Les vérités cachées de l'indépendance du Kosovo
Article en trompe l'oeil car les vraies vérités cachées, ce sont les 250'000 Serbes qui ont dû fuir le Kosovo suite à une sanglante épuration ethnique appuyée par l'OTAN et l'UE!
Quant aux risques d'«une indépendance autoproclamée», Richard Werly en parle puis l'oublie: l'existence d'un état-maffieux! Et bravo pour le contrôle des milliards évaporés! Les Européens seront contents de constater l'incompétence de leurs institutions.
Et enfin, il est curieux que ce soit le drapeau de l'Albanie qui soit choisi!
Les vérités cachées de l'indépendance du Kosovo
Un garçon albanais arbore les couleurs nationales de l´Albanie (Pristina, juin 2007). Photo: Keystone
L'échec des négociations sur le sort du Kosovo favorisera une indépendance autoproclamée.
Pannes d'électricité, corruption, mafias... Comment bâtir un Etat sur ce «trou noir» des Balkans?
Un défi difficile pour la communauté internationale, de plus en plus décriée sur place.
TEMPS FORT, Le Temps, Richard Werly, envoyé spécial à Pristina, Lundi 10 décembre 2007
Ses cheminées de brique crachent inlassablement leur fumée. Grise comme le ciel. Sombre comme le sol imprégné par l'huile des machines et les milliers de tonnes de charbon extraites de ses entrailles riches en lignite. A l'entrée de Pristina, dans la cuvette d'Obilic, la centrale thermique Kosovo A symbolise tout ce que le territoire aimerait oublier avant d'accéder à l'indépendance: l'héritage de la Yougoslavie socialiste, dont cette usine était l'un des fleurons énergétiques; l'oppression des années Milosevic qui conduisit l'OTAN, au début de 1999, à pilonner les infrastructures de la province pour la libérer de l'étau serbe; et le gâchis financier de la dernière décennie, caractérisée par un afflux de troupes et de capitaux étrangers, mais aussi par une corruption généralisée et un rafistolage politico-économique désastreux.
Lazer Krasniski a tenu le registre de ce gâchis, mis en sourdine par une communauté internationale contrainte, depuis la mise du territoire sous tutelle de l'ONU, en juin 1999, de parer au plus pressé et de fermer les yeux sur les dérives. Un manteau sale vite passé sur son pull à col roulé, cet ancien directeur de la KEC - Kosovo Energy corporation - déplie, sur l'une des tables du café qu'il a ouvert pour joindre les deux bouts, le plan des installations électriques du territoire. Histoire classique: un réseau conçu à l'échelle nationale de l'ex-Yougoslavie, plongé à partir de l989 par l'ivresse nationaliste de Slobodan Milosevic dans les convulsions politiques des Balkans. Installations pillées, réparées, abandonnées. Les pannes électriques sont le lot de toutes les guerres. Problème: presque neuf ans après la mise en uvre du sauvetage international du Kosovo, ces pannes demeurent endémiques, plongeant des quartiers entiers de Pristina dans le noir, alors que de puissants et bruyants générateurs illuminent les installations de la KFOR - la force de l'OTAN - et de la Minuk - l'autorité civile des Nations unies.
«Où sont passés les centaines de millions d'euros investis par l'Union européenne dans la réhabilitation du réseau? interroge l'ex-directeur, connu pour mener une guérilla contre la direction du KEC qui l'a écarté de son poste. Qui peut nous faire croire que l'UE, avec tous ses experts et ingénieurs, n'est pas capable de fournir du courant aux deux millions de Kosovars alors que l'ex-Etat Yougoslave décrépi y parvenait?» L'électricité, ou le baromètre du vertige kosovar. Au moins 900 millions d'euros injectés dans ce secteur par les donateurs entre 1999 et 2007; 50% du courant produit dans l'ex-province serbe impayé. Deux usines - Kosovo A et Kosovo B - accusées d'émettre 74 fois plus de particules polluantes que la moyenne tolérée par Bruxelles. Et la colère, partout, lorsque s'éteignent ordinateurs, frigos, télévisions ou radiateurs: «Je ne sais plus combien j'ai perdu de plans ou de documents à cause de ce foutu courant, peste Lemane, patronne d'une petite entreprise de construction. Comment faire marcher l'économie, et le futur pays, dans ces conditions?»
Le baromètre a deux facettes. «On ne peut pas accuser la communauté internationale sans prendre en compte l'explosion de la demande. Ça construit partout. Le nombre des cafés et des échoppes a décuplé depuis 1999», argumente Lorik Hashiu, chef de projet pour la construction de Kosovo C, la future centrale thermique présentée par l'administration comme le fleuron énergétique des Balkans à l'horizon 2020. Soit. Le Kosovo est bel et bien en état de rush. Partout, des maisons sortent de terre, surtout construite par des Albanais pressés d'occuper le plus possible de terrains. Le casse-tête politico-militaire des enclaves serbes est aussi électrique, car les habitants de ces bouts de territoire tenus à bout de bras par Belgrade, où vit en cage environ 7% de la population, ne payent pas leur facture. L'absence de statut final complique encore la donne. Kosovo C coûtera 3,5 milliards d'euros. Cette centrale ultramoderne au charbon sera 100% privée. Les investisseurs veulent la sécurité: «Imaginez une voiture que l'on rafistole sans jamais aller au garage car il faut toujours rouler, se défend Lorik Hashiu. Ainsi va le Kosovo depuis dix ans. Seule solution: en changer.»
