serbes en partance. Or la Kfor n'a pu éviter ni l'un ni l'autre écueil. Dès le 12 juin à l'aube, l'UCK, prompte à s'engouffrer dans les failles du dispositif, occupait le poste de police de Kacanik (sud du Kosovo), tout juste évacué. Deux jours plus tard, 300 de ses combattants entraient dans les quartiers sud de Prizren. Tandis que d'autres se seraient infiltrés dans Pristina. Comment persuader les indépendantistes, que la Kfor a reçu pour mandat de désarmer, de renoncer à de telles conquêtes?
Avec les Serbes, on recense déjà plusieurs accrochages meurtriers, au demeurant inévitables. A Prizren, où régnait dimanche et lundi une tension extrême, le contingent allemand a dû riposter à divers actes hostiles. Notamment lorsque des militaires serbes embarqués à bord d'une voiture l'ont pris à partie. Maîtres de Pristina, les Britanniques ont abattu, le 13 juin, un policier en civil resté sourd à leurs sommations. Comme Pec ou Prizren, le chef-lieu du Kosovo est d'ailleurs le théâtre de face-à-face périlleux. Sur la route de Dakovica (Sud-Ouest), les Italiens, venus d'Albanie, ont, quant à eux, répliqué par deux fois à des tirs d'armes légères.
Cette guerre, je ne voulais pas la faire
Les manoeuvres dilatoires de l'armée yougoslave auront aussi entravé le déploiement. Accueilli triomphalement par les Albanais de Gnjilane (Sud-Est), le bataillon français avait auparavant piétiné sur un chemin de montagne miné, deux kilomètres au-delà de la frontière macédonienne. Même s'ils traînent les pieds çà et là, à n'en pas douter, les Serbes plient bagage. Partout on croise de longues colonnes en route vers le nord. Militaires ou civils, les camions et les autobus, pavoisés aux couleurs de la République fédérale de Yougoslavie, ramènent au pays hommes, armements et munitions. Bien sûr, certains bidasses dardent sur l'étranger des regards noirs ou pointent au ciel un majeur dénué d'équivoque. Mais la plupart, à commencer par les réservistes, avouent sans ambages leur soulagement. Juchés sur leurs chars, à l'ouest de Pristina, ceux-ci offrent le café et le rakia, tord-boyaux balkanique. Demain, lance l'un d'eux, nous serons à la maison!
Bienvenue à Kijevo, village fantôme. Alors encerclé par l'UCK, ce bourg serbe passait, à l'été 1998, pour l'endroit le plus dangereux d'Europe - du moins aux yeux de l'émissaire américain Richard Holbrooke. Il est aujourd'hui l'un des plus déserts. Ce matin, les paysans ont libéré les vaches et les cochons avant de décamper en convois. Ne reste pour l'heure qu'une poignée de policiers hargneux et quelques soldats sur le départ. Parmi eux, Sacha, affecté là le 29 mars, cinq jours après le début des frappes de l'Otan. Venu de Kraljevo (Serbie centrale), ce jeune réserviste livre en vrac tout ce qu'il a sur le cSur: Cette guerre, je ne voulais pas la faire. Pas plus qu'aucun des compagnons de mon bataillon. Plutôt que d'expédier au front les gars de Belgrade ou de Novi Sad, le régime a envoyé se faire tuer les gars des villes tenues par ses opposants. La tentation de l'insoumission? Bien sûr qu'on voulait déserter. On défend quoi, ici? Milosevic? Nous sortons tous de là traumatisés. Je ne sais pas si les miens me reconnaîtront. Mais au moins j'ai sauvé ma tête; je sors vivant de ce bourbier. Formé aux techniques du bâtiment, Sacha, qui a vécu en Suisse, laissera à d'autres le soin de reconstruire le pays. Pour 350 francs par mois, merci! Moi, je prends mon passeport et je me tire! Ce pouvoir, soupire en écho un démocrate de Klina, ne peut tenir que par la répression. Il nous a conduits à la catastrophe. Les gens vont bien finir par en prendre conscience, par réagir. A condition de rompre enfin l'alchimie perverse qui lie encore, en apparence, un peuple à son tyran.