Les ratés de cinq ans de protectorat international
Les Albanais majoritaires rêvent toujours d'indépendance, les Serbes du retour dans le giron de Belgrade.
Par Marc SEMO, Libération vendredi 19 mars 2004
Province du sud de la Serbie peuplée en majorité d'Albanais de souche, le Kosovo est administré depuis bientôt cinq ans par l'ONU. Les forces serbes s'en étaient retirées en juin 1999 après deux mois de bombardements de l'Otan qui y déploie toujours 20 000 hommes.
Pourquoi ces violences ?
Les incertitudes sur le statut final du Kosovo alimentent la tension alors que les Albanais, en majorité musulmans, rêvent d'indépendance et les Serbes, chrétiens orthodoxes, d'un retour de la souveraineté effective de Belgrade. La résolution 1244 du Conseil de sécurité de l'ONU, qui avait mis fin à la guerre en juin 1999, préconisait «une très large autonomie» de cette province au sein de la Serbie. Le flou actuel ne contente ni les quelque 1,8 million d'Albanais de souche, ni les 80 000 Serbes restés dans la province alors que 200 000 ont pris le chemin de l'exil. Les institutions mises sur pied par la communauté internationale évitent d'aborder tout ce qui évoque une future indépendance qui, pourtant, existe dans les faits. L'écrivain Ibrahim Rugova, homme symbole de la résistance pacifique des Albanais après la suppression du statut d'autonomie par Slobodan Milosevic, en 1989, a été élu président en novembre 2001 mais ses prérogatives effectives ne vont guère au-delà de celle d'un ministre-président de Land allemand. Le vrai patron du Kosovo reste le représentant de l'ONU, le Finlandais Harri Holkeri. Les mesures visant à garantir ce qui reste de la pluriethnicité kosovare irritent les Albanais alors que les Serbes dénoncent l'impuissance de l'Otan à assurer leur protection. Leur situation dramatique a été dénoncée dans plusieurs rapports de l'OSCE et du Conseil de l'Europe.
Que veulent les Albanais ?
Les partis des Albanais kosovars exigent tous l'indépendance et divergent seulement sur les moyens d'y parvenir. Les modérés de Rugova parient sur le temps. Les plus radicaux, notamment les anciens rebelles de l'UCK (Armée de libération du Kosovo), reconvertis depuis dans la politique, veulent créer le fait accompli sur le terrain en éliminant par la terreur les dernières enclaves serbes. La plupart des «vengeances» qui s'exercent depuis cinq ans contre les Serbes sont le fait de groupes mi-politiques mi-mafieux, et les violences des deux derniers jours sont, de l'aveu même de représentants locaux de l'ONU, très organisées. Le moment est en outre bien choisi : la poussée des ultranationalistes serbes lors des élections de décembre à Belgrade et l'instauration du gouvernement du nationaliste modéré Vojislav Kostunica, soutenu ponctuellement au Parlement par des partisans de Milosevic, inquiètent les Occidentaux.
Que veulent les Serbes ?
Vojislav Kostunica, qui se définit volontiers comme «patriote et démocrate», avait rappelé, en présentant son gouvernement, que la question du Kosovo représente l'une de ses grandes priorités. Les Serbes considèrent en effet cette province comme le berceau de leur peuple et comme lieu fondateur après la défaite de 1399 devant les troupes ottomanes. Aucun leader serbe ne peut donc «abandonner» le Kosovo, même s'il est évident que l'ensemble de cette province ne reviendra jamais sous la tutelle effective de Belgrade. Après le renversement de Slobodan Milosevic, en octobre 2000, les nouvelles autorités réformistes serbes se sont rapprochées de l'Europe et une partie des dirigeants serbes au Kosovo a commencé à participer aux institutions mises sur pied par les Nations unies. Des négociations, au niveau technique entre Belgrade et Pristina, la capitale du Kosovo, avaient commencé à l'automne dernier à Vienne, mais ce processus risque aujourd'hui d'être remis en cause.
Y a-t-il risque de contagion ?
C'est la grande peur des Européens qui, en raison du désengagement américain des Balkans, se retrouvent en première ligne, déjà en Macédoine et bientôt en Bosnie. La poursuite des violences pourrait entraîner des incidents partout où il y a de fortes minorités albanaises, comme en Macédoine. A Belgrade, on évoque de plus en plus ouvertement une partition du Kosovo, c'est-à-dire un rattachement à la Serbie du nord et de l'est du Kosovo, représentant quelque 20 % du territoire. Les Albanais refusent ce qu'ils considèrent être «un dépeçage». Les chancelleries craignent, elles, que ce précédent fasse vaciller le fragile édifice de paix mis sur pied en Bosnie après 1995.