Le diagnostic est chiffré. Les estimations sont validées par les grands cabinets d'audit internationaux. Mais allez dire cela à Berat Buzhala. Traqueur des scandales de la Minuk, ce journaliste au quotidien Express tire sur les internationaux à voix haute, dans un café enfumé de Kodra Trimale, le quartier pauvre le moins fourni en électricité de Pristina. «Le Kosovo est dirigé par une administration internationale qui se comporte en potentat colonial, explique le jeune reporter, connu pour avoir révélé que plusieurs hauts responsables de la Minuk ont fait l'objet d'enquêtes internes. Ces experts étrangers ont de gros salaires et veulent avant tout de la tranquillité. Donc ils passent des accords avec les mafieux locaux reconvertis en politiciens.»
Le discours sent la jeunesse fiévreuse et le nationalisme albanais. Oubliées, les élections démocratiques et la présence des 16000 soldats de l'OTAN pour protéger les enclaves serbes. Idem pour les 40% de chômage liés à l'absence d'investissements, faute de stabilité. Sauf qu'à en croire les cafés turbulents de Pristina et quelques diplomates vétérans, les mots de Berat décrivent à juste titre des vérités cachées. «L'indépendance proche exige de tomber le voile, lâche un expert européen. Depuis 1999, on a déversé des montagnes d'argent ici pour éviter de faire des choix. On a acheté la patience des Albanais. Sans rien régler.» Résultat: un aveuglement et une impuissance problématique, démontrée lors des émeutes anti-serbes de 2004, que la KFOR, dépassée, eut toutes les peines à stopper après 19 morts et plus de 900 blessés. «La communauté internationale est au Kosovo dans un grotesque déni de réalité. La porte est ouverte pour une escalade encore pire de la violence», avertissait, cet été, un rapport confidentiel commandé par l'armée allemande.
Au cur de Pristina, à deux pas du fameux Grand Hotel, un building gris, dont l'accès est gardé, abrite l'agence européenne pour la reconstruction, l'AER. C'est là que se joue, depuis huit ans, le sort économique du territoire, essentiellement financé par les 27. En 2006, des projets pour plus d'un milliard d'euros ont été avalisés par ses soins. Une de ses composantes est la mission police-justice, qui deviendra prioritaire dans les prochaines semaines, avec le déploiement prévu de 1800 internationaux chargés d'aider au maintien de l'ordre dans la transition vers l'indépendance.
On imagine ces experts affairés à traquer la corruption généralisée. Le moindre pot-de-vin administratif, à Pristina, dit-on, se chiffre en centaines d'euros. La profusion des stations d'essence, partout sur le territoire, a été maintes fois dénoncée comme un moyen de blanchiment de capitaux sales à grande échelle. Plusieurs scandales ont éclaté sur des privatisations «arrangées», au profit d'entreprises amies, par le gouvernement kosovar. Un haut responsable américain de la Minuk, Stephen Schook, a reconnu faire l'objet d'une investigation interne pour ses liens supposés avec des firmes impliquées dans la future centrale Kosovo C. Or, hormis les déclarations, rien ne vient de l'AER sur ce sujet. Ni inculpations, ni dénonciation. «La communauté internationale et les mafias ont un pacte non écrit, accuse Alban Bokshi, de l'association «Gohu» (Lève-toi!) financée par la Fondation Soros. Au nom de la stabilité, tout le monde ferme les yeux.»
Comment croire, dès lors, que le volcan kosovar, attisé par la jeunesse de la population albanaise et par une litanie de frustrations politiques et économiques, ne se réveillera pas, tôt ou tard? Surtout si la promesse de l'indépendance n'est pas tenue. «L'ONU, au Kosovo, est passée d'un pansement à l'autre depuis 1999, résume l'ingénieur Lazer Krasniski. Dans la rue, le bruit des générateurs trahit une panne d'électricité de plus. «Maintenant c'est le grand saut», poursuit-il. Au-dessus d'un trou noir.
Les scénarios
Richard Werly
Un Etat dès janvier
C'est le scénario de la précipitation. Celui dont personne ne veut à Bruxelles, Washington et bien sûr Moscou, toujours hostile à l'indépendance du Kosovo. Sauf que le calendrier diplomatique peut déraper sur le plan politique. Maintenant qu'a expiré, ce lundi, le délai fixé pour obtenir une solution négociée au statut final du territoire, la balle est dans le camp de l'ONU. Le Conseil de sécurité se réunira le 19 décembre pour en parler. Avec, planant sur les discussions, la menace d'un veto russe sur toute nouvelle résolution destinée à remplacer la 1244 de juin 1999 transformant le Kosovo, province sous souveraineté de la Serbie, en protectorat international. Le mois de janvier pourrait donc être celui du jour J pour une proclamation unilatérale d'indépendance du gouvernement kosovar. Mais l'Occident va tout faire pour imposer à Pristina d'attendre l'élection présidentielle serbe, qui devrait se dérouler fin janvier et dont le favori est le sortant démocrate Boris Tadic. Alors? L'Otan, qui vient de renforcer la Kfor dans le nord du Kosovo, et d'y déployer un contingent américain, prend en tout cas très au sérieux l'hypothèse d'un tel «dérapage».
