Quand un procureur attend la retraite pour dire toute la vérité, c'est la preuve de son incompétence ou de sa corruption.
Au Kosovo, Del Ponte s'excuse en mettant la faute sur la Minuk, dirigée par Bernard Kouchner: "C'est dans ses enquêtes sur les exactions de l'UÇK - disparitions, tortures, terreur - qu'elle se dit le plus frustrée. Par l'absence de coopération de l'administration de l'ONU, la Minuk".
La vérité de Carla Del Ponte
Carla Del Ponte. Ecrit au présent sur un tempo de polar, son livre «Caccia» (la chasse) retrace sur 400 pages serrées et haletantes la vie professionnelle de son auteure. Photo: Keystone
JUSTICE INTERNATIONALE. Son mandat de procureure du Tribunal de La Haye tout juste terminé, la Suissesse publie un livre: «Caccia».
Le Temps, Sylvie Arsever, Samedi 12 avril 2008
Toute la vérité. Elle y croit, comme elle croit que la lutte contre l'impunité est une priorité démocratique absolue. Et elle a toujours parlé plutôt beaucoup pour un haut magistrat, ne se restreignant que dans l'intérêt de ses enquêtes, jamais pour ménager des susceptibilités qu'elle jugeait inutiles, y compris la sienne.
Pas de quoi s'étonner, donc: le livre que Carla Del Ponte consacre à son mandat tout juste terminé de procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) et, jusqu'en 2004, pour le Rwanda, est détonnant. Ecrit au présent sur un tempo de polar, il retrace sur 400 pages serrées et haletantes la vie professionnelle de son auteure sous un titre sans ambiguïté: Caccia (la chasse).
Elle a toujours chassé: des vipères enfant, dans le Val Maggia, avec ses frères, pour revendre leur venin. Des mafieux et des financiers marrons comme procureure du Tessin puis de la Confédération entre 1985 et 1999, des criminels de guerre et des génocidaires jusqu'à la fin de l'année dernière. Elle voit les choses et les gens en noir et blanc. Dans son job, c'était, juge-t-elle, une qualité. Pour celui qu'elle occupe aujourd'hui - ambassadrice de Suisse en Argentine - on verra. Le Département des affaires étrangères, en tout cas, a jugé inopportun qu'elle fasse en personne la promotion de son ouvrage.
Elle a fait peu de mystère, quand elle était en activité, de ses colères devant le «mur de caoutchouc» que les connivences et les considérations politiques ont sans cesse opposé à son action. Ce n'est donc pas une vision nouvelle qu'elle présente aujourd'hui. Mais des détails précieux, souvent inédits, parfois brûlants sur ses dossiers et leurs protagonistes.
L'OTAN
Deux poids, deux mesures? Avec Belgrade, des ONG mettent en question les frappes effectuées par l'OTAN sur la Serbie entre mars et juin 1999: bombardement répété d'un train civil, frappes meurtrières contre la Télévision et l'ambassade de Chine notamment.
A son arrivée, Carla Del Ponte relance un groupe de travail mis sur pied par Louise Arbour pour étudier ces accusations. En juin 2000, elle renonce. Publiquement, elle assume. Intérieurement, elle sait qu'elle est arrivée à la limite de la marge de manuvre que lui laissent les considérations politiques.
On ne l'a jamais mise sous pression. Le mur de caoutchouc a suffi. Son équipe n'a reçu aucune des informations demandées. Elle n'a rien pu prouver. Mais elle s'entête. Elle a gardé l'enquête ouverte, dans l'espoir de la reprendre un jour.
La bureaucratie onusienne
Peu a filtré des tensions souvent violentes qui ont opposé la magistrate tessinoise aux staffs des TPI avant le livre publié en 2007 par son ancienne porte-parole Florence Hartmann, Paix et châtiment, Les guerres secrètes de la politique et de la justice internationale. Magnanime sur les querelles de personnes, Carla Del Ponte n'est pas tendre pour la machinerie onusienne telle qu'elle la découvre à son arrivée. Protection excessive de nombreux incompétents, mauvaise gestion du personnel, organisation défaillante des équipes, entre autres. De son côté, admet-elle, elle n'a pas toujours été assez présente à La Haye.
L'ami américain
C'est qu'elle passait beaucoup de temps à chercher des appuis pour forcer les autorités ex-yougoslaves à coopérer. Dans un premier temps, elle a obtenu celui de Colin Powell alors que les pays européens renâclaient à faire pression sur le nouveau gouvernement Kostunica pour qu'il livre Slobodan Milosevic. Mais les choses se gâtent par la suite. Son refus de renoncer à enquêter sur les exactions commises pendant le génocide rwandais par les troupes du Front patriotique rwandais au pouvoir à Kigali l'entraînent dans un affrontement ouvert avec Pierre-Richard Prosper, ambassadeur de Washington pour les droits de l'homme et lui coûteront son siège de procureur du TPIR. C'est encore à Pierre-Richard Prosper qu'elle se heurte en 2003, lorsqu'elle refuse de troquer les inculpations de trois militaires serbes de haut rang contre la promesse de livrer enfin Ratko Mladic, le boucher de Srebrenica. «Jusqu'ici vous aviez porte ouverte à Washington, désormais il vous faudra frapper», lui dit-il.
Le Kosovo
Les Serbes qui accusent l'ex-procureure de partialité devraient lire les lignes qu'elle consacre à l'armée de libération du Kosovo. C'est dans ses enquêtes sur les exactions de l'UÇK - disparitions, tortures, terreur - qu'elle se dit le plus frustrée. Par l'absence de coopération de l'administration de l'ONU, la Minuk. Et par l'impunité qui permet à des hommes qu'elle juge suspects de continuer à jouer un rôle politique. Comme par exemple Hasim Thaçi, l'actuel premier ministre du Kosovo, alors conseiller politique de l'UÇK. Parmi les crimes dont elle n'a pas pu établir la preuve figure un trafic d'organes qui aurait été organisé par des représentants de l'UÇK sur des personnes enlevées après le retrait des troupes serbes. Des témoignages concordants ont été recueillis. Une perquisition a permis de trouver de la gaze, des seringues, des taches de sang. Mais, faute de preuves, il a fallu en rester là. Frustrant.
Ratko, Radovan...
Le procès de Slobodan Milosevic structure l'activité du TPIY. A force d'exiger sa livraison, Carla Del Ponte a essuyé une lettre de reproches de Kofi Annan. Elle a gagné, notamment grâce à Zoran Djindjic, le premier ministre serbe assassiné en mars 2003. La mort de l'ancien président serbe en mars 2006 a marqué le début du déclin du tribunal. Radovan Karadzic et Ratko Mladic courent toujours. Plusieurs fois, elle a été à deux doigts de les attraper. Elle n'a pas toujours compris ce qui s'était passé, quels deals inconnus d'elle avaient peut-être échoué au dernier moment. Leur impunité est un affront même si, sur 161 accusés, seuls quatre en tout courent toujours.