Le printemps de Pristina
L'indépendance du Kosovo ne fleurira pas avant mars: c'est le pari des experts. Bien que le constat d'impasse soit pour l'heure total aux Nations unies, une déclaration unilatérale d'indépendance tardive des autorités de Pristina permettrait à la communauté internationale de mieux se préparer. Selon ce scénario poussé par l'Union européenne, le secrétaire général de l'ONU déciderait de reconduire faute d'accord la résolution 1244 vers janvier, ouvrant la voie à la mission «état de droit» de l'UE. Le début de l'année 2008 serait aussi mis à profit pour fixer les contours du premier groupe de pays à reconnaître le Kosovo: Etats-Unis, Royaume-Uni, mais peut-être aussi Allemagne et France. La Serbie rappellerait aussitôt, sans rompre ses relations diplomatiques, ses ambassadeurs dans ces pays.
Le délai n'empêchera toutefois pas les problèmes. Des détracteurs de cette attente jugent par exemple qu'il vaudrait mieux prendre par surprise la minorité serbe, en l'assurant du respect de ses droits, plutôt que de laisser monter les tensions et de permettre à Belgrade, comme à Moscou, de surenchérir. La catastrophe à éviter est le déclenchement, dès l'indépendance, d'un mouvement forcé de population qui verrait les enclaves serbes de l'intérieur du Kosovo se vider. Voir le territoire parsemé de bus serbes entourés de blindés de l'OTAN serait la garantie d'un chaos maximal.
Les acteurs
Richard Werly
Hashim Thaci, l'homme fort du Kosovo
Vainqueur des dernières élections législatives, cet ancien guérillero devenu le chef du parti PDK, 39 ans, proclamera sans doute, comme premier ministre, l'indépendance unilatérale du Kosovo. Quand? «Dans quelques semaines, a-t-il promis à la sortie des urnes. Mais tout reste ouvert.» Et comment s'y prendra-t-il? Cela reste ouvert. L'Union européenne pressera Thaci de redire haut et fort, au moment de séparer le Kosovo de la Serbie, son respect des droits des minorités au Kosovo. Et quelle sera sa capacité à diriger le nouvel Etat indépendant, compte tenu de ses collusions avec les clans mafieux, voire de son implication directe dans certaines affaires sombres. Avec lui, le nouveau Kosovo joue à quitte ou double.
Albin Kurti, le porte-parole des frustrations
Cet agitateur charismatique de 32 ans est la bête noire de la Minuk, qui l'a arrêté après la mort de deux de ses partisans lors de la manifestation du 10 février 2007 organisée par son mouvement «Vetevedosja» (Autodétermination). Depuis, ce meneur kosovar atypique, au look d'étudiant attardé, passe ses journées à rallier la population à ses deux causes: l'organisation d'un référendum sur l'indépendance et la mise sur pied d'un grand mouvement de protestation pour dénoncer les errements de l'ONU et les conditions inacceptables posées par le plan Ahtisaari pour que le Kosovo se sépare de la Serbie. Toujours sous surveillance policière, Albin Kurti doit regagner chaque soir avant 19 heures son domicile de Tirana. Mais ses mots, son intégrité et sa proposition de donner la parole au peuple plutôt qu'aux politiciens fait mouche.
Vojislav Kostunica, le chef du gouvernement serbe
Premier ministre de Serbie depuis 2004, nationaliste, il est et sera au centre de toutes les discussions internationales sur le Kosovo. Son prochain test sera la validation, ou non, des élections présidentielles de janvier qui devraient reconfirmer à la tête de l'Etat serbe Boris Tadic, démocrate et davantage proeuropéen. Ce tandem souvent obligé de s'entendre sur un plus petit dénominateur commun devra faire face au chantage des radicaux, dont le poids dans l'opinion dépendra de leur score dans les urnes. L'arme maîtresse de Belgrade est bien sûr le sort des communautés serbes au Kosovo. Le gouvernement serbe les finance et les maintient à bout de bras. Comment Kostunica réagira-t-il s'ils commencent à fuir les enclaves? De quel soutien disposera-t-il, si l'on assiste à une escalade, du côté de Moscou, des amis slaves comme la Bulgarie et la Grèce, et des voisins directement concernés par l'expansionnisme albanais, comme la Macédoine? Sur cet échiquier serbe, et balkanique, l'UE devra manuvrer avec précaution et redire à Belgrade que son avenir se joue à Bruxelles plus qu'à Pristina.